— Ils m’ont demandé de te transmettre un message.
— Ris, mon frère ! s’exclama Mikael.
— Comment tu le sais ?
— J’ai deviné. »
Harro aboya.
« T’as fait un beau discours, hier », dit Salvemini.
Mikael hocha la tête, pensif. Ils chevauchèrent côte à côte en silence jusqu’au carrefour qui menait à la cabane de Raphael. Mikael arrêta son cheval.
« Allez, crache le morceau », dit le capitaine.
Mikael le regarda en fronçant les sourcils. « Raphael m’a tout raconté.
— Et… ça t’a secoué ? »
Mikael lut une profonde sagesse dans les yeux de Salvemini. Et de la tolérance. Et de la pitié. « Oui, répondit-il.
— Peu importe combien de fois un homme tombe, mon garçon, rappelle-toi ça, dit le capitaine en parlant lentement, de la voix de quelqu’un qui connaît la vie et ses horreurs. Ce qui compte, c’est qu’il se relève. Une fois de plus que le nombre de fois où il est tombé. » Il fixa Mikael. « Le baron s’est relevé. Il est sorti de ces abîmes. Il faut être un homme exceptionnel pour faire ça. »
Mikael restait immobile, les rênes tendues. Levant les yeux, il regarda le Doigt de Moïse. Tous croyaient qu’il était le symbole de la colère du prophète. « Mais moi je crois que c’est un doigt qui bénit nos vies », lui avait dit un jour Raphael. « Oui, répondit-il à Salvemini. Le baron est un homme exceptionnel. » Il planta ses éperons dans les flancs de son cheval et s’élança au galop dans la pente qui menait à la cabane de son maître. Il voulait être le premier à le voir.
Il descendit de son cheval avant même l’arrêt de l’animal, mit Harro à terre et ouvrit la porte.
« Mon garçon… », dit Raphael dans un filet de voix.
Mikael vint vers lui et lui prit les mains.
Raphael sourit. « Je te vois ici bien vivant, en pleine forme, et j’entends un grand vacarme dehors… j’imagine que ça veut dire que tout s’est bien passé.
— Oui, Seigneur, fit Mikael. Eloisa, mon fils et Agnete sont sains et saufs. Ojsternig est mort et… les gens se sont rebellés ! Ils se sont battus ! continua-t-il, les yeux enflammés de passion. Ils ont relevé la tête. Et plus personne ne pourra la leur faire baisser. »
Raphael le regarda en silence, hochant la tête. « Je suis fier de toi », dit-il enfin, la voix vibrante d’émotion. Il sourit. « Aurais-tu jamais imaginé que ce vieux livre en latin que je t’ai offert pouvait raconter une histoire aussi incroyable ?
— Non.
— À dire vrai, moi non plus, mon garçon, dit Raphael, les yeux pleins d’admiration.
— Il parlait de quoi en fait, ce livre ? »
Raphael se mit à rire.
« C’était un manuel d’agriculture très ennuyeux. »
Mikael rit à son tour. Il resta silencieux quelques instants. « Tout ce que je suis, c’est vous qui me l’avez appris, dit-il, ému. Vous avez été comme un père pour moi.
— Toi, tu es le fils de ton père, répondit Raphael. Tu ne l’as jamais oublié, même quand je t’ordonnais de le faire. C’est toi qui avais raison. Et moi j’avais tort.
— Non. J’ai eu deux vies. Et deux pères. »
Raphael agita la main, saisi d’émotion. « Allez morveux, débarrasse-moi le plancher ! »
Mikael serra fort sa main. Il savait le vieil homme proche de la mort.
« Attends, dit Raphael. Le curé est avec vous ?
— Non, Seigneur. »
Une lueur de déception passa dans les yeux de Raphael. « Dis-moi, mon garçon. Tu dis qu’Ojsternig est mort ?
— Oui, je l’ai tué avec votre épée.
— Ce qui veut dire que maintenant c’est toi le prince de Saxe, dit Raphael.
— Oui, Seigneur, répondit Mikael en rougissant.
— Bon. Alors tu as le pouvoir de le faire.
— De faire quoi ?
— Je te le dirai après. Pour le moment, dépêche-toi de faire entrer ceux qui doivent me dire au revoir. Mais dis-leur de faire vite. Commence par Ettore Salvemini, s’il est toujours vivant.
— Comment je dois faire ? insista Mikael.
— À la fin de la procession, dit Raphael, tu reviendras avec Agnete et Eloisa.
— Et mon fils.
— Et ton fils, s’il ne piaille pas trop. »
Mikael sourit et sortit. Dehors, il fit un signe au capitaine Salvemini, qui entra immédiatement dans la cabane.
« Comment il va ? demanda Agnete, une note de chagrin dans la voix.
— Il veut vous voir. En dernier.
— Naturellement, marmonna Agnete. La servante passe toujours en dernier. »
Mikael se tourna vers Eloisa. « Il veut te voir toi aussi, lui dit-il. Et notre fils… s’il ne piaille pas trop, il a dit.
— Il vient de manger, dit Eloisa, un doux sourire sur les lèvres. Il ne s’apercevra de rien. » Une brise fit voler ses cheveux lisses.
« Comme tu es belle », dit Mikael.
Eloisa baissa les yeux, heureuse.
Il l’attira contre lui.
Eloisa posa le front contre sa poitrine.
Mikael promena son regard sur les gens qui les avaient suivis pour rendre un dernier hommage à Raphael. Alors seulement il aperçut, à l’écart, le petit garçon qui avait ramassé la veille la bague de son père pour la lui rendre.
Le garçon le regardait à la dérobée, la tête rentrée dans les épaules. La morve sous son nez avait formé une croûte. Il caressait Harro, assis près de lui.
Mikael lui sourit. Il avait été le premier à s’agenouiller, dans la poussière rouge de sang de la cour.
Le petit garçon courba encore plus la tête et détourna les yeux.
Mikael continuait à le regarder. Il était maigre, fragile. Ses bras grêles et sans muscles. Mikael pensa que lui aussi, à son arrivée dans la vallée, devait avoir à peu près cette apparence.
« Qui c’est ? », demanda-t-il à Eloisa.
Eloisa se retourna. « Pauvre petit, dit-elle. C’est le fils d’une des prostituées du château. Sa mère est morte depuis des mois et il survit en mangeant les restes qu’il trouve dans les ordures. » Eloisa soupira en caressant la tête de son fils. « Il ne saura jamais qui est son père… »
Un frisson parcourut le dos de Mikael. Il eut un pincement au cœur. “Comme toi, mon amour”, pensa-t-il.
Quand tous eurent rendu hommage à Raphael, Mikael fit signe à Agnete et Eloisa de le suivre dans la cabane.
« À la bonne heure, marmonna Agnete en s’approchant de la couche où gisait Raphael, pâle et faible. J’ai bien cru que vous alliez casser votre pipe avant que je puisse vous envoyer une dernière fois au diable.
— Tais-toi, Agnete, lui dit Raphael avec sérieux. Viens ici et prends-moi la main.
— Et pourquoi ça ? demanda Agnete, embarrassée.
— Bon Dieu, fais ce que je te dis, pour une fois ! », s’exclama Raphael en lui tendant la main.
Agnete la prit.
Raphael se tourna vers Mikael. « Mets-toi face à nous, au milieu, lui dit-il. Et toi, Eloisa, à côté de ta mère. »
Mikael et Eloisa firent ce qu’il demandait.
« Bien, continua Raphael. En ta qualité de prince, Marcus II de Saxe, tu as le pouvoir et le droit de célébrer les mariages. Et toi, Eloisa, tu seras le témoin. »
Agnete ôta sa main, brusquement, comme brûlée par les flammes. « Qu’est-ce qui te prend, vieux gâteux ? s’écria-t-elle.
— Agnete… dit Raphael en tendant la main, d’une voix pleine de douceur. Viens ici. »
Agnete était écarlate. Elle secouait la tête, le souffle coupé, saisie d’une émotion qu’elle ne comprenait pas.
« Agnete… », répéta Raphael.
Lentement, sans parvenir à se calmer, elle reprit sa main.
Raphael la serra. « Répète après moi, mon garçon, dit-il à Mikael. “Toi, Raffaele Fortebraccio di Bentivoglio… baron d’Hermagor par l’investiture de Sa Majesté Rex Romanorum Vaclav le Paresseux…”
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