— Le Principe ?
— Je ne sais pas comment t’expliquer, Jason. Je ne peux pas t’expliquer avec des mots. Je n’ai aucun moyen d’exprimer ce que c’est exactement, bien que je sois sûr d’en avoir une idée assez claire. Il est possible que nul homme ne soit jamais capable de savoir exactement ce que c’est. Tu te souviens avoir dit qu’il y avait une présence malfaisante vers le centre ? Cette présence malfaisante est le Principe. Ceux que j’ai rencontrés l’avaient aussi senti et ont dû se débrouiller pour prévenir. Mais, présence malfaisante n’est pas le mot juste, ce n’est pas vraiment malfaisant. De loin, quand on le sent quand on en a conscience, quand on se rend compte de sa présence, cela a une odeur malfaisante parce que c’est tellement étranger, tellement inhumain, tellement indifférent.
D’après les critères humains, c’est aveugle et sans raison. Cela semble aveugle et sans raison parce que c’est incapable de la moindre émotion, du moindre motif ou but, du moindre processus de pensée qui trouverait son équivalent dans l’esprit humain. Comparée à cela, une araignée est notre frère de sang et notre égale intellectuelle. C’est là, et cela sait. Cela sait tout ce qu’il y a à savoir. Et ce savoir est traduit en termes tellement non humains que nous ne pourrions jamais effleurer la surface du plus simple de ces termes. C’est là, cela sait, et cela traduit ce que cela sait. La traduction de ce savoir est si froidement exacte que l’esprit humain recule, car rien ne peut avoir si complètement raison – sans la plus petite possibilité d’erreur. J’ai dit que c’était inhumain, et peut-être est-ce cette capacité d’avoir absolument raison, cette exactitude absolue, qui le rend si inhumain. Car, aussi fiers que nous soyons de notre intellect et de nos capacités de compréhension, aucun d’entre nous ne pourra jamais honnêtement prétendre avec certitude avoir absolument raison sur un point d’information ou d’interprétation.
— Mais, tu as raconté que tu as trouvé les Autres et qu’ils reviennent sur Terre, répondit Martha. Tu ne peux pas nous en dire plus à ce sujet et nous préciser quand ils vont revenir ?
— Chérie, coupa doucement Jason, je pense que John veut nous en dire plus et qu’il a quelque chose à ajouter avant de nous parler des Autres.
John quitta le fauteuil dans lequel il était assis, marcha jusqu’à la fenêtre ruisselante, regarda au-dehors, puis revint faire face aux deux autres, assis sur le sofa.
— Jason a raison, dit-il. J’ai autre chose à ajouter. Il y a si longtemps que je veux le confier à quelqu’un, que je veux partager tout cela avec quelqu’un. Je peux me tromper. J’y ai pensé si longtemps que je peux m’être embrouillé. J’aimerais que vous m’écoutiez tous les deux et que vous me disiez ce que vous en pensez.
Il s’assit de nouveau.
— Je vais essayer de présenter cela aussi objectivement que possible, poursuivit-il. Vous comprenez, je n’ai jamais vu cette chose, ce Principe. Je ne suis peut-être même pas parvenu très près de lui – mais suffisamment près toutefois pour savoir qu’il est là et pour sentir un peu le genre de chose que c’est, mais peut-être pas plus que n’importe qui n’aurait pu le sentir. Je ne l’ai pas compris, bien sûr, je n’ai même pas essayé parce qu’on sait qu’on est trop faible, trop petit pour comprendre. C’était peut-être ce qui était le plus blessant : se rendre compte combien on est faible et petit – et pas seulement soi, mais l’humanité toute entière. C’est quelque chose qui réduit la race humaine au niveau de microbe, et peut-être même à moins que le statut de microbe. On sait instinctivement qu’on est indigne de son attention en tant qu’être humain, bien qu’il y ait des preuves – ou qu’en tout cas je crois qu’il y ait des preuves – qu’il puisse prêter attention à l’humanité, et qu’il l’ait fait.
Je m’en suis approché autant que mon esprit a pu le supporter. J’ai tremblé devant lui. Je ne sais pas ce que j’ai fait d’autre. Toute une partie de ceci se brouille dans mon esprit. Je m’en suis peut-être trop approché. Mais il fallait que je sache, vous comprenez, il fallait que je sois sûr. Et je le suis. Il est là-bas, il observe, il sait, et au besoin, il peut agir – bien que j’incline à penser qu’il soit lent à agir…
— Agir ? Comment cela ? demanda Jason.
— Je ne sais pas, lui répondit John. Il faut que tu comprennes bien que tout ceci n’est qu’une impression. Une impression intellectuelle. Rien de visuel, rien que j’aie vu ou entendu. Et c’est parce qu’il s’agit d’une impression intellectuelle que c’est si difficile à décrire. Comment décrire les réactions de l’esprit humain ? Comment donner une image de l’impact émotionnel de ses réactions ?
— Nous en avons entendu parler, dit Jason à Martha. Quelqu’un t’en a parlé. Te souviens-tu de qui il s’agissait, qui peut être allé aussi loin que John ? Ou presque aussi loin…
— Il n’était pas nécessaire d’aller aussi loin que moi, dit John. On peut le sentir bien avant. J’ai délibérément essayé de m’en approcher.
— Je ne me souviens pas de qui il s’agissait, dit Martha. Deux ou trois personnes m’en ont parlé. Je suis sûre que ce n’était pas une information de première main. Peut-être même cela s’était-il transmis de bouche à oreille une dizaine de fois. Le bruit avait couru d’une personne à l’autre, c’était passé par beaucoup de gens. Il y avait simplement quelque chose de malfaisant vers le centre de la galaxie. Mais aucun signe que qui que ce soit ait enquêté. Ils avaient peut-être peur d’aller enquêter.
— C’est sûrement, ça, dit John, j’ai eu très peur.
— Tu l’appelles « le Principe », dit Jason. C’est une drôle de manière de l’appeler. Pourquoi le Principe ?
— C’est ce que j’ai pensé quand j’étais près de lui, répondit John. Il ne me l’a pas dit. Il n’a pas du tout communiqué. Il n’était probablement pas conscient de ma présence et ne savait sans doute même pas que j’existais. Un minuscule microbe rampant vers lui…
— Mais, le Principe ? C’est une chose, une créature, une entité ? C’est un nom curieux à donner à une créature ou à une entité, il doit bien y avoir une raison ?
— Je ne suis pas sûr que ce soit une créature ou une entité, Jason. C’est seulement quelque chose. Peut-être une masse d’intelligence ? De quoi cela peut-il avoir l’air ? Peut-on même la voir ? Est-ce un nuage, une traînée de gaz, des trillions de minuscules atomes dansant dans la lumière des soleils du centre ? La raison pour laquelle je l’appelle le Principe ? Franchement, je ne peux pas vous dire. Ce n’est pas logique, je n’arrive pas à trouver la moindre raison à cela. J’ai simplement senti que c’était le principe de base de l’univers, le directeur de l’univers, son cerveau central, ce qui le maintient, ce qui le fait fonctionner – la force qui fait tourner les électrons autour du noyau, qui fait orbiter les galaxies autour de leur centre, qui maintient tout en place.
— Pourrais-tu désigner son emplacement ? demanda Jason.
John secoua la tête :
— Aucun moyen de le faire. Impossible d’utiliser la triangulation. On sentait le Principe partout, il me semble. Cela venait de partout, cela vous enveloppait, vous étouffait et vous absorbait. Aucune impression de direction. Et, de toute façon, ce serait difficile car il y a tellement de soleils et d’astres pressés les uns contre les autres. Des soleils qui ne sont séparés que par des fractions d’années-lumière. Vieux, pour la plupart. Et la plus grande partie des planètes sont mortes. Sur certaines restent encore les ruines et les vestiges de ce qui doit avoir été de grandes civilisations, mais elles sont toutes mortes, maintenant…
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