À ce moment-là, Hubertus, le nez frémissant, émergea de l’obscurité. Il s’avança, sans aucune pudeur, et monta sur sa cuisse en tendant ses petites pattes.
Mikael détacha un bout de lard avec ses dents et le lui donna. « C’est le plus meilleur que t’as jamais mangé, tu verras », lui dit-il. Ils finirent le lard, et Mikael se consacra au pain et au bouillon. À Hubertus, il donna aussi un bout de pain.
Quand ils eurent tout terminé jusqu’à la dernière miette, le rat monta sur son épaule, renifla son oreille puis se glissa dans la casaque de Mikael jusqu’à son ventre tiède, où il s’installa.
« T’es vraiment un gros bêta », lui dit Mikael.
Ils restèrent ainsi, immobiles, jusqu’au moment où les vêpres sonnèrent à Notre-Dame des Neiges.
La porte de la baraque s’ouvrit et l’on entendit la voix d’Agnete : « Entrez, Raphael ».
Hubertus courut se cacher dans le noir, et la voix d’un homme répondit : « Merci, Agnete ».
La porte se referma.
« Il est là, en dessous, dit Eloisa tout excitée.
— Fais-le sortir et laisse-moi le regarder en face, je veux lui parler, dit l’homme.
— Non, c’est pas prudent. Descendez plutôt, Raphael.
— Je suis vieux, j’ai les genoux qui craquent, répondit l’homme. Qui veux-tu qui le voie, avec la nuit ? »
Un long silence suivit. Agnete ordonna à sa fille : « Bon, fais-le sortir de là. Mais restez loin de la fenêtre. »
La trappe s’ouvrit et la lumière tremblotante d’une chandelle se répandit dans le noir. « Monte », dit Eloisa.
Mikael s’agrippa à l’échelle de ses mains engourdies et commença à monter. Ses jambes étaient faibles, ses pieds douloureux.
Dès qu’Eloisa le vit à la lumière de la chandelle, elle resta bouche bée et ouvrit de grands yeux. Elle se retourna vers la table, où sa mère et l’homme s’étaient assis. « Le voilà… », dit-elle, effrayée.
« Viens là, mon gars », dit l’homme, qui avait une voix profonde.
Mikael s’approcha.
L’homme était vieux. Ses cheveux gris, longs, épais comme de la bourre étaient attachés en queue-de-cheval, et un petit bouc clairsemé, blanc, le faisait ressembler à une chèvre, dont il avait aussi la tête allongée. De grands yeux noirs, pénétrants. Un nez droit et fin. Des lèvres fines, elles aussi, cachaient une rangée de dents blanches et régulières, malgré son âge. Ses mains étaient noueuses, élégantes, ses doigts effilés.
Le vieux prit la chandelle pour examiner Mikael. « Par la misère, Agnete, il est cyanosé ! » Il se tourna vers la sage-femme. « Si ça continue, il va mourir. Il peut pas s’en sortir là-dessous.
— Il s’en sortira », dit Agnete les dents serrées.
Eloisa eut un petit cri inquiet.
« Assez, Eloisa », ordonna sa mère d’un ton sévère. Elle regarda le vieil homme. « Vous êtes devenu docteur, Raphael ? »
Le vieux prit les mains de Mikael dans les siennes et les examina. « Pas besoin d’être docteur. Regarde. » Il toucha un des pieds du garçon.
Mikael gémit.
« Il faut qu’il dorme à côté de la cheminée, dit Raphael.
— Pas question. Si on le découvrait, pas la peine que je vous explique ce qui nous arriverait, à Eloisa et moi.
— Alors autant lui donner tout de suite un grand coup sur la tête. Ça ira plus vite, rétorqua le vieux.
— Mère, intervint Eloisa.
— Tais-toi ! » Agnete frappa de la paume sur la table. Elle dévisagea Mikael en fronçant les sourcils, sans rien dire. Enfin elle pointa le doigt sur lui, menaçante. « Quand il fera nuit, tu monteras et tu te coucheras là… » Elle montra un coin du plancher derrière la cheminée ronde d’où il ne pouvait pas être vu si quelqu’un ouvrait la porte de la baraque. « Et que je t’entende pas respirer, compris ?
— Merci, mère ! s’exclama Eloisa.
— Ça devrait pas être à lui de remercier ? demanda le vieux en levant un sourcil amusé.
— Il parle pas, répondit Eloisa.
— Il est muet ? demanda Raphael.
— Non, mais s’il parle il se casse », dit Eloisa en répétant la phrase de sa mère, sans comprendre ce que ça voulait dire.
Le vieux prit Mikael par les épaules et le fit venir près de lui. « Écoute-moi bien, gamin, lui dit-il. Dans quelque temps, quand tu seras prêt, tu devras me reconnaître et faire semblant d’avoir peur de moi, parce que j’ai mauvaise réputation : je suis marchand d’enfants. Les gens disent que je les vole. » Le vieux balaya l’air de la main et cligna lourdement les paupières. Il tira de sa ceinture un grand couteau, qu’il posa sur la table. « Je sais qui tu es. Agnete a confiance en moi. Et je l’aiderai volontiers. Je ferai semblant de te vendre à elle et elle fera semblant de t’avoir acheté à moi. Tu t’en tiendras à cette histoire. Tu m’as suivi ? »
Mikael, bizarrement, n’avait pas peur du vieux. Il acquiesça.
« Très bien, dit Raphael. Les histoires crédibles sont les plus simples. Rappelle-toi ça. Qui tu étais avant que je t’attrape ? Où tu vivais ? Qu’est-ce que tu faisais ? Qui étaient tes parents ? »
Mikael ne savait que répondre.
Eloisa s’était approchée, comme pour entendre une fable.
« Pour éviter tout problème, tu ne te souviens de rien, expliqua le vieux. Tu ne sais répondre à aucune de ces questions, parce que tu ne te souviens de rien. Moi, je t’ai ramassé là-haut, dans la forêt, sur la Selle de Lom, tu avais perdu la mémoire et tu avais une vilaine blessure à la figure. Peut-être un sabot de cheval, peut-être un brigand… on le saura jamais parce que tu te souviens pas de ta vie d’avant. »
Mikael lui lança un regard inexpressif.
« Fais un signe si t’as compris », dit le vieux en le secouant par les épaules.
Mikael hocha à peine la tête.
« Il n’a pas l’air très intelligent, dit Raphael à Agnete.
— Peut-être qu’il l’est pas », répondit Agnete.
Raphael fixa Mikael, en silence.
« Mais où elle est sa cicatrice ? demanda alors Eloisa.
— Ta fille est intelligente, elle, dit le vieux à Agnete. On y va ? »
Agnete se leva, vint se placer dans le dos de Mikael, et lui bloqua la tête.
Raphael prit son grand couteau et lui fit une incision sur le front, une coupure profonde, en demi-cercle, de la racine des cheveux jusqu’au sourcil gauche.
Mikael gémit et le sang se mit à lui couler dans les yeux.
Eloisa porta la main à sa bouche.
« C’est fait, dit Raphael en essuyant son couteau sur sa casaque de cuir. Maintenant t’auras une cicatrice qui confirmera notre histoire. » Il se tourna vers Agnete : « Tu sauras mieux que moi ce qu’il faut y mettre pour que ça guérisse.
— Nettoie le sang, dit Agnete à Mikael en lui tendant un bout de linge humide. Et garde un peu appuyé. »
Eloisa fit un pas en avant pour aider Mikael.
Agnete l’arrêta. « Non, il doit se débrouiller tout seul. »
Mikael sentait sa blessure brûler. Mais il pensa un instant que cette douleur n’était pas déplaisante. Elle était réelle.
« Une dernière chose, gamin, dit Raphael de sa voix profonde. À partir de maintenant, tu as deux routes devant toi. Tu peux maudire le mauvais sort qui t’a enlevé tes parents, ton royaume, ta richesse, tout ce que tu avais… ou tu peux remercier la chance d’être vivant. » Il le regarda intensément. « Selon le point de vue que tu adopteras, tu deviendras un homme ou un autre, deux hommes complètement différents, avec deux vies différentes. » Sans rien ajouter, il se dirigea vers la porte.
« Je vous remercie, Raphael », dit Agnete.
Le vieux ouvrit la porte et s’arrêta. « À Dravocnik, ils disent que les rebelles responsables du massacre au château ont été tués… » Il désigna Mikael d’un mouvement de la tête. « Bon, t’as compris. On raconte qu’ils ont été exécutés dans les gorges de Joff par le seigneur d’Ojsternig. »
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