— Que préconises-tu, alors ?
— Je crois que nous devrions concéder dès le début que Rabirius a bien tué Saturninus, et assurer que ce crime était légalement autorisé.
Hortensius ricana et leva les mains en l’air.
— Vraiment, Cicéron, je te connaissais une réputation d’homme rusé, mais là, tu es tout simplement pervers.
— Je crains que tu n’aies passé trop de temps dans la baie de Naples à parler à tes poissons, répliqua Cicéron. Tu ne connais plus la cité comme je la connais.
Vu l’impossibilité d’arriver à un accord, il fut décidé qu’Hortensius parlerait en premier et Cicéron en dernier, et que chacun défendrait la thèse qui lui siérait. J’étais soulagé que Rabirius fût trop diminué intellectuellement pour saisir ce qui se passait, car il aurait été profondément désespéré, surtout que Rome attendait son procès comme s’il s’agissait des jeux du cirque. La croix dressée sur le Champ de Mars était devenue un lieu de réunion habituel, et l’on voyait partout des panneaux réclamant justice, de la terre et du pain. Labienus avait aussi mis la main sur un buste de Saturninus et l’avait dressé sur les rostres, tout orné de lauriers. Et le fait que Rabirius ait une réputation de vieux grippe-sou vicieux n’aidait pas ; son fils adoptif lui-même était prêteur sur gages. Cicéron ne doutait pas un instant que le verdict serait contre lui, et résolut d’essayer au moins de lui sauver la vie. Il déposa donc un amendement d’urgence devant le sénat pour que la peine prévue pour perduellio passe de la crucifixion à l’exil. Grâce au soutien d’Hybrida, l’amendement fut voté de justesse malgré l’opposition virulente de César et des tribuns. Le soir même, à une heure avancée, Metellus Celer sortit de la cité avec un groupe d’esclaves et fit démonter, fracasser et brûler la croix.
Voilà donc comment se présentait la situation au matin du procès. Cicéron vérifiait une dernière fois son discours et s’habillait pour descendre au Champ de Mars quand Quintus fit irruption dans sa chambre et le pressa de renoncer à défendre Rabirius. Quintus argua que son frère avait déjà fait tout ce qui était en son pouvoir et qu’une fois que Rabirius aurait été jugé coupable, cela ne lui vaudrait qu’une perte de prestige. Et il pourrait aussi se révéler dangereux de se retrouver confronté aux populistes en dehors des murs de la cité. Je vis que Cicéron était sensible à ces arguments. L’une des raisons, et non des moindres, qui faisaient que je l’aimais tant malgré ses défauts était qu’il possédait la forme de courage la plus attirante : la bravoure des craintifs. Au bout du compte, n’importe quelle tête brûlée peut devenir un héros s’il n’accorde guère de prix à sa vie ni n’a assez d’esprit pour évaluer le danger. En revanche, comprendre les risques, peut-être même commencer par se dérober, puis rassembler toute sa force d’âme pour les affronter — cela est de mon point de vue la plus louable des formes de courage, et c’est celle dont Cicéron fit montre ce jour-là.
Labienus attendait déjà sur l’estrade quand nous arrivâmes au Champ de Mars, avec son précieux buste de Saturninus comme accessoire de scène. C’était un soldat ambitieux, un compatriote de Pompée, originaire lui aussi du Picenum, et il affectait de copier le grand général en toute chose — sa corpulence, sa démarche chaloupée, et même ses cheveux, qu’il coiffait en arrière, en ondulations toutes pompéiennes. Lorsqu’il vit approcher Cicéron et ses licteurs, il porta les doigts à sa bouche et émit un sifflet de dérision, aussitôt repris par la foule qui devait bien atteindre dix mille personnes. C’était un bruit intimidant, et il s’intensifia encore quand Hortensius apparut en tenant Rabirius par la main. Le vieillard ne semblait pas tant effrayé qu’effaré par le vacarme et la cohue qui se pressait pour l’entrevoir. Je fus poussé et tiré, et dus lutter pour rester à côté de Cicéron. Je remarquai une rangée de légionnaires, leurs casques et plastrons rutilant dans la lumière vive de janvier, et derrière eux, installés dans une tribune sur une rangée de sièges réservés aux spectateurs distingués, les commandants militaires, Quintus Metellus, vainqueur de la Crète ; et Licinius Lucullus, prédécesseur de Pompée en Orient. Cicéron m’adressa une grimace en les voyant, car il avait promis, contre leur soutien aux élections, un triomphe aux deux généraux aristocrates et ne s’était pour le moment occupé de rien.
— Il faut vraiment, me glissa Cicéron, que les choses aillent mal pour que Lucullus abandonne son palais de la baie de Naples et se mêle à la plèbe !
Il gravit l’échelle conduisant à l’estrade, suivi par Hortensius et enfin Rabirius, qui eut tant de mal à monter les quelques échelons que ses avocats durent se baisser pour le hisser jusqu’à eux. Tous trois luisaient des crachats dont on les avait gratifiés. Hortensius semblait particulièrement épouvanté car il ne s’était apparemment pas aperçu à quel point le sénat était devenu impopulaire durant cet hiver rigoureux. Les orateurs s’assirent sur leur banc, Rabirius coincé entre eux. Une trompette sonna et, de l’autre côté du Tibre, le drapeau rouge fut hissé sur le Janicule pour signaler que la ville ne risquait pas d’être prise d’assaut et que l’assemblée pouvait commencer.
En tant que président du tribunal, Labienus contrôlait le déroulement du procès tout en étant accusateur, et cela lui donnait un avantage considérable. De nature plutôt audacieuse, il choisit de parler en premier et ne tarda pas à lancer les pires accusations contre Rabirius, qui se tassait de plus en plus sur son siège. Labienus ne prit même pas la peine de faire venir des témoins à la barre. Il n’en avait pas besoin puisque les votes lui étaient déjà acquis. Il termina sur une sévère péroraison portant sur l’arrogance du sénat, la cupidité de la petite clique qui le contrôlait, et la nécessité de donner à Rabirius un châtiment exemplaire pour que plus jamais à l’avenir un consul n’ose s’imaginer qu’il puisse autoriser le meurtre d’un concitoyen et espérer rester impuni. La foule hurla son assentiment. « C’est à ce moment-là que j’ai pris conscience, dira par la suite Cicéron, avec la force d’une révélation, que la véritable cible de la foule déchaînée par César n’était pas Rabirius mais moi, en tant que consul, et que je devais d’une façon ou d’une autre reprendre le contrôle de la situation avant de ne même plus être habilité à m’occuper des semblables de Catilina. »
Hortensius prit ensuite la parole et fit de son mieux, mais les grands morceaux de bravoure ampoulés qui avaient fait sa célébrité appartenaient à d’autres lieux — et, en vérité, à une autre époque. Il avait cinquante ans passés, avait plus ou moins pris sa retraite et manquait désormais de pratique… et cela se sentait. Certains dans le public, près de l’estrade, se mirent même à parler pendant son discours, et je me trouvais assez près pour voir la panique sur son visage lorsqu’il s’aperçut peu à peu que lui, le grand Hortensius, le Maître à Danser, le Roi des Tribunaux, perdait son auditoire. Plus il arpentait l’estrade, faisait pivoter sa noble tête et agitait les bras avec véhémence, plus il était ridicule. Personne ne s’intéressait à ce qu’il avait à dire. Le vacarme était tel, avec ces milliers de citoyens qui piétinaient et discutaient entre eux en attendant de voter, que je ne pus entendre tous ses propos. Il s’interrompit, en sueur malgré le froid, et s’essuya la figure avec son mouchoir avant d’appeler ses témoins : d’abord Catulus, puis Isauricus. Chacun d’eux monta sur l’estrade et fut écouté respectueusement. Mais dès qu’Hortensius reprit la parole, le brouhaha des conversations reprit également. À ce moment-là, il aurait pu conjuguer la langue de Démosthène avec l’esprit de Plaute, cela n’aurait fait aucune différence. Cicéron contemplait le tumulte, blême, immobile, comme sculpté dans le marbre.
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