Pendant les quelques semaines qui suivirent le tumulte du Champ de Mars, il sembla que Cicéron avait gagné. César, surtout, se fit très discret et ne chercha pas à rouvrir le procès contre Rabirius. Au contraire : le vieillard rentra chez lui, à Rome, et put continuer à vivre en paix, perdu dans son monde, pendant encore une année avant de mourir de sa belle mort. Il en fut de même avec la loi agraire des populares . Le stratagème de Cicéron, en achetant Hybrida, fit des émules et encouragea la défection d’autres tribuns qui acceptèrent des pots-de-vin des patriciens pour changer de bord. Bloqué au sénat par la coalition de Cicéron et menacé d’un veto à l’assemblée populaire, on n’entendit plus jamais parler du formidable projet de loi de Rullus, résultat de tant d’efforts.
Quintus était de fort bonne humeur.
— S’il s’agissait d’un combat de lutte entre toi et César, déclara-t-il, tout serait terminé. Il suffirait que l’un des adversaires tombe deux fois au sol pour déterminer le vainqueur, et tu l’as déjà mis à terre deux fois.
— Malheureusement, répliqua Cicéron, la politique n’est jamais aussi claire que la lutte, et ne respecte aucune règle établie.
Il était absolument certain que César préparait quelque chose, ou l’inactivité de ce dernier n’aurait eu aucun sens. Mais de quoi s’agissait-il ? C’était un vrai mystère.
Fin janvier s’acheva le premier mois de présidence de Cicéron au sénat. Hybrida lui succéda sur la chaise curule, et Cicéron se consacra à son travail juridique. Ses licteurs partis, il se rendait au forum escorté de deux solides gaillards de l’ordre équestre. Atticus avait tenu parole : ils restaient à proximité, mais assez discrètement pour ne paraître que des amis du consul. Catilina ne tentait rien. Chaque fois que Cicéron et lui se croisaient, ce qui était inévitable à l’intérieur de la curie encombrée, il tournait ostensiblement le dos. Je crus une fois le voir faire mine de se trancher la gorge d’un geste du doigt au passage de Cicéron, mais personne d’autre ne parut le remarquer. Il va sans dire que César était toute affabilité, et félicita même Cicéron pour la puissance de ses discours et l’intelligence de sa stratégie. J’en tirai un enseignement. L’homme politique qui réussit véritablement met une barrière entre sa personne privée et les affronts et revers de sa vie publique, de sorte que c’est presque comme si cela arrivait à quelqu’un d’autre ; César possédait cette faculté plus que tous les hommes que j’ai pu rencontrer.
Puis le jour arriva où l’on nous annonça la mort du pontifex maximus Metellus Pius. Ce n’était guère surprenant. Le vieux soldat avait plus près de soixante-dix ans que de soixante, et était souffrant depuis plusieurs années. Il ne reprit jamais conscience après l’attaque dont il avait souffert sur le Champ de Mars. Son corps fut exposé dans sa résidence officielle, le vieux palais des rois, et Cicéron, en qualité de premier magistrat, prit son tour dans la garde d’honneur de la veillée funèbre. Les funérailles furent les plus élaborées que j’eusse jamais vues. Allongé sur le côté, comme sur un lit de table, et revêtu de sa robe de prêtre, Pius fut porté sur une litière ornée de fleurs par huit membres du collège des pontifes parmi lesquels César, Silanus, Catulus et Isauricus. Il avait les cheveux peignés et pommadés, sa peau parcheminée avait été huilée et il avait les yeux grands ouverts ; il paraissait bien plus vivant maintenant qu’il était mort. Son fils adoptif, Scipion, et sa veuve, Licinia Minor, marchaient derrière la bière, suivis par les vierges vestales et les grands prêtres des divinités officielles. Venaient ensuite les chars transportant les chefs de la grande famille des Metelli, Celer en tête, et les voir ainsi rassemblés — et voir aussi les comédiens qui paradaient derrière eux revêtus des masques mortuaires des ancêtres de Pius — rappelait que c’était encore la famille politique la plus puissante de Rome.
L’impressionnant cortège suivit la via Sacra, franchit l’Arc fabien (drapé de noir pour l’occasion) et traversa le forum jusqu’aux rostres, où la litière fut redressée afin que chacun pût contempler le corps une dernière fois. Le centre de Rome était très encombré. Le sénat tout entier était drapé dans des toges teintes en noir. Les spectateurs se pressaient sur les marches des temples, sur les balcons et les toits et sur les socles des statues, et ils y restèrent pendant toutes les oraisons funèbres, qui durèrent pourtant des heures. C’était comme si nous savions tous qu’à travers Pius — sévère, borné, hautain, courageux, et peut-être un peu bête — nous faisions nos adieux à la vieille république, et que quelque chose d’autre luttait pour émerger.
Une fois que l’on eut placé la pièce de bronze dans la bouche de Pius et qu’on l’eut emmené rejoindre ses ancêtres, la question se posa tout naturellement : qui devait lui succéder ? De l’avis de tous, le choix se porterait entre les deux plus anciens membres du sénat : Catulus, qui avait fait reconstruire le temple de Jupiter, et Isauricus, qui avait obtenu deux fois le triomphe et était même plus âgé que Pius. Tous deux convoitaient la charge ; aucun ne voulait la céder à l’autre. Quoique cordiale, leur rivalité n’en était pas moins vive. Au début, Cicéron, qui n’avait pas de préférence, ne s’intéressa guère à la compétition. L’électorat se limitait de toute façon aux quatorze membres survivants du collège des pontifes. Mais ensuite, environ une semaine après les funérailles de Pius, alors qu’il attendait avec les autres devant le sénat que la séance commence, il tomba sur Catulus et lui demanda d’un ton détaché si l’on avait arrêté un successeur au poste de grand pontife.
— Non, répondit Catulus. Et cela va prendre encore un certain temps.
— Vraiment ? s’étonna Cicéron. Et pourquoi donc ?
— Nous nous sommes réunis hier et avons décidé que, comme il y avait deux candidats d’égal mérite, nous devrions revenir à l’ancienne méthode et laisser le peuple choisir.
— Est-ce bien sage ?
— J’en suis persuadé, dit Catulus en tapotant l’aile de son nez en bec d’aigle tout en nous gratifiant d’un sourire ambigu, parce que je suis sûr de gagner en comices tributes.
— Et Isauricus ?
— Il est certain que c’est lui qui va l’emporter.
— Eh bien, bonne chance à vous deux, fit Cicéron avec bienveillance. C’est Rome qui gagnera, quel que soit le vainqueur.
Il commença à s’éloigner puis se ravisa, le front légèrement plissé, et se retourna vers Catulus.
— Une chose encore, si je peux me permettre ? Qui a proposé cet élargissement du scrutin ?
— César.
Le latin a beau être une langue riche en subtilités et en métaphores, je n’arrive pas à trouver les mots, ni en cette langue ni même en grec, pour décrire l’expression de Cicéron à cet instant.
— Par tous les dieux ! s’exclama-t-il d’une voix atterrée. Serait-il possible qu’il veuille se présenter ?
— Bien sûr que non, répliqua catégoriquement Catulus. Ce serait ridicule. Il est bien trop jeune. Il n’a que trente-six ans. Il n’a même pas encore été élu préteur.
— Oui, mais malgré tout, je pense que tu aurais tout intérêt à réunir de nouveau le collège aussi vite que possible pour revenir à la méthode de sélection habituelle.
— C’est impossible.
— Pourquoi ?
— Le texte de modification du scrutin a été présenté au peuple ce matin.
— Par qui ?
— Labienus.
— Ah ! s’écria Cicéron en se frappant le front.
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