— Volée ?
— C’est ce qu’il a dit. Ça doit être un gosse qu’a fait ça. Je vous demande : qui d’autre serait assez con pour piquer une bagnole pareille ? Je parie qu’il y en a pas plus de six ou sept dans tout le pays. »
Je sortis de l’ascenseur et me ruai dans le couloir vers ma chambre. J’étais en train de sortir ma clé lorsqu’un drôle de bruit se fit entendre. Je regardai à gauche et à droite, mais sans pouvoir en localiser la source.
Comme on n’était pas loin des pistes de l’aéroport, je n’y fis plus attention. J’avais ma clé et je commençai à l’introduire dans la serrure.
Du moins, c’est ce que je voulus faire.
Car la porte s’était soudain creusée vers l’intérieur, comme si elle avait été en caoutchouc.
Je faillis tomber à la renverse ; tendant la main, je me rattrapai au mur qui s’était également mis à se déformer. Puis lentement, il reprit sa position première.
Je restai planté là, en nage. Je reculai d’un pas, étudiai la porte et le mur. Pas une fissure dans la peinture. Je passai la main sur le panneau de la porte puis son encadrement : aucun voile, aucune fente, aucune esquille.
Seigneur. J’avais déjà pris de mauvaises cuites, mais jamais rien de semblable. Je me passai les mains sur le visage, et déverrouillai la porte.
Pendant une seconde, la chambre me parut bizarre : À l’extrémité de la pièce se trouvaient des portes-fenêtres coulissantes donnant sur un balcon pas plus large qu’un cercueil. Elles étaient fermées et pourtant les rideaux étaient agités comme par une tempête. Et je ne sentais pas le moindre souffle de vent. Enfin, tout dans la pièce semblait recouvert d’une couche de glace.
Glace n’est peut-être pas le terme adéquat. C’était plutôt comme du givre. Ou du sucre glace.
Je clignai des yeux et tout avait disparu. Les rideaux frémissaient à peine et l’aspect des murs et du lit défait ne présentait rien d’anormal.
Elle était partie.
Je fis tout ce qui me vint à l’esprit. Ça ne la fit pas revenir.
La porte-fenêtre était verrouillée de l’intérieur. Je l’ouvris, montai sur le balcon et regardai partout, incapable de voir comment elle aurait pu s’échapper du troisième étage. Il n’y avait ni corde, ni draps noués, ni rien de semblable.
Je ne m’étais quand même pas éclipsé si longtemps. Je suppose qu’elle aurait pu descendre par un ascenseur pendant que je montais par l’autre ou bien encore emprunter l’escalier, mais il y avait un détail qui me faisait douter de ça : ses vêtements étaient encore dans la chambre. Et tous. Des escarpins marron au soutien-gorge en coton.
Son sac avait disparu, toutefois. Se pouvait-il qu’elle y eût dissimulé des vêtements ?
Les seules autres traces de son passage dans la pièce étaient les draps tachés et les cendriers débordants de mégots.
Je restai près d’une heure dans la chambre, à essayer de faire coller tout ça :
Une voiture volée. Une nuit interminable. Et mémorable. L’histoire incroyable d’un pays où tout le monde mourait. Un enfant mort ou mort-né ou héroïnomane.
Ah oui, et deux autres indices encore : dans la poubelle de la salle de bains, je découvris un inhalateur Vicks et un paquet vide de cachets pour parfumer l’haleine. Je reniflai l’inhalateur et regrettai aussitôt. J’ignore ce qu’il avait contenu, mais je n’ai aucune envie de le savoir.
Allez, mets donc tout ça au compte de l’expérience, me dis-je. Seulement, je n’étais guère avancé. On est censé apprendre quelque chose de l’expérience ; et tout ce que j’avais, c’était des questions.
Je décidai de ne rien dire à la police à son sujet – du moins tant que je n’aurais pas eu l’occasion de la revoir et de lui parler. Peut-être avait-elle besoin d’aide. Je ne la croyais pas dangereuse.
Je dus appeler un taxi pour regagner l’aérogare. Sitôt arrivé, je me dirigeai vers les guichets de United et passai derrière – c’était là que Sarah Harker avait son bureau.
Elle avait l’air d’avoir dormi à peu près autant que moi. Il y a peut-être des boulots pires que les relations avec le personnel et le public d’une compagnie aérienne qui vient de perdre un appareil, mais j’ignore lesquels.
« Salut Sarah ! J’aimerais mettre la main sur Louise Ball, si ce n’est pas trop te demander.
— Pas de problème. Que fait-elle, et dans quelle ville ?
— Elle travaille ici. Ou elle y travaillait hier. À la délivrance des billets. »
Sarah hocha la tête, dubitative, puis attrapa un cahier qu’elle se mit à feuilleter.
« Non. À moins d’avoir été engagée hier après cinq heures du soir. Je connais tout mon monde, Bill. Ça pourrait être une supplétive. Laisse-moi regarder. »
Elle regarda et ne trouva rien. Elle introduisit le nom dans son terminal et obtint la confirmation qu’aucune personne répondant au nom de Louise Ball ne travaillait pour United.
Il était temps d’appeler le F.B.I. Une cinglée inoffensive obsédée par sa fille morte était une chose ; une personne non autorisée furetant sur les lieux d’une enquête en se faisant passer pour ce qu’elle n’était pas, c’en était une autre.
J’étais même entré dans une cabine et j’avais composé les premiers chiffres du numéro que m’avait donné Freddie Powers… lorsque je raccrochai. Louise avait dit qu’elle serait de retour ce soir. J’attendrais et lui donnerais une chance de s’expliquer.
Puis me rappelant que j’avais quand même quelque chose à dire à Freddie Powers, je réintégrai la cabine. Je pus le joindre à la morgue temporaire.
« Alors, ces montres ? Vous avez du nouveau ?
— Une chose, me répondit-il. Vous vous rappelez les numériques qui marchaient à l’envers ? Eh bien, elles sont reparties dans le bon sens.
— Vous avez mis quelqu’un dessus ?
— Ouaip.
— Qu’est-ce qu’il en a dit ?
— Qu’un truc pareil était impossible. »
Je réfléchis à ça.
« Combien de personnes les ont effectivement vues ? Je veux dire, pendant qu’elles marchaient à l’envers. »
Il y eut un silence. « Vous et moi, Stanley, et puis ce toubib, là, Brindle. Peut-être une ou deux personnes encore, ceux qui ont aidé à dévêtir les corps… mais je ne pense pas. C’est lui qui l’a remarqué le premier.
— Avez-vous des films, des bandes vidéo du phénomène, quoi que ce soit ?
— Non, rien du tout. Tout ce qu’on a, c’est notre témoignage à nous trois. »
Nouvelle pause. « Je ne suis pas certain que Brindle serait prêt à en jurer.
— Pourquoi s’attarder là-dessus ? On aura toujours celles qui avancent de trois quarts d’heure.
— Effectivement.
— Avec les montres numériques, tout ce qu’on a, c’est le fait que Tom, vous et moi l’ayons vu…»
Il y eut une longue pause. Je supposai qu’il pesait la situation, l’état de sa carrière et l’influence qu’une telle histoire pourrait avoir sur son avancement au sein du Bureau – où l’on a toujours apprécié les choses claires et nettes.
« Je l’ai vu », dit-il avec lenteur, « mais ça ne signifie pas que je juge ça important.
— Parfait. Alors vous gardez ça sous le coude jusqu’à nouvel ordre, d’accord ? Je déciderai moi-même si c’est important.
— C’est tout vu, Bill. »
Et une anomalie de réglée, une.
Le reste de la journée se passa comme ça : plutôt bien, sauf que je passai mon temps à regarder par-dessus mon épaule, m’attendant toujours à voir Louise me tomber sur le paletot.
Mais non.
On commença avec Norman Tyson, de la boîte qui avait construit les ordinateurs du contrôle de trafic aérien.
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