Dans le hall, ils rencontrèrent l’employé des pompes funèbres qui reconnut Maigret et le salua respectueusement.
Le brouillard, qui s’était en grande partie dissipé au milieu de la journée, se rétablissait peu à peu et estompait les images.
Quant à Maigret, il se mouchait une fois de plus en grommelant Dieu sait quoi.
CHAPITRE III
Maigret n’avait jamais été à l’aise dans un certain milieu, dans une certaine bourgeoisie opulente au contact de laquelle il se sentait gauche et emprunté. Ces gens de la liste que Jeanne Chabut lui avait remise, par exemple, appartenaient tous plus ou moins à un même cercle qui avait ses règles, ses coutumes, ses tabous, son langage. Ils se retrouvaient au théâtre, au restaurant, dans les boites de nuit puis, le dimanche, dans des maisons de campagne qui se ressemblaient et, l’été, à Cannes ou à Saint-Tropez.
Oscar Chabut, à la carcasse plébéienne, s’était hissé à la force du poignet jusqu’à ce petit monde et, pour se convaincre qu’il y était admis, il éprouvait le besoin de coucher avec la plupart des femmes.
— Où allons-nous, patron ?
— Rue Fortuny.
Il était tassé sur son siège et, sans gaieté, il regardait vaguement le défilé des rues et des boulevards. Les lampadaires étaient allumés, la plupart des fenêtres éclairées. En outre, il y avait des guirlandes lumineuses d’un trottoir à l’autre, des sapins dorés ou argentés, des arbres de Noël dans les étalages.
Le froid, le brouillard n’empêchaient pas la foule d’envahir les rues, de passer d’une vitrine à l’autre, de faire la queue dans les magasins. Il se demanda ce qu’il allait offrir à M meMaigret mais il ne trouva rien. Il passait son temps à se moucher et il avait hâte de se mettre au lit.
— Quand nous serons allés là-bas, je te remettrai la liste et tu t’arrangeras pour savoir où chacun se trouvait mercredi vers neuf heures.
— Je dois les interroger ?
— Seulement si tu ne trouves pas le renseignement autrement. En parlant aux chauffeurs ou aux domestiques, par exemple, tu as des chances de savoir.
Le pauvre Lapointe n’était pas enchanté de la tâche qu’on lui confiait.
— Vous croyez que c’est l’un d’entre eux ?
— Cela peut être n’importe qui. Cet Oscar devait se rendre insupportable à tout le monde, aux hommes en tout cas. Tu peux m’attendre dans la voiture. Je n’en ai que pour quelques minutes.
Il sonna à la porte de l’hôtel particulier et, sans qu’on eût entendu de bruit de pas, le judas ne tarda pas à s’entrouvrir. M meBlanche le fit entrer à contrecœur.
— Qu’est-ce que vous me voulez encore ? À cette heure-ci, j’attends des clients et il serait préférable que la police ne se montre pas dans la maison.
— Voulez-vous regarder cette liste ?
Ils étaient tous les deux dans le grand salon où deux lampes seules étaient éclairées. Elle alla chercher ses lunettes sur le piano à queue, parcourut des yeux la liste de noms.
— Qu’est-ce que vous attendez de moi ?
— Que vous me disiez si, parmi ces gens-là, il y a de vos clients.
— D’abord, je vous ai déjà dit que je les connais surtout par leur prénom et que les noms de famille ne sont jamais prononcés.
— Comme je vous connais, vous n’en savez pas moins tout sur leur compte.
— Nous occupons une position confidentielle, comme un médecin ou un avocat, et je ne vois pas pourquoi nous ne bénéficierions pas, nous aussi, du secret professionnel.
Après avoir écouté patiemment, il murmura sans élever la voix :
— Répondez.
Et elle savait bien qu’elle n’aurait pas le dernier mot avec lui.
— Il y en a deux ou trois.
— Lesquels ?
— M. Aubin, Gérard Aubin, le banquier. Il appartient à la haute finance protestante et il prend d’énormes précautions pour que rien ne se sache.
— Il vient souvent ?
— Deux ou trois fois par mois.
— Il amène quelqu’un avec lui ?
— La dame arrive toujours la première.
— Chaque fois la même ?
— Oui.
— Il ne lui est pas arrivé de rencontrer Chabut dans le couloir ou dans l’escalier ?
— Je veille à ce que ça ne se produise pas.
— Il peut l’avoir aperçu sur le trottoir, ou avoir reconnu sa voiture. Sa femme est déjà venue aussi ?
— Avec M. Oscar, oui.
— Qui donc connaissez-vous encore ?
— Marie-France Legendre, la femme de l’industriel.
— Elle est venue souvent ?
— Quatre ou cinq fois.
— Toujours avec Chabut ?
— Oui. Je ne connais pas son mari. Il est possible qu’il fréquente la maison sous un autre nom. C’est ce que font certains clients. Le ministre, par exemple, André Thorel. Il me téléphone à l’avance pour que je lui procure une jeune femme, de préférence un mannequin ou un modèle. Il se fait appeler M. Louis mais, comme sa photo paraît souvent dans les journaux, tout le monde le reconnaît.
— Y en a-t-il qui viennent de préférence le mercredi ?
— Non. Ils n’ont pas de jour.
— M meThorel compte-t-elle parmi les maîtresses d’Oscar Chabut ?
— Rita ? Elle est venue aussi bien avec lui qu’avec d’autres. C’est une petite brune aguichante qui ne peut pas se passer d’hommes. Je ne suis pas sûre que ce soit par tempérament. Elle a surtout besoin qu’on s’occupe d’elle.
— Je vous remercie.
— Vous en avez fini avec moi ?
— Je ne sais pas.
— Si vous devez revenir, soyez gentil de me passer un coup de fil, afin que j’évite des rencontres qui me feraient beaucoup de tort. Je vous remercie de ne pas avoir parlé de moi aux journalistes.
Maigret regagna sa voiture. Il n’était guère plus avancé qu’avant sa visite mais, faute d’un point de départ, il était bien obligé de chercher dans tous les sens.
— Et maintenant, patron ?
— Chez moi.
Il avait le front chaud, les yeux qui picotaient, et il ressentait une douleur à l’épaule gauche.
— Bon courage, vieux. Tu as la liste ? Passe au Quai pour la faire photostater, que nous n’ayons pas à la redemander à Jeanne Chabut.
M meMaigret s’étonna de le voir rentrer en avance.
— Tu as l’air très enrhumé. C’est pour cela que tu es revenu si tôt ?
Son visage était couvert comme d’une buée.
— Je me demande si je ne suis pas en train de commencer une grippe. Ce ne serait pas le moment
— C’est une drôle d’histoire, non ?
La plupart du temps, comme cette fois encore, c’est par les journaux ou par la radio qu’elle apprenait de quelle affaire Maigret s’occupait.
— Un instant. J’ai un coup de téléphone à donner.
Il appela la rue Fortuny. M meBlanche répondit d’abord d’une voix suave.
— Ici, Maigret. J’ai oublié, tout à l’heure, de vous poser une question. Est-ce que Chabut vous téléphonait avant d’aller chez vous ?
— Certaines fois oui, d’autres fois non.
— A-t-il téléphoné mercredi ?
— Non. C’était inutile, puisqu’il venait à peu près tous les mercredis.
— Qui le savait ?
— Personne ici.
— Sauf votre femme de chambre.
— C’est une jeune Espagnole qui comprend à peine le français et qui est bien incapable de retenir les noms...
— Pourtant, quelqu’un était au courant, quelqu’un qui savait vers quelle heure Chabut sortait de chez vous et qui a attendu dehors malgré le froid.
— Excusez-moi de raccrocher mais on sonne à la porte.
Il se déshabilla, passa son pyjama, sa robe de chambre et s’assit au salon, dans son fauteuil de cuir.
— Ta chemise est détrempée. Tu ferais mieux de prendre ta température.
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