— Qui penserait à regarder au centre ? fit observer Fléau.
— D’ailleurs, je n’aurais jamais cru en trouver à Périlleuse, ajouta Brocando.
— Dites… On parle toujours de concombres ?
— D’accord, mais pas… A Uzure, s’entêta Forficule.
— Tu n’y crois pas ? J’aurais dit la même chose pour Périlleuse, rappela Brocando.
— Vous ne parlez plus de concombres, là ? supputa Glurk.
— Que faut-il faire ? demanda Forficule.
— Les tailler en rondelles ! rugit Glurk en brandissant un concombre.
Fléau posa la main sur son épée.
— Oui, dit-il. Je savais que ça arriverait. Uzure a été une grande ville. Nous avons combattu pour certaines choses. Et quand nous les avons obtenues… Nous nous sommes endormis sur nos lauriers. Terminés les efforts. Oublié notre orgueil. Envolée notre rectitude. Rien que de jeunes Empereurs grassouillets et des courtisans bornés. Eh bien, plus question que ça continue. Pas à Uzure. Allons-y.
Il se leva.
— Oh non, l’arrêta Forficule. Qu’as-tu l’intention de faire ? Foncer sur le palais en agitant ton épée et en tuant tous les moizes que tu verras ?
Brocando se mit debout à son tour.
— Excellente suggestion, dit-il. Un plan impeccable. Je suis bien content qu’on ait réglé cet aspect des choses. Allons…
— Mais c’est idiot ! s’écria Forficule. Ce n’est pas un plan ! Dis-leur, Glurk. Tu es un homme sensé.
— Oui, c’est idiot, confirma Glurk.
— On va d’abord terminer notre collation, décréta Glurk. On attaquera le palais ensuite. C’est pas bon, d’attaquer le ventre vide.
— Déments ! se désola Forficule.
— Ecoutez, lança Fléau en se levant de table. Vous savez ce qu’elle a dit. Rien n’est trop petit pour faire la différence. Une seule personne à l’instant propice.
— Nous sommes trois, compléta Brocando.
— C’est encore mieux !
— Oh, bon sang de poil ! Je suppose qu’il vaut mieux que je vous accompagne, soupira Forficule. Ne serait-ce que pour m’assurer que vous ne faites pas de bêtises.
— Je peux venir aussi ? demanda Biglechouette.
— Tu vois ? triompha Fléau. Imagine les changements que cinq personnes vont opérer. Si nous nous trompons, ça importera peu. Mais si nous ne nous trompons pas… que peut-on faire d’autre ? Courir dans tous les sens ? S’égosiller ? Tenter de lever une armée ? Réglons donc le problème tout de suite.
— Cela dit, les murailles du palais sont trop hautes. Et très épaisses, fit observer Forficule.
— Personne ne pourrait arrêter une pone qui a décidé d’aller quelque part, répondit Fléau. Ni m’arrêter, moi !
— Je m’étais toujours posé la question, marmonna Brocando, dans le soudain silence. J’ai la réponse, maintenant.
— Quelle réponse, bon sang de poil ? demanda Forficule, complètement perturbé.
— Comment les Dumiis ont conquis le Tapis, répliqua le roi. C’était parce qu’une fois de temps en temps, ils raisonnaient comme ça.
Au bout de quelques instants, Glurk posa sa question.
— Et pour entrer dans la ville, quelqu’un a une suggestion ?
Snibril faisait des découvertes, lui aussi. Il découvrait la puissance des sergents.
Caréus avait déniché les cuisines du palais, parce que les sergents connaissent toujours le chemin des cuisines. C’était une longue pièce basse de plafond, flanquée d’une demi-douzaine de cheminées et coiffée d’un plafond noirci de suie.
Là, il avait trouvé le chef des cuisiniers, un vieil ami à lui.
— Voilà Bouffu, dit-il en présentant à Snibril un énorme gaillard rougeaud, manchot, avec une cicatrice en travers du nez et un bandeau sur l’œil. Il était dans l’armée, avec moi.
— Et il était sergent, lui aussi ?
— Exact, répondit Bouffu avec un sourire.
Même sa cicatrice semblait sourire. Quand il contourna la table, Snibril constata qu’il avait une jambe de bois.
— J’ai vu le feu au cours de dizaines de campagnes, expliqua Bouffu en suivant son regard. Et puis un jour, Caréus, ici présent, m’a ramassé et m’a transporté à l’arrière des lignes, pour me mettre en sécurité, et il m’a dit : Bouffu, mon p’tit gars, t’aurais intérêt à prendre ta retraite tant qu’il reste encore de toi une quantité suffisante pour être renvoyée dans ses foyers. Content de te revoir, mon vieux.
— Il s’en passe de drôles, Bouffu, dit le sergent.
— Y a pas de doute. On a saqué les grosses légumes à tour de bras. Personne a vu l’Empereur depuis quinze jours. Il reste claquemuré dans ses appartements. On lui monte tous ses repas.
— Et ces conseillers, demanda Snibril. Que pouvez-vous nous en dire ?
— Personne les a vus, avoua Bouffu en se grattant le dos avec une écumoire. Mais j’ai-z-été là-haut une fois, avec un plateau, et ça sent…
— Le moize ? demanda Snibril.
Plusieurs marmitons s’étaient rapprochés et écoutaient la conversation avec intérêt. Ils avaient tous un air de parenté avec Bouffu. Ils n’étaient qu’une demi-douzaine, mais ils possédaient tout juste assez de jambes et de bras pour quatre personnes au total. Et tous arboraient tant de cicatrices qu’on aurait pu jouer au morpion sur leur figure.
— Exact, confirma Bouffu. Et j’ai-z-été assez souvent au contact des moizes pour savoir ce que je sens. On aime pas ça. Mais on est qu’une poignée. On aurait quelques gars avec nous…
Caréus et Snibril échangèrent un regard.
— Ils sont en place, à l’intérieur du palais, constata Snibril.
Il jeta un coup d’œil circulaire sur les marmitons. C’étaient de très solides gaillards.
— Vous étiez tous sergents, non ? demanda-t-il. Ça se devine.
— Ben, vous comprenez, expliqua Bouffu, on apprend la débrouille, quand on sergente. Comme qui dirait, lorsqu’on part en sa retraite, on s’assure qu’on se récupérera un boulot bien pépère. Au chaud toute la journée. Des repas réguliers. Les vieux sergents, ça fait son trou partout.
— Alors, tous… commença Snibril.
Il regarda l’ombre à l’extrémité de la cuisine enfumée.
— Qui est-ce ? demanda-t-il.
— Qui ça ?
Les sergents se retournèrent.
Snibril hésita.
— Il y avait une femme, là-bas, marmonna-t-il. Vêtue de blanc. Avec un animal tout blanc à ses côtés et elle disait…
Il s’interrompit.
— Y a jamais de femme en cuisine, protesta Bouffu. Pour la bonne raison que les femmes sont pas très douées pour sergenter.
Snibril s’ébroua. Il se dit qu’il avait dû rêver. Il avait eu des journées chargées…
— Sergent Caréus, pouvez-vous aller chercher l’armée ? demanda-t-il.
— Pour attaquer Uzure ?
— Pour la défendre.
— On va se battre contre qui ?
— Le temps que vous soyez de retour, j’espère bien avoir trouvé un ennemi, dit Snibril. Vous, les cuisiniers, vous êtes armés ?
Bouffu sourit. Il empoigna un grand hachoir qui reposait sur une longue table en bois, le balança au bout de son bras unique et l’abattit sur un billot. Le billot fut fendu en deux.
— Qui ça, nous ? demanda-t-il.
Les gardes à la porte du palais étaient déjà nerveux. Leur tâche ne leur plaisait guère. Mais les ordres sont les ordres, même quand on ne sait pas qui les donne exactement. Enfin, ça se passe comme ça, quand on est dumii. Si on n’obéit plus aux ordres, où va-t-on ?
Et leur nervosité augmenta encore en voyant quatre Vivants drapés de lourds manteaux se présenter devant le portail, en poussant un chariot. Un des gardes s’avança.
— Halte ! lança-t-il.
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