— J’ai cité un talent mineur, rappela Furvain. Et il est effectivement secondaire, tout comme le sont mes écrits. C’est une simple distraction, au mieux. Et je n’ai rien publié. Des amis m’incitent à le faire, mais il faudrait pour cela que mes poèmes en vaillent la peine.
— Me ferez-vous l’honneur de m’en réciter un ? »
Furvain jugeait la situation absurde. Il parlait de poésie avec le chef d’une bande de hors-la-loi qui l’avaient capturé puis enfermé dans cette sinistre forteresse des marches de l’empire, sans avoir apparemment l’intention de le libérer de sitôt. Par ailleurs, rien ne lui venait à l’esprit, à l’exception de quelques fadaises complètement ineptes, les poèmes insignifiants d’un courtisan aux préoccupations insignifiantes. Il ne pouvait brusquement supporter de révéler à son interlocuteur qu’il n’était qu’un rimailleur superficiel et dissolu. Il essaya donc de gagner du temps, en prétextant que ses mésaventures l’avaient épuisé.
« En ce cas, j’espère que vous le ferez demain, répondit Kasinibon. Et j’aurais grand plaisir si, en plus de me faire partager certaines de vos œuvres, vous composiez quelques poèmes mémorables lors de votre séjour sous mon toit.
— Ah ! » Furvain lui adressa un long regard pénétrant. « Et pendant combien de temps comptez-vous m’offrir votre hospitalité ? »
L’éclat fuyant de la ruse, que Furvain jugea cette fois bien moins agréable, réapparut dans les yeux de son interlocuteur.
« Tout sera fonction de la générosité de votre famille ou de vos amis. Mais ceci peut attendre demain, prince Aithin. »
Il désigna la fenêtre. Le clair de lune miroitait sur l’eau, y ciselant un long sillon rubis orienté vers l’est.
« Cette vue, prince Aithin… Voilà qui devrait inspirer un poète tel que vous ! »
Furvain s’abstint de lui répondre. Sans se laisser démonter, Kasinibon lui parla brièvement des origines du lieu, de sa teinte due à la décomposition des coquilles de la multitude de petites créatures qui y vivaient, comme n’importe quel amphitryon décrivant avec fierté un site local célèbre à un invité profondément intéressé. Mais Furvain n’accordait pour l’instant pas plus d’importance à la beauté de la Mer de Barbirike qu’à la contribution de ses minuscules habitants à sa couleur actuelle. Kasinibon parut finalement s’en rendre compte.
« Eh bien, il ne me reste qu’à vous souhaiter de passer une bonne nuit et de bénéficier d’un repos amplement mérité. »
* * *
Il était donc bel et bien prisonnier, gardé captif jusqu’au versement d’une rançon. N’était-ce pas le comble de l’ironie ? Qu’un homme capable d’aimer les poèmes épiques puérils de Dammiunde après avoir atteint un âge respectable eût l’idée saugrenue, directement inspirée par ce pseudo-poète, de réclamer de l’argent en échange de sa libération était vraiment risible !
Mais, pour la première fois depuis que ces ruffians l’avaient conduit en ce lieu, Furvain ressentait de l’angoisse. Il était dans une situation délicate. Kasinibon pouvait aimer la mauvaise littérature sans être stupide pour autant. Sa forteresse inexpugnable en apportait la preuve. Il avait d’une manière ou d’une autre réussi à s’imposer comme seigneur de ces terres situées à moins de deux semaines de voyage du Mont du Château, un territoire qu’il devait gouverner en despote absolu, soumis à aucune autorité de ce monde, dictant ses propres lois. Les brigands ignoraient qu’il était un des fils du Coronal, lorsqu’ils l’avaient cerné dans cette prairie dorée, mais ils n’avaient pas hésité à le conduire à leur chef après qu’il leur eut révélé son identité. Et Kasinibon ne semblait pas estimer qu’il prenait de grands risques en retenant contre son gré le fils cadet de Lord Sangamor.
Qu’il ne libérerait que contre espèces sonnantes et trébuchantes.
Qui réglerait cette somme ? Furvain n’avait pas de biens dignes de ce nom. Le duc Tanigel était certes très riche, mais il y avait gros à parier qu’il prendrait cette demande de rançon pour une plaisanterie ; et sans doute se contenterait-il de glousser et de rouler la feuille en boule pour la jeter au loin. Une deuxième lettre connaîtrait probablement le même sort, surtout si Kasinibon se montrait trop gourmand. Le duc vivait dans l’aisance, mais accepterait-il de verser, disons, dix mille royaux pour permettre à son vieil ami de regagner sa cour ? Un rimailleur dans son genre n’avait pas tant de valeur !
Vers qui pourrait-il se tourner, en ce cas ? Ses frères ? Certainement pas ! Ils étaient tous les quatre aussi mesquins que ladres. Ils le considéraient frivole et inutile, et ils le laisseraient croupir ici jusqu’à la fin des temps plutôt que de se séparer d’une seule de leurs précieuses demi-couronnes. Restait leur père, le Pontife. L’argent n’était pas un problème, pour lui. Mais Furvain le voyait déjà hausser les épaules puis déclarer : « Voilà qui fera le plus grand bien à Aithin. Tout lui est toujours tombé tout cuit dans la bouche, il serait temps qu’il affronte l’adversité ! »
Par ailleurs, le Pontife pourrait difficilement fermer les yeux sur le crime commis par Kasinibon. Capturer d’innocents voyageurs pour ne les libérer que contre rançon ? De tels actes élimaient la trame du tissu social qui permettait à leur civilisation isolée de ne pas se désagréger. Cependant, un éclaireur de l’armée viendrait constater que la citadelle était imprenable et les autorités décideraient de ne pas risquer de nombreuses vies pour tenter de le délivrer. Le Pontife rendrait un décret intimant à Kasinibon de le laisser partir et de renoncer à capturer d’autres voyageurs, mais aucune mesure concrète ne serait prise à son encontre. Je demeurerai ici jusqu’à la fin de mes jours, en conclut tristement Furvain. Je passerai le reste de ma vie dans cette forteresse, un prisonnier qui n’aura d’autre passe-temps qu’effectuer des allers et retours dans des salles qui renverront les échos de ses pas. Maître Kasinibon fera de moi son poète attitré et nous nous réciterons des poèmes de Tuminok Laskil jusqu’à ce que je sombre dans la folie.
C’était une perspective angoissante. Mais, conscient que se ronger les sangs eût été sans objet, Furvain prit sur lui-même pour chasser ces sombres pensées et s’apprêter à se coucher.
Le matelas, mince et dur, était moins confortable que celui de son lit de Dundilmir mais préférable au simple tapis qu’il avait déroulé à même le sol sous un dais d’étoiles au cours de ces dix derniers jours de voyage dans les contrées d’orient. Furvain s’abandonnait au sommeil lorsqu’il éprouva une sensation familière, les signaux que lui adressaient les poèmes se présentant à lui afin qu’il les autorise à prendre forme. C’était presque imperceptible, un embryon aux contours imprécis, mais il y décelait quelque chose d’inhabituel… pour quelqu’un tel que lui, à tout le moins. Inhabituel n’était d’ailleurs pas le mot juste, c’était… unique. Il était en présence d’une œuvre prodigieuse, sans précédent, un poème à la portée et à la profondeur bien plus grandes que ce qu’il avait écrit à ce jour, même s’il ignorait encore tout à son sujet. Les coups frappés aux portes de son esprit devenaient insistants et il acquérait la certitude que ce serait une chose magnifique, grandiose. De quoi émouvoir l’âme, le cœur et l’esprit : une œuvre qui serait à l’origine d’une transmutation chez tous ceux qui en prendraient connaissance. Il ne savait trop ce qu’il devait en faire, à présent que cela irradiait sa puissance, le crescendo d’une symphonie pleine de gravité et de jubilation. Mais, naturellement, le poème n’avait pas encore pénétré en lui… Il percevait son aura, pas le texte lui-même. L’œuvre restait dans l’ombre, elle n’apparaîtrait pas en pleine lumière de façon spontanée, et lorsqu’il se pencha pour la saisir elle l’esquiva avec la rapidité d’un bilantoon ombrageux pour se placer hors de portée et disparaître dans les voiles de ténèbres tendus au-delà de son conscient ; et elle ne revint pas, en dépit du fait qu’il resta très longtemps éveillé à l’attendre.
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