Sutty entendit les autres nommer la montagne qu’ils suivaient Zubuam. Un terme rangma : Tonnerre.
On ne voyait plus Silong depuis le départ du village. De sa masse griffée de crevasses, Zubuam fermait l’horizon oriental. Ils progressaient, peu à peu, vers le nord, toujours plus haut, négociant les rides au flanc de la montagne.
Respirer était une tâche ardue.
Une nuit, la neige se mit à tomber. Elle continua toute la journée du lendemain, légère, mais insistante.
Odiédine et les guides qui avaient rejoint le groupe au village d’estive s’accroupirent hors des tentes ce soir-là et palabrèrent, dessinant des lignes, des courbes, des zigzags sur la neige avec leurs doigts gantés. Le lendemain, le soleil jaillit dans le ciel, éclatant, au-dessus de la mer de glace des pics orientaux. Ils repartirent, déjà en sueur, à pas lents, vers le nord, plus haut, toujours plus haut.
Un matin, Sutty s’avisa qu’ils marchaient dos au soleil. Deux jours durant, ils montèrent vers le nord-ouest, en rampant sur l’épaule gigantesque de Zubuam. Le troisième jour, à midi, ils contournèrent un pan de glace et de roche, et ils se retrouvèrent face à une immense muraille par-delà un océan d’air : Silong, surgissant comme une vague blanche montée des abysses vers la lumière. Le jour immobile avait l’éclat du diamant. On apercevait le sommet du pic cornu derrière le rempart. Une tramée argentée s’effilochait vers le nord à sa pointe la plus élevée.
Le vent du sud soufflait, le vent depuis lequel Pénan avait sauté pour trouver la mort.
— Ce n’est plus si loin, dit Siez tandis qu’ils entamaient leur lente descente vers le sud-ouest.
— Je crois que je pourrais continuer de marcher éternellement, dit Sutty.
C’est ce que je vais faire, répondit son esprit.
Au village d’estive, Kiéri, la seule autre femme du groupe avant l’arrivée des nouveaux guides, avait emménagé dans sa tente. Jusque-là, Sutty logeait avec Odiédine. Veuf, chaste, silencieux, ordonné, il offrait une présence discrète et rassurante. Elle avait hésité, mais l’autre avait insisté : elle en avait assez de partager la tente d’Akidan.
— Ki a dix-sept ans, il est en rut tout le temps. Je n’aime pas les garçons ! J’aime les hommes et les femmes ! Je veux dormir avec toi. Tu veux bien ? Maz Odiédine peut partager la tente de Ki.
Dans sa bouche, les mots partager et dormir avaient un sens précis : partager, cela signifiait loger à deux, et dormir, joindre les sacs de couchage.
Lorsqu’elle s’en avisa, Sutty hésita plus que jamais ; mais la passivité cultivée au cours de ce voyage l’emporta sur sa réticence, et elle accepta. Le sexe ne comptait plus depuis la mort de Pao. C’était une chose qu’on désirait, dont on avait besoin. Parfois, son corps exigeait un contact, des caresses. Du moment qu’on n’attendait d’elle aucune sorte de sentiment, elle était capable d’éprouver des sensations.
Kiéri était forte, et douce, et chaude, et aussi propre que n’importe qui d’autre en de pareilles circonstances.
— Et on se réchauffe ! s’écriait-elle chaque soir en se glissant dans leurs sacs de couchage joints.
Elle faisait l’amour à Sutty brièvement, énergiquement, puis s’endormait pressée contre elle. Elles évoquaient deux bûches d’un feu de camp, songeait Sutty ; peu à peu, elles se consumaient, se laissaient engloutir par la chaleur ambiante.
Akidan s’était senti honoré de partager sa tente avec son maître, son professeur, mais la désertion de Kiéri l’avait aussi vexé, ou frustré. Après avoir broyé du noir pendant un ou deux jours, il s’intéressa à la femme qui les avait rejoints au village. Les nouveaux guides étaient un frère et une sœur aux longues jambes, au visage rond, infatigables, âgés d’une vingtaine d’années, appelés Naba et Shui. Le lendemain, Ki et Shui partageaient une tente et Odiédine, toujours patient, invitait Naba dans la sienne.
Qu’avait dit Diodi, le charretier, des années plus tôt, à des années-lumière de distance, là où on trouvait des rues le long desquelles les gens vivaient ?
— Du sexe qui dure trois cents ans ! Après trois cents ans de sexe, n’importe qui volerait !
Je peux voler, se disait Sutty en continuant son trajet, sa descente vers le sud. Il n’y a rien d’autre au monde que de la pierre et de la lumière. Tout, toute chose, retourne aux deux, à la pierre, à la lumière, et les deux retournent à l’un, au vol… Et tout renaîtra, tout renaît, toujours, à tout instant, mais il n’y a que le un, le vol… Elle marchait à pas lourds dans le paysage glorieux.
Ils atteignirent le Giron de la Terre.
Tout en sachant que c’était peu plausible, impossible, ridicule, Sutty avait persisté tout du long à s’imaginer que la destination de leur voyage serait un grand temple, une cité cachée au sommet du monde, remparts de pierre, étendards au vent, prêtres psalmodiant, or, gongs, processions. Lhassa, aujourd’hui disparue, le mont Dragon-Tigre, Machu Picchu, toutes les ruines de la Terre nourrissaient son esprit de cette imagerie.
Ils descendirent les flancs ouest abrupts de Zubuam pendant trois jours d’un temps nuageux, sans guère voir la muraille de Silong par-delà l’abîme dans lequel le vent chassait des tortillons vaporeux et des averses de neige qui ne touchaient pas le sol. Ils suivirent les guides pendant toute une journée dans les nuages et le brouillard le long d’une arête, une épine dorsale de pierre couverte de neige flanquée de deux précipices.
Le temps s’améliora brusquement ; les nuages avaient disparu, le soleil brillait au zénith. Déroutée, Sutty chercha la muraille sans la trouver. Odiédine s’approcha. Il souriait.
— Nous sommes sur Silong, dit-il.
Ils étaient passés d’un sommet à l’autre. L’énorme masse de pierre et de glace derrière eux à l’est était Zubuam. Une avalanche se déroula soudain sur un versant élevé, dans un poudroiement de neige. Ils l’entendirent rugir longtemps après. Tonnerre leur disait ce qu’il avait à dire.
Zubuam et Silong étaient donc deux et un. De vieilles montagnes maz. Un vieux couple aimant.
Elle leva les yeux vers Silong. La barrière les surplombait, cachant le sommet. Le ciel était une brèche brillante aux bords déchiquetés, courant du nord au sud.
Odiédine désignait le sud. Elle ne vit que de la roche, de la glace, le scintillement de l’eau de fonte. Ni tours, ni étendards.
Ils repartirent à pas lents. Ils suivaient un chemin horizontal, bien délimité, marqué ici et là par des piles de pierre plates. À de nombreuses reprises, Sutty remarqua des crottes de minule, petites boules séchées, le long du sentier.
Au milieu de l’après-midi, elle discerna deux piliers de pierre qui jaillissaient d’un angle de la montagne telles des défenses de la mâchoire inférieure d’un crâne. Le sentier se rétrécit à mesure qu’ils approchaient, devint une corniche à flanc de falaise. Quand ils arrivèrent à l’angle, les défenses rougeâtres se dressèrent devant eux ainsi qu’un portail ; le sentier le traversait.
Là, ils firent halte. Tobadan sortit son tambourin, le tapota, et les trois maz entonnèrent un discours entrecoupé de parties chantées. Ils employaient un rangma si ancien ou si formel que Sutty n’y comprit goutte. Les quatre guides, les leurs et ceux du village, sortirent de leurs sacs à dos des fagots de brindilles attachés par du fil rouge et bleu. Ils les donnèrent aux maz qui, tournés vers Silong, les acceptèrent avec le signe de la montagne et du cœur. Ils les allumèrent et les fixèrent à l’aide des pierres alentour pour les laisser se consumer. La fumée de cet encens embaumait la sauge. Elle serpentait en minuscules volutes bleutées, sans hâte, parmi les cailloux, le long du chemin. Un fleuve d’air agité se ruait en sifflant par la brèche entre les deux montagnes mais, ici, devant ce portail, Silong les protégeait du vent.
Читать дальше