Le bonheur, les avantages sociaux que ses jeunes compagnes avaient sur elle livraient Rebecca aux cruels tourments de l’envie. « Voyez, disait-elle, quels airs se donne celle-là parce qu’elle est petite-fille d’un comte ! Comme elles s’inclinent et rampent devant cette créole, et cela à cause de ses cent mille livres ! Je suis cent fois plus vive et plus agréable que cette créature avec tout son or ; ma naissance vaut bien celle de cette petite-fille de comte, avec tous ses parchemins : et cependant chacun ici me laisse à l’écart, tandis que chez mon père tous ses amis manquaient les bals et les fêtes, pour venir passer la soirée avec moi ! »
Elle résolut en conséquence de s’affranchir à tout prix de la prison où elle se trouvait. Elle se mit dès lors à travailler dans ce but et à dresser ses plans pour l’avenir.
D’abord elle profita des moyens de s’instruire que sa position lui offrait. Déjà musicienne et possédant bien une langue étrangère, elle parcourut rapidement le cercle des études regardées comme nécessaires aux dames de cette époque. Elle travaillait sans relâche la musique, et, un jour de sortie où elle était restée à la pension, notre auguste matrone l’entendit exécuter un morceau avec une telle perfection, qu’elle pensa sagement pouvoir s’épargner la dépense d’un maître pour les plus petites, et annonça à miss Sharp qu’à l’avenir elle aurait à leur enseigner la musique.
La jeune fille refusa pour la première fois, et au grand étonnement de la majestueuse maîtresse de pension.
« Je suis ici, dit brusquement Rebecca, pour parler français avec les enfants, non pour leur enseigner la musique et ménager votre argent. Payez ; et je la leur apprendrai. »
Notre auguste matrone fut obligée de céder, et naturellement lui en voulut à partir de ce jour.
« Pendant trente-cinq ans, dit-elle, je n’ai jamais vu personne oser se révolter dans ma propre maison contre mon autorité ; j’ai réchauffé une vipère dans mon sein.
– Une vipère ! vous badinez, dit miss Sharp presque pâle de saisissement ; vous m’avez prise parce que je vous étais utile. Ce n’est point une question de reconnaissance entre nous. Je déteste cette maison, et n’aspire qu’à la quitter. Je ne veux rien faire ici que ce que je suis obligée d’y faire. »
La vieille dame avait beau lui demander si elle songeait bien qu’elle parlait à miss Pinkerton, Rebecca lui riait au nez d’un air insultant et vraiment diabolique, au point que la maîtresse de pension en eut presque une attaque de nerfs :
« Donnez-moi de l’argent, dit la jeune fille, ou bien, si vous l’aimiez mieux, trouvez-moi une bonne place, une bonne place de gouvernante dans une noble famille ; vous n’avez qu’à vouloir. »
Dans toutes leurs querelles subséquentes, elle en revenait toujours à cet argument : « Trouvez-moi une position ; nous ne pouvons nous sentir, et je suis prête à vous quitter. »
La digne miss Pinkerton bien qu’elle fût décorée d’un nez à la romaine et d’un turban, et qu’elle fût taillée comme un grenadier, ne possédait pas cependant une volonté et une énergie égales à celles de sa jeune pensionnaire ; en vain elle lutta contre elle et chercha à l’intimider. Se voyant une fois gourmandée par elle en public, Rebecca eut recours au stratagème mentionné plus haut ; elle répondit en français, ce qui dérouta complétement la vieille femme. Pour maintenir l’autorité dans la pension, il fallait écarter cette rebelle, ce monstre, ce serpent, cette torche incendiaire. Sur ces entrefaites, miss Pinkerton, ayant appris que la famille de sir Pitt Crawley avait besoin d’une gouvernante, recommanda aussitôt miss Sharp pour cette place, tout monstre et tout serpent qu’elle était. « Je n’ai rien à reprendre, pensa-t-elle, dans la conduite de miss Sharp, si ce n’est à mon égard, et ne puis lui refuser des connaissances et des talents accomplis. Elle ne peut que faire honneur au système d’éducation adopté dans ma maison. » C’était ainsi que la maîtresse de pension mettait sa conscience d’accord avec ses recommandations, qu’elle parvenait à dégager sa parole, et que sa pensionnaire se trouvait libre enfin. La bataille décrite ici en quelques lignes dura naturellement plusieurs mois.
Miss Sedley avait aussi dix-sept ans et était sur le point de quitter la pension. Par suite de l’amitié qu’elle ressentait pour miss Sharp, seul point dans le caractère d’Amélia qui, de l’aveu de la vénérable matrone, ne donnât pas satisfaction à sa maîtresse, elle l’invita à venir passer une semaine chez ses parents avant de se rendre à ses devoirs de gouvernante dans la maison où on l’attendait.
Ainsi s’ouvrait le monde pour ces deux jeunes femmes. Pour Amélia, il se présentait comme une fleur dans tout l’éclat de sa fraîcheur et de sa nouveauté ; il n’était pas aussi nouveau pour Rebecca, car, s’il faut dire toute la vérité sur l’affaire du révérend Crisp, la marchande de gâteaux insinua à quelqu’un, qui affirma le fait sous la foi du serment à une autre personne, qu’il y en avait beaucoup plus entre Mr. Crisp et miss Sharp qu’on n’en avait confié au public, et que cette lettre était la réponse à une autre. Mais qui pourra découvrir la vérité sur ce point ? En tout cas, si ce n’était pas pour Rebecca un début dans le monde, c’était du moins une rentrée.
Dans le cours du trajet jusqu’à la barrière de Kensington, Amélia, sans avoir oublié ses compagnes, avait fini par sécher ses larmes. D’abord elle avait rougi avec un sentiment de plaisir à la vue d’un jeune officier des Horse-Guards qui avait caracolé à la portière, et, lui jetant un coup d’œil, avait dit : « Vrai Dieu ! la jolie fille. » Puis, avant d’arriver à Russell-Square, la conversation s’était longuement étendue sur l’article des modes. Les jeunes femmes portaient-elles de la poudre sur leurs cheveux, des baleines dans leurs jupes à la présentation ? Miss Amélia aurait-elle cet honneur ? car elle savait qu’on devait la mener au bal du lord-maire. Arrivée à la maison paternelle, miss Sedley, à l’aide du bras de Sambo, s’élança aussi gaie, aussi radieuse qu’aucune fille de la bonne Cité de Londres, et tous les serviteurs de la maison étaient réunis dans la cour pour fêter leur jeune maîtresse et sourire à sa bienvenue.
Après ces premiers embrassements, miss Sedley montra à Rebecca toutes les chambres de la maison et ce qu’il y avait dans chaque chambre, ses livres, son piano, ses robes, tous ses colliers, ses broches, ses dentelles. Elle força Rebecca d’accepter des bagues de cornaline et de turquoise, et une écharpe de mousseline légère qui maintenant était trop petite pour elle ; en dépit de la discrétion dont son amie s’était armée, elle demanda à sa mère l’autorisation de lui offrir son châle de cachemire blanc. Elle pouvait bien s’en passer, puisque son frère Joseph lui en rapportait deux de l’Inde.
Quand Rebecca vit les deux magnifiques châles de cachemire que Joseph Sedley avait rapportés à sa sœur, elle dit avec un accent de vérité : « Ce doit être très-bon d’avoir un frère ; » ce qui toucha de compassion le cœur sensible d’Amélia : elle pensait que son amie était seule au monde, pauvre orpheline, sans amis, sans parents.
« Non, vous ne serez pas abandonnée, Rebecca, dit Amélia ; je serai votre amie, je vous aimerai comme une sœur ; oui, comme une sœur.
– Mais où trouver des parents comme les vôtres, bons, riches, affectionnés, qui vous donnent tout ce que vous désirez, et leur amour plus précieux que tout le reste ? Mon pauvre père ne me donnait rien, et je n’avais en tout que deux robes. Vous avez un frère, un bon frère ! vous devez bien l’aimer ! »
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