Elle se mit en colère :
— Tu m’as épiée. Tu étais assis là et tu m’épiais !
— Je ne voulais pas t’épier, dit-il. Je montais la colline pendant que tu la descendais et je t’ai aperçue près de l’arbre. Je me suis caché pour que tu ne me voies pas. J’ai pensé que tu désirais que personne ne sache. Je suis donc resté silencieux. Je me suis tenu hors de vue, je me suis écarté doucement pour que tu ne saches pas.
— Et pourtant, tu me le dis !
— Oui, je te le dis, le grand chêne a changé. C’était quelque chose de prodigieux.
— Comment sais-tu que le chêne a changé ?
Il fronça les sourcils :
— Je ne sais pas. Il y a eu aussi cette histoire de l’ours. L’ours que ma flèche n’a pas tué et qui est pourtant tombé mort à mes pieds. Je ne comprends rien à tout cela. Je ne sais rien de ces choses.
— Dis-moi, comment le chêne a-t-il changé ?
Il secoua la tête :
— Je l’ai seulement senti qui changeait.
— Tu n’aurais pas dû épier !
— Je suis honteux de l’avoir fait. Je ne parlerai plus de tout cela.
— Merci, dit-elle en faisant demi-tour pour descendre la colline.
— Puis-je faire route avec toi un petit moment ?
— Je vais par là, et toi tu vas vers la maison, répondit-elle.
— Je te reverrai, dit-il.
Elle descendit la colline. Quand elle se retourna enfin, il était toujours au même endroit. Son collier de griffes d’ours étincelait au soleil.
L’extra-terrestre était un tas de vers. Il était pelotonné dans les gros blocs de pierre près d’un bouquet de bouleaux qui poussait d’un côté du ravin. Les arbres s’inclinaient, se courbaient au-dessus du lit sec du cours d’eau. La lumière du soleil, filtrée par les feuilles, jouait sur l’extra-terrestre grouillant. La substance de son corps réfractait les rayons et il donnait l’impression d’être assis dans une fontaine d’éclats d’arc-en-ciel.
Assis sur un banc moussu, Jason Whitney s’adossa contre un jeune frêne, se relaxant, s’installant confortablement. L’odeur ténue et délicate des feuilles d’automne qui mouraient emplissait le vallon.
C’est une horreur, pensa-t-il en essayant aussitôt de chasser l’horreur de son esprit. Certains extra-terrestres n’étaient pas affreux, d’autres l’étaient. Celui-ci était le pire qu’il ait jamais vu. Si encore il se tenait tranquille, on pourrait se familiariser avec son aspect et s’y habituer au moins partiellement. Mais, il ne se tenait pas tranquille, ce tas de vers, il continuait à se tortiller d’un mouvement qui ne faisait qu’accentuer son caractère repoussant.
Jason commença précautionneusement à avancer ses pensées pour atteindre l’extra-terrestre, puis, soudain effrayé, il les ramena à lui et les fit rentrer bien à l’abri dans son propre cerveau. Il lui fallait s’habituer avant d’essayer de parler à cette créature. Un vieux spécialiste des extra-terrestres comme lui devrait se montrer à la hauteur devant n’importe quoi, pensa-t-il. Mais cette créature était vraiment trop pour lui.
Il resta calmement assis, respirant l’odeur des feuilles mourantes dans le silence de cet endroit retiré, sans s’autoriser à penser à grand-chose. C’est ainsi qu’il fallait faire – attaquer le problème de biais, tout doucement, en faisant semblant de ne rien voir.
Mais l’extra-terrestre n’attendit pas. Il lui envoya son esprit et l’atteignit d’une vague d’ondes mentales ferme, calme et chaude qui ne ressemblait absolument pas à l’image visuelle de la créature.
— Bienvenue dans cette confortable retraite, disait-elle. J’espère ne violer aucune convention en m’adressant à vous et ne pas m’être introduit dans une propriété privée. Je sais ce que vous êtes. J’ai vu un autre être comme vous. Vous êtes un être humain.
— Oui, dit Jason, je suis humain. Et vous êtes le bienvenu ici. Vous ne violez aucune convention car nous en avons peu. Et vous n’êtes pas dans une propriété privée.
— Vous êtes l’un des voyageurs, dit le tas de vers. Vous vous reposez sur votre planète pour l’instant, mais de temps à autre vous voyagez loin.
— Pas moi, je reste chez moi, dit Jason. Mais d’autres le font.
— Alors je suis vraiment arrivé à destination. Ceci est la planète dont m’a parlé le voyageur avec lequel j’ai communiqué bien loin d’ici. Je n’en étais pas sûr.
— Ceci est la planète Terre, dit Jason.
— C’est bien cela, dit la créature toute heureuse. Je n’arrivais pas à me rappeler son nom. Ce voyageur me l’a décrite et je l’ai beaucoup cherchée, n’ayant qu’une idée générale de sa direction. Mais quand je suis arrivé ici, j’étais sûr qu’il s’agissait de la bonne planète.
— Vous voulez dire que vous avez cherché la Terre ? Vous ne vous êtes pas simplement arrêté pour vous reposer ?
— Je suis venu chercher une âme.
— Vous êtes venu chercher quoi ?
— Une âme, dit la créature. La personne avec laquelle j’ai communiqué m’a dit que les humains avaient eu une âme, autrefois, et qu’ils l’avaient probablement encore – bien qu’elle ne puisse pas en être sûre car elle était ignorante en la matière. Ce qu’elle m’a dit des âmes a piqué mon intérêt, mais elle n’est pas arrivée à me donner une idée correcte de ce que cela pouvait être. Je me suis dit, secrètement bien sûr, qu’une chose si merveilleuse valait la peine d’être trouvée. J’ai donc commencé ma quête.
— Il pourrait peut-être vous intéresser de savoir que bien des humains ont cherché leur âme avec autant d’ardeur que vous, dit Jason.
Il se demanda par quel étrange concours de circonstances quelqu’un du clan pouvait avoir été amené à parler du concept de l’âme avec cette créature. Ce n’était pas un sujet courant, se dit-il, et il pouvait même être relativement dangereux. Mais, très probablement, la conversation n’avait pas dû être sérieuse, ou en tout cas n’avait pas eu l’intention de l’être, même si ce tas de vers semblait l’avoir pris suffisamment au sérieux pour partir à la recherche des sources de l’histoire en une quête qui avait duré Dieu seul sait combien de temps.
— J’ai l’impression que votre réponse est bizarre, dit l’extra-terrestre. Pouvez-vous me dire si vous avez une âme ?
— Non, je ne le peux pas, répondit Jason.
— Mais pourtant, si vous en aviez une, vous en seriez certainement conscient ?
— Pas nécessairement, lui rétorqua Jason.
— Ce que vous affirmez ressemble beaucoup à ce que racontait cet autre être de votre espèce, dit la créature. J’ai passé avec lui un après-midi entier, assis au sommet d’une colline sur ma très agréable planète. Nous avons parlé de beaucoup de choses, mais pendant la dernière moitié de notre conversation, il a été beaucoup question d’âmes. Il ne savait pas non plus s’il en avait une. Il n’était pas sûr que les autres humains en aient une, ni qu’ils en aient eu une dans le passé, et il n’a pas pu me dire ce qu’était une âme ni comment quelqu’un qui n’en possédait pas pouvait en acquérir une. Il semblait penser qu’il connaissait les avantages d’en posséder une, mais j’ai trouvé que ses idées sur ce point étaient plutôt brumeuses. Ses explications étaient fort peu convaincantes dans l’ensemble, mais j’ai cru y discerner une trace de vérité. J’ai alors pensé que si je parvenais à trouver mon chemin jusqu’à la planète natale de cet homme, je rencontrerais certainement quelqu’un qui pourrait me donner l’information que je cherche.
— Je suis désolé, dit Jason. Terriblement désolé que vous soyez venu de si loin et que vous ayez perdu tant de temps.
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