Tous, autour d’eux, étaient indécis. Il s’était passé quelque chose d’inimaginable, de si énorme, qu’ils en étaient paralysés de stupeur.
À ce moment-là, un petit garçon, sale et les pieds nus, avec de la morve qui coulait sur sa lèvre supérieure, se glissa entre les jambes des gens et s’approcha de Mikael. Sur la paume de sa main, il y avait la bague du prince de Saxe tordue par les flammes.
Mikael la prit.
Le petit garçon s’agenouilla devant lui.
« Qu’est-ce que tu fais ? », murmura Mikael, surpris.
Alors, l’un après l’autre, tous les serfs de la Raühnvahl posèrent un genou à terre et baissèrent la tête, en silence.
L’instant d’après, Agnete et Eloisa s’agenouillaient aussi.
« Eloisa, qu’est-ce que tu fais ? », murmura Mikael, de plus en plus gêné.
Le capitaine Salvemini s’approcha de lui. « À partir d’aujourd’hui, si tu veux qu’ils se relèvent, lui murmura-t-il à l’oreille en souriant, tu dois leur en donner l’ordre… prince. »
Mikael rougit. Mal à l’aise, il dit d’une voix incertaine : « Relevez-vous ».
Les serfs de la Raühnvahl se remirent debout, en silence, aussi embarrassés que lui. Agnete et Eloisa firent de même.
Un sourire de triomphe resplendissait sur le visage d’Agnete. « C’est ma fille qui l’a sauvé, le jour du massacre ! s’exclama-t-elle, pleine d’orgueil. Et moi, je l’ai caché pendant des mois dans la trappe de ma baraque. » Elle éclata de rire. « J’ai fait tout ça sous votre nez, bande d’idiots ! »
Beaucoup d’habitants de la vallée se mirent à rire, d’autres s’étonnèrent bruyamment. Et tous se tournèrent vers Mikael.
« Voilà pourquoi t’avais des mains de fille », dit le vieux Zacharias, qui apparut à ce moment-là sur son âne.
Certains villageois esquissèrent un rire timide.
Mikael aussi se mit à rire.
« Tu t’arranges toujours pour être antipathique, même quand tu te crois sympathique », dit Agnete à Zacharias, les mains sur les hanches. Elle lui montra le poing. « Je t’aurais envoyé en enfer, ce jour-là. Mais aujourd’hui, notre prince va peut-être enfin te faire pendre, comme tu le mérites. »
Il y eut un éclat de rire moins gêné.
« T’étais pas avec le frère Timotej ? », demanda quelqu’un.
Zacharias hocha la tête. « Il est parti pour un monde meilleur. » Puis il regarda Mikael. « Si ces gens ont trouvé le courage de faire ce qu’ils ont fait, c’est sûrement grâce à toi mais aussi grâce au curé, faut que tu le saches. »
Les gens acquiescèrent, attristés par la mort du frère Timotej.
Zacharias se fit aider pour descendre de son âne et marcha vers Mikael. « Il t’a livré. Ojsternig l’a torturé et il a parlé. Il était pas fait pour être un martyr, raconta-t-il. Mais quand ils l’ont relâché, plus mort que vif, il a réussi à revenir à Notre-Dame des Neiges et il a sonné la cloche pour qu’on vienne. Il nous a dit : “Soyez meilleurs que moi. Ce garçon nous montre le chemin. Pensez au pauvre Gregor, paix à son âme. Vous vous souvenez de ce qu’il a fait ? Au lieu de se rebeller, il a préféré se pendre. Vous voulez devenir comme Gregor ?” Voilà ce qu’il a dit. »
Mikael posa la main sur son cœur. Emöke lui avait assuré que Gregor l’aiderait. Et il l’avait fait, en un certain sens, à travers le curé, qui avait pris Gregor comme exemple. En leur donnant la force de ne pas être comme lui. “Merci, Gregor”, se dit-il, ému.
« Le curé n’avait jamais fait de sermon aussi émouvant. On se rappellera longtemps ce qu’il a dit, reprit Zacharias. Après, on a vu les maçons d’Ojsternig qui travaillaient en bas des remparts et on a compris que c’était la sortie du passage secret, et qu’ils vous avaient coincés. Mais quand on a vu arriver les mineurs de Dravocnik… C’est pas leur vallée pourtant, et ils venaient se battre avec les rebelles, pour toi. Alors… » Il haussa les épaules et se tourna vers les villageois, le regard fier, sans pouvoir rien ajouter.
Mikael se rappelait avoir détesté Zacharias, quand il avait commencé à travailler dans le champ d’Emöke et Gregor. Il comprenait seulement maintenant que le vieil homme avait porté sur ses épaules tout le poids du village. « Merci », dit-il.
Zacharias sourit en montrant sa bouche édentée : « Si on revenait en arrière, je te mettrais encore dans le groupe des filles ».
L’éclat de rire fut général.
Mikael sentit alors quelque chose se frotter contre ses jambes. « Harro ! », s’exclama-t-il en se penchant pour embrasser son vieux chien bancal.
Harro meugla de joie.
« Harro, répétait Mikael en le serrant contre lui.
— Les rebelles sont des mineurs comme nous, ils sont nos frères », dit alors un grand costaud en s’avançant, la figure salie par la poussière de Dravocnik.
Mikael se releva, tandis qu’Harro remuait la queue de bonheur.
« Ils nous ont dit que tu étais l’héritier de Volod le Noir, qui s’est toujours battu pour nous, continua le mineur. Au début, on avait peur… mais après, pour une fois, on s’est servi de nos pics pour faire quelque chose d’utile.
— Merci », dit encore Mikael, ému. Puis il se tourna vers Salvemini. « Et vous… comment vous saviez ? »
Le vieux capitaine haussa les épaules, comme si ça ne comptait pas. Il tendit la main vers Lucio. « Il m’a apporté un message du baron, dit-il. Est-ce que j’aurais pu dire non ? » Il sourit à ses hommes. « À Kirchbach, la vie est si ennuyeuse pour des jeunes gens habitués à la guerre », ajouta-t-il, tout fier, en clignant de l’œil.
Mikael les regarda pour la première fois avec attention. Et se rendit compte que c’étaient presque tous des vieillards.
Ettore Salvemini éclata de rire en voyant la stupeur dans ses yeux. « Ça faisait un siècle qu’ils n’avaient plus livré bataille. »
L’armée de vieux soldats leva ses armes au ciel et poussa des cris de joie.
« Aujourd’hui, prince, tu nous as rendu un peu de notre jeunesse », conclut le vieux capitaine avec un sourire joyeux.
Mikael restait muet, ivre de tant d’émotions. Eloisa était près de lui. Il passa son bras autour de sa taille, et la foule des vainqueurs, hétéroclite et brouillonne, absurde et décousue, lança des exclamations et des cris d’allégresse.
Mikael regarda alors autour de lui. « Où est ta mère ? », demanda-t-il à Eloisa.
Elle aussi regarda alentour.
« Poussez-vous de là ! », grogna lors la voix d’Agnete.
Les gens se turent et lui firent place.
Agnete s’avançait, portant le bébé dans ses bras. « Ce loup a faim, espèce de mère dénaturée ! », dit-elle à Eloisa.
Les gens se mirent à rire.
« Attendez… », dit une autre voix.
Agnete se raidit.
« Donnez-le moi, s’il vous plaît », répéta Lukrécia.
Le petit continuait à pleurer.
« Donnez-le-lui, mère », dit Eloisa.
Agnete, à contrecœur, mit l’enfant dans les bras de Lukrécia. « Le laissez pas tomber, maugréa-t-elle.
— Aidez-moi », lui dit Lukrécia. Puis, soutenue par Agnete, elle marcha vers Eloisa.
Les gens retenaient leur souffle.
Quand Lukrécia fut devant Eloisa, elle lui tendit l’enfant. « Voilà, dit-elle d’une voix faible. Je te le rends. »
Les yeux d’Eloisa s’emplirent de larmes.
« Allez, assez pleuré ! s’exclama Agnete avec de grands gestes. Fourre-lui le téton dans la bouche, qu’il se taise ! »
Les gens rirent de nouveau. Dans les yeux de tous, l’émotion était telle que certains rires ressemblaient plutôt à des sanglots.
« Mon fils », murmura Mikael d’une petite voix.
Eloisa découvrit son sein et guida les lèvres du bébé vers son mamelon.
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