Elles étaient sorties prendre le soleil pendant une heure et effacer les sentiers. Depuis que l’hélicoptère avait failli découvrir cet endroit, ce qui n’était jamais arrivé, les gens d’ici veillaient davantage à balayer les empreintes de pas et les traces dans la neige qui auraient pu conduire un œil dans le ciel vers l’entrée des grottes. Sutty et Unroy avaient fini d’aplanir la neige légère poudreuse et légère – tâche plutôt agréable, d’ailleurs –, et reprenaient leur souffle, assises sur des rochers près de l’étable des minules.
— Qu’est-ce que l’histoire ? demanda soudain Unroy, usant du mot hainien. Et que sont les historiens ? Vous en êtes ?
— D’après les Hainiens, oui, dit Sutty.
Elles se lancèrent dans une longue et intense discussion linguistique et philosophique : qu’est-ce qu’était l’histoire, qu’est-ce qu’était le Dit, pouvait-on les considérer comme identiques, similaires ou bien différents ; ce que faisaient les historiens, ce que faisaient les maz ; et pourquoi.
— Il me semble que l’histoire et le Dit sont identiques, conclut Unroy. Qu’ils sont un moyen de conserver leur caractère sacré aux choses.
— Qu’est-ce que le sacré ?
— Ce qui est vrai est sacré. Ce qui a été subi. Ce qui est beau.
— Donc le Dit s’efforce de découvrir la vérité dans les événements… ou la douleur, ou la beauté ?
— Il n’est pas besoin de les découvrir. Le sacré est là. Dans la vérité, dans la souffrance, dans la beauté. Et le dit de ces choses est sacré, par définition.
Son partenaire, Kigno, était détenu dans un camp de travail au Doy. Il avait été arrêté et condamné pour avoir enseigné la religion athée et le dogme antiscientifique réactionnaire. Unroy savait où Kigno se trouvait – dans une immense aciérie dont le fonctionnement était assuré par des prisonniers –, mais aucune communication n’était possible.
— Il y a des centaines de milliers de personnes dans les Centres de réhabilitation, avait-elle dit. De la main-d’œuvre à bon marché pour la Corporation.
— Qu’allez-vous faire de votre prisonnier, ici ?
Unroy secoua la tête.
— J’aurais préféré qu’il meure dans l’accident, comme l’autre. Voilà bien un problème auquel nous n’avons aucune solution.
Sutty marqua son accord d’un silence amer.
On s’occupait bien du Moniteur ; plusieurs maz étaient guérisseurs de profession. Ils l’avaient installé seul dans une petite tente, au chaud, et le nourrissaient. Sa tente et les sept ou huit autres qu’occupaient des guides et les gardiens de minules se trouvaient dans une vaste salle où il traînait toujours un œil et une oreille, comme disaient les maz. De toute manière, jamais il n’essaierait de fuir tant que son dos et son genou n’iraient pas mieux.
Odiédine lui rendait visite tous les jours. Sutty n’avait pas encore pris cette peine.
— Il s’appelle Yara, lui dit-il.
— Il s’appelle Moniteur, répliqua-t-elle avec dédain.
— Plus maintenant. Il n’avait pas la permission de nous suivre. S’il rentre au Dovza, on l’enverra dans un Centre de réhabilitation.
— Un camp de travail ? Pourquoi ?
— Les officiels ne doivent ni outrepasser leurs ordres, ni agir sans autorisation.
— L’hélicoptère n’appartenait pas à la Corporation ?
Odiédine secoua la tête.
— Non, mais au pilote, qui s’en servait pour livrer des provisions à des alpinistes dans la Chaîne méridionale. Yara l’avait loué. Pour nous chercher.
— Étrange, dit Sutty. Il était sur mes traces, alors ?
— Il comptait sur vous pour le guider jusqu’ici.
— C’est ce que je redoutais.
— Pas moi.
Odiédine soupira.
— La Corporation est si énorme, son appareil d’État si lent, que les petites gens échappent à leur attention dans ces grandes collines, expliqua-t-il. Passent à travers les mailles du filet. Et c’est ce que nous faisons depuis bien des années. Je n’étais donc pas inquiet… Mais, au lieu de la police, c’est un homme seul qui est parti en croisade. Un fanatique.
— Un fanatique ? répéta-t-elle sans pouvoir retenir un rire. Il croit en leurs slogans ? Il adore la Corporation ?
— Il nous déteste. Nous, les maz, le Dit. Quant à vous, il vous craint.
— Parce que je suis étrangère ?
— Il croit que vous allez persuader l’Ékumen de vous allier aux maz contre l’État corporatiste.
— Qu’est-ce qui lui fait penser ça ?
— Je l’ignore. C’est un drôle d’individu. Il me semble que vous devriez parler avec lui.
— Pourquoi ?
Odiédine la regarda droit dans les yeux.
— Pour entendre ce qu’il a à dire.
Elle ne cessa de repousser la rencontre, mais sa conscience la taraudait. Odiédine n’était pas un sage lettré comme ces maz des plaines, mais il ne manquait ni d’esprit ni de cœur. Au cours de leur long voyage, elle avait fini par se fier totalement à lui ; et, depuis qu’elle l’avait vu pleurer face aux livres de la Bibliothèque, elle avait compris qu’elle l’aimait beaucoup. Elle voulait faire ce qu’il lui demandait, même si cela impliquait d’entendre ce que le Moniteur avait à dire.
Peut-être pourrait-elle lui dire ce qu’il devrait entendre, aussi. De toute manière, il lui faudrait l’affronter tôt ou tard. Et se poser la question de son devenir. Et savoir dans quelle mesure elle était responsable de sa présence ici.
Le lendemain, avant le repas du soir, elle se rendit dans la salle où il était installé. Deux gardiens de minules jouaient de l’argent, en jetant des bâtonnets marqués, à la lueur d’une lampe à huile. Sur la paroi de la grotte, une concavité du noir le plus absolu, les maz des siècles passés avaient gravé la silhouette de l’Arbre : le tronc unique, les deux branches, les cinq lobes du feuillage. De l’or brillait encore au fond des lignes, et des morceaux de cristal, de jais et d’adulaire scintillaient parmi les feuilles sculptées. Elle s’était habituée à la pénombre. La lueur d’une petite lampe électrique dans la tente adossée au mur du fond lui parut aussi brillante que la clarté du jour.
— Le Dovzien ? demanda-t-elle aux joueurs.
L’un d’eux releva son menton en direction de la tente éclairée.
Le rabat était fermé. Elle hésita quelques secondes, et dit :
— Moniteur ?
Le rabat s’ouvrit. Elle glissa un regard prudent avant d’entrer. Il faisait chaud dans la tente bien éclairée. On lui avait fait une couchette avec support dorsal incliné pour lui éviter de devoir rester allongé sur le dos. Il avait à sa portée le cordon du rabat, une lampe électrique à dynamo, un minuscule réchaud, une bouteille d’eau et un petit noteur.
Le choc avait été terrible, et il en portait les marques : bleues, noires et vertes sur tout le côté droit du visage, l’œil droit mi-clos sous des paupières gonflées, les bras ponctués de taches d’un marron bleuté. Deux des doigts de sa main gauche étaient tenus par des attelles. Mais Sutty regardait le noteur.
Elle pénétra dans la tente à quatre pattes, s’agenouilla dans l’espace libre entre le bord de la couchette et la paroi, ramassa le petit appareil et l’examina.
— Il ne peut pas transmettre, dit l’homme.
— C’est vous qui le dites.
Sutty le manipula, appela ses fonctions. Au bout d’un moment, elle dit, d’un ton ironique :
— Je regrette de devoir étudier vos fichiers personnels, Moniteur. Ils ne m’intéressent pas. Mais je dois m’assurer des capacités de cet objet.
Il ne répondit rien.
Il s’agissait d’un enregistreur de poche, assez voyant, mais handicapé par divers défauts de conception, comme la majorité de la technologie akienne – elle voyait là une fascination mal digérée pour les gadgets. Il n’avait aucune fonction d’envoi ou de réception. Elle le reposa à sa portée.
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