— John ! dit-il en s’arrêtant sur le seuil. John, nous nous sommes si souvent demandé…
Il s’interrompit, les yeux fixés sur cet étranger qui se trouvait dans la pièce.
— Ne t’en fais pas, Jason, Martha non plus ne m’a pas reconnu, répondit son frère. J’ai changé.
— Je t’aurais reconnu, dit Martha. Avec un peu de temps, je t’aurais reconnu. C’est à cause de ta barbe.
Jason traversa rapidement la pièce, saisit la main tendue de son frère, lui passa un bras autour des épaules et l’attira à lui en le tenant fermement.
— C’est bon de te revoir, dit-il. Tellement bon que tu sois de retour. Cela fait si longtemps…
Ils se séparèrent, reculèrent un peu et restèrent un moment immobiles l’un en face de l’autre, silencieux, chacun examinant l’autre, cherchant en lui l’homme qu’il avait connu.
Finalement, John dit :
— Tu as bonne mine, Jason. Je savais que je te trouverais en forme, tu as toujours su prendre soin de toi, et tu as Martha qui s’occupe de toi. Ce sont certains des nôtres que j’ai rencontrés qui m’ont dit que tu étais resté à la maison.
— Il fallait que quelqu’un le fasse, lui dit Jason. Ça n’a pas été une privation, nous nous sommes fait une bonne vie. Nous avons été heureux ici.
— J’ai souvent demandé de tes nouvelles, dit Martha. J’ai toujours demandé de tes nouvelles, mais personne ne semblait rien savoir.
— Je suis allé très loin vers le centre, répondit John. Il y avait là-bas quelque chose que je voulais découvrir. Je suis allé plus loin vers le centre qu’aucun des nôtres. Quelques-uns d’entre eux m’ont dit ce qui se trouvait là-bas, ou plutôt ce qu’il pouvait bien y avoir car ils ne savaient pas vraiment. J’ai eu l’impression qu’il fallait que quelqu’un aille voir, et aucun des nôtres n’était prêt à le faire. Il fallait que quelqu’un y aille. Il fallait que quelqu’un y aille comme il fallait que quelqu’un reste à la maison.
— Asseyons-nous, proposa Jason. Tu as beaucoup à nous dire, installons-nous confortablement. Thatcher va nous apporter quelque chose et nous pourrons bavarder. As-tu faim, John ?
Son frère fit signe que non.
— Quelque chose à boire, peut-être ? Toute la vieille réserve est partie, mais certains de nos robots se débrouillent pour faire un truc quelconque. Si on le fait vieillir correctement et si on en prend soin, ce n’est pas trop mauvais. Nous avons essayé de faire du vin, mais ce n’est pas la région, le sol ne s’y prête pas et le soleil n’est pas assez fort. Le résultat est toujours médiocre.
— Plus tard, dit John. Une fois que je t’aurai parlé, nous pourrons boire quelque chose.
— Tu es parti découvrir cette chose malfaisante, dit Jason. Ce doit être cela. Nous savons qu’il y a quelque chose de malfaisant par là-bas. On nous a prévenus il y a déjà quelques bonnes années. Personne ne savait ce que c’était – ni même si c’était vraiment malfaisant. Tout ce qu’ils savaient, c’est que cela avait une sale odeur.
— Ce n’est pas malfaisant, lui répondit John. C’est pire que cela : une grande indifférence. Une indifférence intellectuelle. Une intelligence qui aurait perdu ce que nous appelons l’humanité. Qui ne l’a peut-être pas perdu, d’ailleurs, car elle ne l’a peut-être jamais eu. Mais ce n’est pas tout. J’ai retrouvé les Autres.
— Les Autres ! cria Jason. Ce n’est pas possible ! Personne n’a jamais su. Personne n’avait la moindre idée…
— Bien sûr, personne n’a jamais su. Mais je les ai trouvés. Ils sont sur trois planètes, très proches les unes des autres, et ils se débrouillent très bien – peut-être même trop bien. Ils n’ont pas changé, ils sont toujours les mêmes qu’il y a cinq mille ans. Ils ont suivi jusqu’à sa conclusion logique la voie que nous suivions tous il y a cinq mille ans, et maintenant, ils reviennent sur Terre. Ils sont en route pour la Terre.
Une rafale d’eau fouetta subitement les fenêtres, poussée par le vent qui hurlait dans les gouttières, loin au-dessus de leurs têtes.
— Je crois que l’orage a éclaté, dit Martha. Il pourrait bien être mauvais.
Assise, elle écoutait les voix des livres – ou plutôt, peut-être les voix des hommes qui avaient écrit tous les livres. Des voix étranges, graves, venant de loin dans le temps, parlant des profondeurs du temps – lointain murmure de nombreuses voix cultivées, sans mots distincts, mais chargé de sens et de pensées –, et elle n’avait jamais imaginé que ce pût être ainsi, se dit-elle. Les arbres parlaient avec des mots. Ce que disaient les fleurs avait un sens, le petit peuple des bois lui parlait souvent et la rivière, les cours d’eau avaient une musique, une magie qui dépassait l’entendement. Mais c’était parce qu’il s’agissait d’êtres vivants – oui, même la rivière et le ruisseau pouvaient être comptés comme des choses vivantes. Était-il possible que les livres soient vivants, eux aussi ?
Elle n’avait jamais pensé qu’il puisse exister autant de livres. Une grande pièce remplie de volumes, du sol au plafond. Et d’après ce que lui avait dit Thatcher, le drôle de petit robot, d’autres encore plus nombreux étaient rangés dans les pièces du sous-sol. Mais, le plus étrange était qu’elle puisse penser à un robot comme à une créature d’un drôle de genre – presque comme s’il s’agissait d’un homme. Non pas une horrible grande chose qui coupait l’horizon vespéral, pas un spectre nocturne sorti d’un cauchemar, mais un homme. Ou, sinon un homme, du moins un être d’apparence humaine avec une gentille voix. Peut-être était-ce quelque chose qu’il avait dit :
— Ici, vous pouvez voir, remonter le chemin par lequel l’homme est sorti des ténèbres les plus profondes.
Il avait dit cela fièrement, comme s’il était lui-même un homme et qu’il avait suivi ce même chemin, seul, dans la terreur et dans l’espoir.
La voix des livres continuait à murmurer dans la pénombre de la pièce tandis que la pluie ruisselait sur les carreaux. Un murmure qui lui tenait agréablement compagnie et qui durerait éternellement – conversation avec les ombres d’écrivains disparus depuis longtemps et dont les ouvrages tapissaient les murs du bureau. Était-ce son imagination, ou bien d’autres entendaient-ils aussi ces voix ? Oncle Jason les entendait-il quelquefois quand il était assis, seul, ici ? Mais, en se posant cette question, elle savait que c’était quelque chose qu’elle ne pourrait jamais demander. Était-elle la seule à pouvoir les entendre, comme elle avait entendu la voix du vénérable Grand-Père Chêne ce lointain jour d’été avant le départ de la tribu pour le pays du riz sauvage, comme elle avait senti, aujourd’hui même, ses bras se lever pour la bénir ?
Assise là, dans un coin de la pièce, devant un petit bureau sur lequel elle avait posé son livre (ce n’était pas le grand bureau sur lequel Jason écrivait ses chroniques), écoutant le vent hurler dans les gouttières, la pluie ruisseler sur les fenêtres dont Thatcher avait tiré les rideaux quand le soleil matinal avait disparu, elle se trouva dans un autre endroit, ou eut l’impression de se trouver dans un autre endroit bien que la pièce fût toujours là. Dans cet endroit, il y avait de nombreuses personnes – ou du moins les ombres de nombreuses personnes – de nombreux autres bureaux, et des endroits et des époques très éloignées, bien que les distances qui séparaient ces endroits et ces époques soient moins grandes qu’elles n’auraient dû l’être, comme si les voiles du temps et de l’espace s’étaient affinés à l’extrême et étaient prêts à se dissoudre. Et elle, assise là, assistait à un grand événement : le rassemblement en un lieu et en un instant de tout le temps et de tout l’espace, de telle façon qu’ils deviennent tous deux pratiquement inexistants, n’enfermant plus l’homme et les événements dans des cellules distinctes, mais les rassemblant tous, comme si tout était arrivé en même temps, au même endroit – le passé et le futur se pressant l’un l’autre en un minuscule point d’existence que l’on pouvait, par commodité, appeler le présent. Effrayée par ce qui arrivait, elle eut néanmoins pendant un terrible et sublime instant la vision de toutes les causes, de tous les effets, de l’orientation et des buts, de l’agonie et de la gloire qui avaient poussé les hommes à écrire les milliards de mots qui s’entassaient dans la pièce. Vision sans compréhension, car elle n’avait ni le temps, ni les capacités pour comprendre. Elle appréhenda simplement que ce qui s’était passé dans l’esprit des hommes, ce qui les avait poussés à créer tous les mots murmurés, mêlés, brûlants, n’était pas tant le travail de nombreux esprits individuels que l’impact d’un mode d’existence sur les esprits de l’humanité toute entière.
Читать дальше