SOPHIE. – Laissez-moi donc. Je veux sentir les roses.
MARGUERITE. – Mais vous écrasez les fraises de Camille. Il ne faut pas écraser les fraises de Camille.
SOPHIE. – Et moi, je te dis de me laisser tranquille, petite sotte.
Et, comme Marguerite cherchait à préserver les fraises en tenant la jambe de Sophie, celle-ci la poussa avec tant de colère et si rudement que la pauvre Marguerite alla rouler à trois pas de là.
Aussitôt que Camille vit Marguerite par terre, elle s’élança sur Sophie et lui appliqua un vigoureux soufflet.
Sophie se mit à crier, Marguerite pleurait, Madeleine cherchait à les apaiser. Camille était toute rouge et toute honteuse. Au même instant parurent Mme de Fleurville, Mme de Rosbourg et Mme Fichini.
Mme Fichini commença par donner un bon soufflet à Sophie, qui criait.
SOPHIE, criant. – Cela m’en fait deux ; cela m’en fait deux !
MADAME FICHINI. – Deux quoi, petite sotte ?
SOPHIE. – Deux soufflets qu’on m’a donnés.
MADAME FICHINI, lui donnant encore un soufflet. – Tiens, voilà le second pour ne pas te faire mentir.
CAMILLE. – Elle ne mentait pas, madame ; c’est moi qui lui ai donné le premier.
Mme Fichini regarda Camille avec surprise.
MADAME DE FLEURVILLE. – Que dis-tu, Camille ? Toi, si bonne, tu as donné un soufflet à Sophie, qui vient en visite chez toi ?
CAMILLE, les yeux baissés. – Oui, maman.
MADAME DE FLEURVILLE, avec sévérité. – Et pourquoi t’es-tu laissé emporter à une pareille brutalité ?
CAMILLE, avec hésitation. – Parce que, parce que… (Elle lève les yeux sur Sophie, qui la regarde d’un air suppliant.)
Parce que Sophie écrasait mes fraises.
MARGUERITE, avec feu. – Non, ce n’est pas cela, c’est pour me…
CAMILLE, lui mettant la main sur la bouche, avec vivacité. – Si fait, si fait ; c’est pour mes fraises. (Tout bas à Marguerite.) Tais-toi, je t’en prie.
MARGUERITE, tout bas. – Je ne veux pas qu’on te croie méchante, quand c’est pour me défendre que tu t’es mise en colère.
CAMILLE. – Je t’en supplie, ma petite Marguerite, tais-toi jusqu’après le départ de Mme Fichini.
Marguerite baisa la main de Camille et se tut.
Mme de Fleurville voyait bien qu’il s’était passé quelque chose qui avait excité la colère de Camille, toujours si douce ; mais elle devinait qu’on ne voulait pas le raconter, par égard pour Sophie. Pourtant elle voulait donner satisfaction à Mme Fichini et punir Camille de cette vivacité inusitée ; elle lui dit d’un air mécontent :
« Montez dans votre chambre, mademoiselle ; vous ne descendrez que pour dîner, et vous n’aurez ni dessert ni plat sucré. »
Camille fondit en larmes et se disposa à obéir à sa maman ; avant de se retirer, elle s’approcha de Sophie, et lui dit : « Pardonne-moi, Sophie ; je ne recommencerai pas, je te le promets. »
Sophie, qui au fond n’était pas méchante, embrassa Camille, et lui dit tout bas :
« Merci, ma bonne Camille, de n’avoir pas dit que j’avais poussé Marguerite ; ma belle-mère m’aurait fouettée jusqu’au sang. »
Camille lui serra la main et se dirigea en pleurant vers la maison. Madeleine et Marguerite pleuraient à chaudes larmes de voir pleurer Camille. Marguerite avait bien envie d’excuser Camille en racontant ce qui s’était passé ; mais elle se souvint que Camille l’avait priée de n’en pas parler.
« Méchante Sophie, se disait-elle, c’est elle qui est cause du chagrin de ma pauvre Camille. Je la déteste… »
Mme Fichini remonta en voiture avec Sophie, qu’on entendit crier quelques instants après ; on supposa que sa belle-mère la battait ; on ne se trompait pas ; car, à peine en voiture, Mme Fichini s’était mise à gronder Sophie, et, pour terminer sa morale, elle lui avait tiré fortement les cheveux.
À peine furent-elles parties, que Madeleine et Marguerite racontèrent à Mme de Fleurville comment et pourquoi Camille s’était emportée contre Sophie.
« Cette explication diminue beaucoup sa faute, mes enfants, mais elle a été coupable de s’être laissée aller à une pareille colère. Je lui permets de sortir de sa chambre, pourtant elle n’aura ni dessert ni plat sucré. »
Madeleine et Marguerite coururent chercher Camille et lui dirent que sa punition se bornait à ne pas manger de dessert ni de plat sucré. Camille soupira et resta bien triste.
C’est qu’il faut avouer que la bonne, la charmante Camille avait un défaut : elle était un peu gourmande ; elle aimait les bonnes choses, et surtout les fruits. Elle savait que justement ce jour-là on devait servir d’excellentes pêches et du raisin que son oncle avait envoyés de Paris. Quelle privation de ne pas goûter à cet excellent dessert dont elle s’était fait une fête ! Elle continuait donc d’avoir les yeux pleins de larmes.
« Ma pauvre Camille, lui dit Madeleine, tu es donc bien triste de ne pas avoir de dessert ? »
CAMILLE, pleurant. – Cela me fait de la peine de voir tout le monde manger le beau raisin et les belles pêches que mon oncle a envoyés, et de ne pas même y goûter.
MADELEINE. – Eh bien, ma chère Camille, je n’en mangerai pas non plus, ni de plat sucré : cela te consolera un peu.
CAMILLE. – Non, ma chère Madeleine, je ne veux pas que tu te prives pour moi ; tu en mangeras, je t’en prie.
MADELEINE. – Non, non, Camille, j’y suis décidée. Je n’aurais aucun plaisir à manger de bonnes choses dont tu serais privée.
Camille se jeta dans les bras de Madeleine ; elles s’embrassèrent vingt fois avec la plus vive tendresse. Madeleine demanda à Camille de ne parler à personne de sa résolution.
« Si maman le savait, dit-elle, ou bien elle me forcerait d’en manger, ou bien j’aurais l’air de vouloir la forcer à te pardonner. »
Camille lui promit de n’en pas parler pendant le dîner ; mais elle résolut de raconter ensuite la généreuse privation que s’était imposée sa bonne petite sœur : car Madeleine avait d’autant plus de mérite qu’elle était, comme Camille, un peu gourmande.
L’heure du dîner vint ; les enfants étaient tristes tous les trois. Le plat sucré se trouva être des croquettes de riz que Madeleine aimait extrêmement.
MADAME DE FLEURVILLE. – Madeleine, donne-moi ton assiette, que je te serve des croquettes.
MADELEINE. – Merci, maman, je n’en mangerai pas.
MADAME DE FLEURVILLE. – Comment ! tu n’en mangeras pas, toi qui les aimes tant !
MADELEINE. – Je n’ai plus faim, maman.
MADAME DE FLEURVILLE. – Tu m’as demandé tout à l’heure des pommes de terre, et je t’en ai refusé parce que je pensais aux croquettes de riz, que tu aimes mieux que tout autre plat sucré.
MADELEINE, embarrassée et rougissante. – J’avais encore un peu faim, maman, mais je n’ai plus faim du tout.
Mme de Fleurville regarde d’un air surpris Madeleine, rouge et confuse ; elle regarde Camille, qui rougit aussi et qui s’agite, dans la crainte que Madeleine ne paraisse capricieuse et ne soit grondée.
Mme de Fleurville se doute qu’il y a quelque chose qu’on lui cache, et n’insiste plus.
Le dessert arrive ; on apporte une superbe corbeille de pêches et une corbeille de raisin ; les yeux de Camille se remplissent de larmes ; elle pense avec chagrin que c’est pour elle que sa sœur se prive de si bonnes choses. Madeleine soupire en jetant sur les deux corbeilles des regards d’envie.
Читать дальше