Et la porte se referma sur elle pour toujours.
Dans la cour commencèrent les scènes déchirantes du départ ; les mots nous manquent pour une telle peinture. Tous les domestiques étaient réunis, toutes les bonnes amies, toutes les jeunes pensionnaires, et jusqu’au maître de danse qui venait d’arriver. Ce n’étaient que plaintes, embrassades, larmes et lamentations, sans oublier les crises nerveuses de miss Swartz, l’élève en chambre, qui, de sa fenêtre se livrait à des transports que la plume désespère de retracer ; un cœur sensible saura gré qu’on lui fasse grâce de ces détails.
Les adieux sont finis, et nos voyageurs, ou plutôt miss Sedley a quitté ses amies ; car, pour miss Sharp, elle était entrée sans bruit dans la voiture, et personne ne gémissait de la perdre.
Sambo ferma la portière sur sa jeune maîtresse en larmes, et grimpa derrière la voiture.
« Arrêtez ! cria miss Jemima s’élançant vers la grille avec un paquet. Voici des sandwichs, ma chère, dit-elle à Amélia ; vous pourriez avoir faim ; et vous, Becky, Becky Sharp, voici un livre pour vous que ma sœur… c’est-à-dire que je… c’est ce dictionnaire de Johnson, vous savez bien ; vous ne pouvez nous quitter sans cela. Bon voyage ! En route, cocher. Dieu vous bénisse ! »
Cette excellente créature rentra dans le jardin, vaincue par ses émotions ; mais, au moment où le cocher fouettait les chevaux, miss Sharp montrait sa pâle figure à la portière et lançait le livre dans le jardin.
Miss Jemima pensa s’évanouir d’épouvante.
« Ah ! je n’aurais jamais cru que l’audace… »
L’émotion l’empêcha de compléter sa phrase ; la voiture roulait grand train, la grille était fermée, la cloche retentissait pour la leçon de danse. Et maintenant que le monde s’ouvre à nos deux jeunes filles, adieu à Chiswick Mall.
1Ceci est un colloque entre l’auteur et le lecteur anglais. Le lecteur français n’a donc à y voir aucune personnalité à son endroit, et peut se livrer sans respect humain à tous les entraînements de la sensibilité. ( Note du traducteur.)
CHAPITRE II.
Où miss Sharp et miss Sedley se disposent à entrer en campagne.
À peine miss Sharp, accomplissant l’acte héroïque mentionné au dernier chapitre, eut-elle vu le dictionnaire rouler sur le sable du petit jardin et tomber aux pieds de l’étonnée miss Jemima, que la figure de la jeune fille, empreinte jusqu’alors de la pâleur de la haine, laissa percer un léger sourire qui n’était guère plus gracieux. Puis elle se jeta au fond de la voiture, et comme dégagée d’un grand poids :
« Bon voyage à son dictionnaire, dit-elle, et, grâce à Dieu, me voici hors de Chiswick. »
En présence de ce défi jeté si résolument, miss Sedley ne resta pas moins interdite que miss Jemima ne l’était de son côté. Elle venait de quitter sa pension depuis une minute au plus, et ce n’est pas dans un si court espace de temps que se dissipent les impressions de six années. Cela est si vrai que chez quelques personnes ces terreurs et ces effrois du jeune âge se conservent tout le reste de la vie. Je connais, par exemple, un vieux gentilhomme de soixante-huit ans qui me disait un matin à déjeuner, avec toutes les apparences d’une grande agitation : « La nuit dernière, j’ai rêvé que je recevais le fouet du docteur Raine. » Dans la durée d’un somme, son imagination l’avait fait remonter à une quarantaine d’années. Le docteur Raine et son paquet de verges lui inspiraient encore à soixante-huit ans autant de terreur qu’ils lui en avaient causé à treize. Si le docteur avec son bouleau flexible se fût dressé devant lui en chair et en os, et bien qu’il marquât soixante et huit à l’horloge de la vie, lui eût dit de sa voix redoutée : Allons, drôle, mettez bas votre pantal… ? Aussi miss Sedley resta toute stupéfaite de cet acte d’insubordination.
Enfin, « qu’avez-vous fait, Rebecca ? dit-elle après une pause.
– Croyez-vous donc que miss Pinkerton va sortir pour m’ordonner de rentrer dans sa prison d’enfer, dit Rebecca en riant.
– Non, mais…
– J’exècre cette maison, continua miss Sharp emportée par sa colère ; j’espère ne jamais la revoir. Je voudrais qu’elle fût au fond de la Tamise, et, si miss Pinkerton s’y trouvait, ce n’est certes pas moi qui irais l’y pêcher. J’aurais plaisir à la voir au milieu de l’eau avec son turban, ses jupes flottant à la suite, et son nez à l’avant, formant la proue du navire.
– Ciel ! s’écria miss Sedley.
– Eh bien ! votre nègre ira-t-il le lui dire ? continua miss Rebecca en riant ; qu’il descende s’il veut, et aille conter à miss Pinkerton que je la déteste de toute mon âme. Je voudrais qu’il en eût envie ; je voudrais lui prouver mon aversion. Depuis deux ans, je n’ai reçu de sa part qu’insulte et outrage ; j’ai été traitée par elle plus mal qu’une fille de cuisine. Jamais mot d’affection ni d’amitié, excepté de votre part. J’étais bonne pour soigner les petites filles de la basse classe et pour parler français aux jeunes demoiselles, jusqu’à m’en faire prendre en dégoût ma langue maternelle. Quant à parler français à miss Pinkerton, c’était le plus mauvais tour qu’on pût lui jouer. Elle n’y comprenait mot, et était trop fière pour l’avouer. C’est là, je crois, la cause de mon départ. J’en remercie le ciel, et cela me fait aimer le français. Vive la France ! vive l’Empereur ! vive Bonaparte !
– Ô Rebecca, Rebecca, quelle honte ! » s’écria miss Sedley, car c’était le plus grand blasphème qui pût sortir de la bouche de Rebecca.
Dire alors en Angleterre : « Longue vie à Bonaparte ! » était comme si l’on eût dit : « Longue vie à Lucifer ! »
« Pouvez-vous bien avoir ces mauvaises pensées de vengeance et de haine ?
– Si la vengeance est une mauvaise pensée, elle est au moins naturelle, repartit Rebecca, et je ne suis pas un ange. »
Elle ne mentait pas.
On a pu, en effet, remarquer que, dans cette conversation, miss Sharp a eu deux fois l’occasion de remercier le ciel ; la première pour l’avoir délivrée de personnes qu’elle détestait, et, en second lieu, pour lui avoir fourni l’occasion de mettre ses ennemis dans l’embarras et de les couvrir de confusion. Ce ne sont pas là des motifs bien légitimes de reconnaissance envers le ciel, ni de ceux qui peuvent venir à l’esprit de personnes d’un caractère doux et bienveillant.
Miss Rebecca n’avait rien de doux ni de bienveillant dans le caractère. Tout le monde en usait mal avec elle, disait cette jeune misanthrope (il vaut mieux dire misogyne , car, pour le sexe masculin, on peut déclarer qu’elle en avait encore fort peu l’expérience) ; tout le monde en usait mal à son égard, disait-elle ; cependant nous sommes disposés à croire que ces personnes de l’un ou de l’autre sexe qui sont les victimes de tout le monde n’ont en général que ce qu’elles méritent. Le monde est un miroir qui renvoie à chacun ses propres traits ; si vous froncez le sourcil en le regardant, il vous jette un coup d’œil renfrogné. Riez, au contraire, avec lui, et il se montrera bon compagnon. Avis à vous, jeunes gens, pour régler votre choix. Si on négligeait miss Sharp, c’est qu’elle était connue pour n’avoir jamais rendu service à personne ; on ne peut pas trouver vingt-quatre jeunes demoiselles toutes aussi aimables que l’héroïne de ce roman, miss Sedley, choisie précisément par nous comme la mieux douée de toutes ; autrement rien au monde ne nous eût empêché de mettre à sa place miss Swartz ou miss Crump, ou miss Hopkins ; on aurait eu tort d’espérer rencontrer chez tout le monde le caractère doux et aimable de miss Amélia Sedley, et cette bonne volonté à vaincre en toute circonstance les brusqueries et les rebuts de Rebecca.
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