— Et Dieu aussi, ajouta-t-elle d’un ton ferme.
— Je ne saurais rien dire là-dessus, fit Mot-pour-mot. Les pasteurs et les prêtres ont l’air de l’avoir tellement bien claquemuré dans leurs doctrines que le pauvre vieux Père n’a plus guère de liberté d’action. Maintenant qu’ils ont interprété la Bible irrévocablement, ils n’attendent plus qu’une dernière chose de lui : que sa parole se fasse à nouveau entendre, ou que son doigt témoigne de sa puissance en ce monde.
— J’ai vu la puissance de son doigt dans la naissance du septième fils d’un septième fils, il y a quelques années. Appelez ça la nature si vous voulez, puisque vous avez appris toutes sortes de choses auprès des philosophes et des sorciers. Je sais seulement qu’il est aussi étroitement lié à ma vie que si on était nés des mêmes entrailles. »
Mot-pour-mot n’avait pas prémédité sa question suivante, elle lui sortit machinalement des lèvres : « Ça te fait plaisir ? »
Elle le regarda avec une effroyable tristesse dans les yeux. « Pas souvent », dit-elle. Elle parut alors si abattue que le vieil homme, incapable de se retenir, contourna le bureau et s’arrêta près de sa chaise pour serrer la jeune fille contre lui comme un père serre son enfant, la serrer longuement. Pleurait-elle ou se retenait-elle ? il n’aurait su le dire. Ils ne prononcèrent pas une parole. Elle finit par se détacher de lui avant de retourner à son livre de comptes. Puis il partit sans rompre le silence.
Mot-pour-mot chemina à pas lents jusqu’à l’auberge pour y prendre son dîner. Il avait des histoires à conter et de menus services à rendre pour prix de sa pension. Pourtant, toutes les histoires semblaient perdre de leur intérêt, comparées à celle qu’il ne pouvait pas dire, celle dont il ne connaissait pas la fin.
* * *
Dans le pré autour du moulin attendaient une demi-douzaine de charrettes, gardées par des fermiers accourus de loin pour trouver de la farine de bonne qualité. Plus jamais leurs femmes ne s’échineraient au pilon sur un mortier pour recueillir une farine grossière qui ferait un pain dur et grumeleux. Le moulin était en activité, et tout le monde, à des milles à la ronde, apporterait son blé à la ville de Vigor Church.
L’eau se déversait dans le bief et la grande roue tournait. À l’intérieur du moulin, la force de la roue, transmise par des engrenages imbriqués, entraînait la meule courante qui roulait tour après tour à la surface habillée en quartiers de la meule gisante.
Le meunier répandit le blé sur la pierre. La meule courante passa dessus et le réduisit en farine. Le meunier l’étala régulièrement pour un second passage, puis la fit tomber à l’aide d’une brosse dans un panier tenu par son fils, un gamin de dix ans. Le fils vida la mouture dans un tamis et bluta la bonne farine dans un sac de toile. Il vida ce qui restait au fond du sas dans un tonneau d’ensilage et reprit ensuite sa place auprès de son père pour le panier de mouture suivant.
Leurs pensées étaient étonnamment similaires tandis qu’ils travaillaient tous deux en silence. Voilà ce que je veux toujours faire, se disaient-ils l’un et l’autre. Me lever matin, venir au moulin et travailler toute la journée avec lui auprès de moi. Tant pis si ce souhait était illusoire. Tant pis s’ils risquaient de ne jamais plus se revoir, une fois le garçon reparti vers le village où il était né, pour y suivre son apprentissage. Ça ne faisait qu’ajouter à la douceur de l’instant, qui ne serait bientôt plus qu’un so uvenir, bientôt plus qu’un rêve.
Ainsi s’achève
LE SEPTIEME FILS
Premier livre
DES CHRONIQUES D’ALVIN LE FAISEUR
J’exprime ma gratitude à Carol Breakstone pour l’aide qu’elle m’a fournie dans mon enquête sur la magie traditionnelle chez les pionniers américains. Les renseignements qu’elle a découverts m’ont été une mine inépuisable où j’ai glané des idées de récits et des détails sur la vie quotidienne à l’époque de la colonisation des territoires du Nord-Est. Je me suis également abondamment servi des informations contenues dans A Field Guide to America’s History [3] «Précis géographique de l’histoire américaine».
de Douglass L. Brownstone (Facts on File, Inc.) et The Forgotten Crafts [4] «Les Métiers oubliés».
de John Seymour, publié chez Knopf.
Scott Russel Sanders a apporté sa contribution en me mettant entre les mains un exemplaire de son savoureux cycle d’histoires Wilderness Plots : Tales about the Settlement of the American Land [5] «En terre sauvage. Récits de la colonisation de l’Amérique».
chez Quill. Son travail m’a montré ce qu’on pouvait obtenir par un traitement réaliste de la vie sur la Frontière et m’a aidé en cours de route à maintenir mon projet d’Alvin le Faiseur dans la bonne direction. Et, bien qu’il ait disparu depuis longtemps, je garde une immense dette envers William Blake (1757–1827) pour avoir écrit des poèmes et des proverbes qui sonnent avec tant de bonheur dans la bouche de Mot-pour-mot.
Par-dessus tout, je suis reconnaissant à Kristine A. Card pour la qualité inappréciable de ses critiques, de ses encouragements, de son aide technique, de ses corrections d’épreuves et pour avoir toute seule fait de nos enfants des êtres humains réfléchis, bien élevés et d’un commerce agréable, qui pardonnent de bon cœur à leur père de ne pas toujours être, lui, un parangon de ces vertus.
Extrait de Chants d’expérience de William Blake. Traduction de Pierre Leyris. Aubier-Flammarion, 1974.
Extrait de Chants d’expérience de William Blake. Traduction de Pierre Leyris. Aubier-Flammarion, 1974.
«Précis géographique de l’histoire américaine».
«Les Métiers oubliés».
«En terre sauvage. Récits de la colonisation de l’Amérique».