— Quelle ingratitude ! soupira la jeune femme. Ils ne vous ont même pas salué ! Votre hospitalité méritait mieux !
Pour toute réponse, sir James se mit à rire et donna l’ordre d’appareiller. Et la frégate, comme si elle se sentait soudain allégée d’un poids désagréable, reprit sa course dans le soleil mourant, sur une mer couleur d’améthyste, tachetée d’îlots dorés, autour desquels dansaient des dauphins d’argent.
On entamait, cette fois, la dernière étape. Le long, l’épuisant voyage qui avait failli lui coûter la vie plusieurs fois s’achevait. Constantinople n’était plus qu’à une trentaine de milles et Marianne, maintenant, s’étonnait presque de la savoir si proche.
A mesure que s’écoulaient les jours difficiles qu’elle avait vécus, la ville de la sultane blonde, dont elle attendait tellement de choses et, avant tout, une raison d’espérer encore, s’était peu à peu muée en une espèce de mirage, une sorte de cité de légende qui reculait éternellement dans le temps et dans l’espace. Et voilà que le port était proche maintenant... Les voiles nombreuses qui pointaient sur la mer bleuissante l’annonçaient et aussi ce ciel profond, dont le velours déjà nocturne s’éclairait de traînées laiteuses.
Tard dans la soirée, tandis que le navire, voilure amollie à cause du vent brusquement tombé, voguait doucement dans un bruit de soie froissée, Marianne resta sur le pont, regardant les étoiles et cette nuit d’Orient, tellement semblable à celles dont elle avait rêvé la douceur au temps où l’avenir s’écrivait encore « Jason Beaufort ». Où était-il à cette heure ? Sur quelle mer promenait-il son orgueil ou sa misère ? Où se gonflaient en ce moment les voiles blanches de sa belle « Sorcière » ? Et à quels ordres obéissait-elle ? Respirait-il seulement encore à la surface du monde, l’homme impérieux et fier qui proclamait, hier encore, n’aimer au monde que deux objets : la femme qu’il n’avait gagnée que pour la reperdre et le navire qui lui ressemblait...
En cette dernière nuit d’errance, l’assaut des regrets se faisait plus impérieux. Pour atteindre cette ville, dont elle sentait l’approche, pour tenter d’en ramener le cœur brûlant mais fragile, puisque féminin, vers une alliance trois fois séculaire, Marianne avait semé au long d’une douloureuse voie tout ce qui comptait pour elle, tout ce qui était la vérité de sa vie : amour, amitié, estime de soi-même, fortune, jusqu’à ses vêtements, sans compter l’époux jamais approché que la folie d’un misérable avait supprimé. La moisson lèverait-elle un jour ? Pourrait-elle au moins rapporter vers la France la vieille amitié reconquise ? Ou bien l’échec doublerait-il le désastre personnel que constituait cette vie tenace, tapie au fond de son corps et qui s’y cramponnait si bien que les pires conditions d’existence n’en venaient pas à bout ?
Longtemps, la jeune femme contempla les grosses étoiles brillantes, y cherchant un signe, un encouragement, un espoir. L’une d’elles parut se détacher de la voûte bleue, fila vers l’horizon comme un minuscule météore et s’y engloutit de nouveau.
Vivement, Marianne se signa et, les yeux fixés vers le point où l’étoile avait disparu, elle murmura, jetant au vent léger le vœu traditionnel :
— Le revoir, Seigneur ! Le revoir à n’importe quel prix ! S’il vit encore, faites que je le revoie au moins une fois...
Que Jason fût encore en vie, au fond, elle n’en doutait pas trop. Malgré la cruauté qu’il lui avait montrée, malgré sa folle jalousie et son comportement si étrange qu’elle en était venue à se demander si Leighton n’avait pas usé contre lui d’une de ces drogues qui déchaînent la frénésie et le meurtre, elle savait qu’il était si profondément enfoui dans la chair de son cœur que l’en arracher équivaudrait à le détruire et que, même au bout du monde, sa vie ne pouvait pas s’éteindre sans qu’elle en eût conscience à ces mystérieux frémissements qui sont les voix mêmes de l’âme...
La ville impériale apparut avec le soleil levant. Ce fut d’abord, loin à l’horizon de la mer nacrée, un profil argenté de brume, arrondi de dômes nébuleux et hérissé des flèches pâles des minarets.
La mer, où s’écroulaient les collines d’Asie en masses luxuriantes d’un vert profond piqué de villages blancs, était constellée de bateaux qui avaient l’air surgis d’un conte oriental : mahones brunes emportées par les bras solides de rameurs aux costumes bariolés, Caïques dorés et peints comme des odalisques, chebecs rouges ou noirs, profilés comme des squales, galères archaïques posées sur les flots comme de gigantesques insectes aux longues pattes synchronisées, tchektirmes aux voiles aiguës menaçant le ciel... tout cela volait vers ce mirage qui scintillait au soleil.
A mesure qu’il grandissait, la ville entière s’étala, coulant des grandes murailles ocre étirées, depuis le château des Sept Tours tout au long des Sept Collines et des Sept Mosquées, pareilles aux arches d’un pont gigantesque, jusqu’aux noirs cyprès de la pointe du Sérail, étonnant éboulis de toits rouges, de dômes translucides, de jardins et de vestiges antiques que semblaient retenir de leurs robustes épaules, juste au moment de sa chute dans la mer, les coupoles bleues étagées entre six minarets de la mosquée d’Ahmed et les puissants contreforts de Sainte-Sophie.
La longue ligne crénelée des digues apparut quand on doubla l’île aux Princes et l’énorme perle irisée précisa ses contours.
La frégate, inclinant doucement ses grandes voiles blanches au vent du matin, comme pour une révérence, doubla la pointe du Sérail et s’engagea dans la Corne d’Or.
A cette croisée des bras de mer où se rejoignaient le bouillonnement de la vieille Europe et le silence de l’Asie, la majesté de la triple cité se fit écrasante. On y entrait comme dans la caverne d’Ali Baba, sans plus savoir où regarder, où admirer, les yeux meurtris à force d’éclats et de lumière. Mais la vie ardente de ce creuset, où s’amalgamaient les civilisations, vous sautait aussitôt à la gorge et vous emportait.
Cramponnée à la lisse de la dunette, auprès de sir James qui, blasé, regardait sans s’étonner, Marianne dévorait des yeux le port immense et grouillant qui s’ouvrait devant elle et dont la langue bleue s’insinuait entre deux mondes.
A gauche, aux quais de Stamboul, s’enchevêtraient les navires ottomans, pittoresques et bariolés ; en face, aux échelles de Galata, les bateaux de l’Occident se rangeaient : noirs vaisseaux génois, anglais, hollandais, dont les pavillons colorés, aux branches des mâts dépouillés, ressemblaient à des fruits oubliés par un jardinier négligent.
Sur les rives, gesticulait tout un monde vivant directement ou indirectement de la mer : matelots, commissionnaires, fonctionnaires, scribes, agents des négociants ou des ambassades, porteurs, débardeurs, marchands et cabaretiers, au milieu desquels passaient les silhouettes guerrières et les hauts bonnets de feutre des janissaires chargés de la police des navires.
Remorquée par des barques chargées de rameurs frénétiques, la frégate gagnait majestueusement son mouillage, quand une chaloupe, montée par des marins anglais en chapeaux de cuir bouilli, quitta le bord et vint à sa rencontre. Debout à l’arrière, se tenait un homme très grand, très mince et très blond, d’une extrême élégance, dont les bras se croisaient sous l’aile volante d’un ample manteau clair.
A sa vue, sir James eut un hoquet de stupeur :
— Mais... cet homme, c’est l’ambassadeur !...
Arrachée à sa contemplation, Marianne sursauta :
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