Ils reprirent leurs sacs à dos et passèrent à la file entre les rochers en dents de sabre. Le sentier s’incurvait vers le versant, et Sutty vit qu’il traversait un cirque en forme de demi-lune dans le flanc de la montagne. Il y avait sur sa paroi intérieure presque verticale, distante d’encore cinq cents mètres, des taches noires, ou des cavités. De la neige jonchait le sol, sur laquelle des pistes tassées par des pieds humains dessinaient des arabesques reliant ces trous noirs.
Il y a des grottes , murmurait dans sa mémoire Adien, l’ancien mineur au visage couturé de cicatrices, mort de la jaunisse au cours de l’hiver. Des grottes pleines d’existence.
L’air parut s’épaissir, acquérir la densité de la gelée, et trembler. Elle en eut le vertige. Le vent mugit à ses oreilles, grave et aigu à la fois, un bruit affreux. Pourtant, ils étaient à l’abri du vent, ici, dans ce cirque illuminé de soleil. Elle se retourna, perdue et, prise de terreur, leva les yeux, prête à voir un glissement de terrain l’ensevelir. Des ombres noires traversèrent le ciel, dans un rugissement assourdissant. Elle se tapit à terre, les bras levés pour se couvrir la tête.
Le silence.
Elle se releva. Les autres l’imitaient, et soudain ils se figèrent, statues dans l’éclat du jour, des flaques d’ombre noire à leurs pieds.
Derrière eux, entre les défenses, le portail, gisait ou pendait un objet froissé. Bien qu’aussi noir que les ombres, il brillait, aveuglant, telle une navette vue depuis un vaisseau dans l’espace. Une navette… un glisseur… un hélicoptère. Elle aperçut l’aile du rotor coincée contre le pilier extérieur.
— Ô Ram, dit-elle.
— Mère Silong, chuchota Shui, un poing crispé contre son cœur.
Et ils s’avancèrent vers le portail, vers l’objet. Devant eux, Akidan courait.
— Akidan, attends ! cria Odiédine.
Mais le garçon arrivait déjà à l’objet, à l’épave. Il cria quelque chose en retour. Odiédine se mit à courir.
Sutty n’arrivait plus à respirer. Elle dut s’arrêter un petit moment et laisser les battements de son cœur s’apaiser. Le plus âgé des deux guides venus des contreforts, Long, un homme timide et gentil, se tenait près d’elle. Lui aussi, il tremblait, et s’efforçait de respirer calmement. Ils étaient descendus, mais ils se trouvaient encore à 18 000 pieng, avait-elle entendu dire par Siez, à 6 000 mètres, dans un air raréfié, terriblement raréfié. Elle se répéta les nombres en pensée.
— Vous allez bien, yoz Long ?
— Oui, vous allez bien, yoz Sutty ?
Ils repartirent de concert. Kiéri disait :
— Je l’ai vu, je m’étais retournée… je n’en croyais pas mes yeux… il essayait de passer entre les piliers…
— Non, j’ai tout vu, il était là-bas, il suivait le défilé, il nous suivait, et puis il a dû y avoir une saute de vent qui l’a déséquilibré et projeté entre les rochers.
Akidan.
— Elle a décidé d’agir, dit Naba, l’homme du village d’estivation.
Les trois maz étaient autour de l’épave, dans l’épave.
Shui, agenouillée à proximité, réduisait quelque chose en miettes avec un caillou, rageusement, méthodiquement. Le débris d’un transmetteur, à ce que vit Sutty. La revanche de l’Âge de pierre, s’entendit-elle penser, froidement.
Son esprit lui semblait glacial, détaché de son corps, comme victime du gel.
Elle s’approcha de l’hélicoptère écrasé. Sous le choc, il s’était ouvert d’étrange façon. Le pilote pendait à sa ceinture de sécurité, sens dessus dessous, ou presque, le visage caché par une écharpe en laine trempée de sang. Elle vit ses yeux, deux morceaux de gelée.
Sur le sol rocailleux, entre Odiédine et Siez, gisait un autre homme. Ses yeux à lui étaient vivants. Il les levait vers elle. Au bout d’un moment, elle le reconnut.
Tobadan, le guérisseur, passait vivement des mains légères sur le corps et les membres du survivant, même s’il ne devait pas diagnostiquer grand-chose à travers la tenue épaisse. Il parlait sans cesse, comme pour le tenir éveillé.
— Pouvez-vous retirer votre casque ? demanda-t-il.
Au bout d’un moment, l’autre essaya de s’exécuter ; ses doigts triturèrent l’attache. Tobadan l’aida. Il continuait de fixer Sutty d’un regard perplexe. Les traits de son visage, d’ordinaire si durs, étaient à présent relâchés.
— Il est blessé ?
— Oui, dit Tobadan. Son genou. Et son dos a été touché, mais n’est pas brisé, je crois.
L’esprit glacial de Sutty prit la parole.
— Vous avez eu de la chance, dit-elle.
L’homme fronça les sourcils, détourna la tête, esquissa un geste sans force, tenta de s’asseoir. Odiédine appuya sur ses épaules, sans insister.
— Du calme, dit-il. Attendez. Sutty, empêchez-le de se redresser. Nous devons extraire l’autre. Des gens arrivent.
Un regard vers les grottes permit à Sutty d’apercevoir des silhouettes minuscules sur la neige se dirigeant vers eux à la hâte.
Elle prit la place d’Odiédine au-dessus du Moniteur. Il gisait sur le dos, les bras croisés sur la poitrine. De temps en temps, un spasme le secouait. Sutty, quant à elle, frissonnait, et claquait des dents. Elle s’entoura de ses bras.
— Votre pilote est mort.
Il ne dit rien. Il tremblait.
Soudain, il y eut des gens tout autour d’eux. Efficaces, ils ne mirent qu’une ou deux minutes à sangler l’homme sur une civière de fortune et à l’emporter dans une des grottes. D’autres s’occupèrent du mort. D’autres encore se réunirent autour d’Odiédine et des deux jeunes maz. Sutty entendit un bourdonnement de voix qui ne signifiait rien. Ç’auraient pu être des mouches.
Elle chercha Long du regard, le rejoignit, et traversa le cirque en sa compagnie. La distance à parcourir jusqu’à la falaise et aux entrées de grottes était plus grande qu’il n’y paraissait. Dans le ciel, deux geyma tournoyaient en spirales languides. Le soleil avait déjà disparu derrière le sommet de la barrière. L’ombre immense de Silong s’étendit, bleutée, sur Zubuam.
Les grottes ne ressemblaient à rien de ce qu’elle avait pu voir auparavant. Il y en avait beaucoup, des centaines, les unes minuscules, à peine plus que des bulles dans la roche, d’autres aussi vastes, aussi hautes que des entrepôts. Elles formaient une dentelle de cercles entrelacés dans la muraille de pierre, des motifs, des remplages. Le rebord des entrées était éraillé par des cercles de moindre diamètre, pierre argentée brillant sur fond d’ombre noire, petites bulles de savon agglutinées à une plus grande ; le tout évoquait les bords de figures de Mandelbrot. L’une de ces entrées était fermée par une barrière peu élevée ; Sutty jeta un coup d’œil dans la cavité au passage : une jeune minule à tête blanche l’observait de ses yeux sombres et tranquilles. Il y en avait de pleines étables, dans ces grottes. Elle sentait leur odeur d’herbe, chaude et âcre. Les entrées avaient été élargies et abaissées au niveau du sol si nécessaire, mais on avait laissé leur forme intacte. Le groupe qu’ils suivaient, Long et elle, pénétra dans la montagne par une de ces grandes ouvertures rondes. Une fois à l’intérieur, elle jeta un regard en arrière et vit la clarté du jour, au-dehors, comme un disque de lumière enchâssé dans un écrin d’un noir terne.
Au lieu d’une ville avec étendards et processions, ou d’un temple avec tambours, clochettes, et prêtres en prières, c’était un endroit froid et sombre, peuplé de pauvres gens, où régnait le silence.
Nourriture, literie, huile pour les lampes, les réchauds, le chauffage, tout ce qui permettait de subsister au Giron de Silong venait des contreforts orientaux à dos d’homme ou de minule, peu à peu, par petits convois qui ne devaient pas attirer l’attention, pendant les quelques mois où l’on pouvait atteindre ce lieu. Durant l’été, trente ou quarante personnes, hommes et femmes, vivaient ici. Certains faisaient don de livres, de papiers, de textes du Dit. Ils séjournaient là pour ranger et protéger la bibliothèque, des milliers de volumes apportés au cours des décennies de tous les coins du grand continent. Ils séjournaient là pour lire et étudier, pour être avec les livres, pour être dans ces grottes pleines d’existence.
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