— Nous lui devons donc le bénéfice du doute ?
— Non, a répondu Ray. Nous lui devons plus que cela. Nous lui devons notre loyauté. »
Toujours aussi désireux d’avoir le dernier mot, c’est ce moment-là qu’il a choisi pour faire demi-tour et rentrer au camp.
Je ne l’ai pas suivi, je suis resté debout, en silence, entre la lune et les projecteurs. À cette distance, le cœur tau avait l’air bien petit. Une toute petite chose avec laquelle faire levier afin d’obtenir un résultat si loin dans le temps.
Quand j’ai trouvé le sommeil, j’ai dormi longtemps et à poings fermés. Je me suis éveillé à midi sous le toit translucide de l’abri gonflable, seul à l’exception de quelques membres de l’équipe de nuit épuisée et d’autres du service de sécurité qui avaient fini leur garde.
Personne n’avait songé à me réveiller. Tout le monde avait été bien trop occupé.
J’ai quitté l’ombre de l’abri et me suis retrouvé sous un soleil de plomb. Le ciel, d’un éclat brutal, ressemblait à un léger vernis bleu tendu entre la prairie et le soleil. Mais c’est le bruit qui m’a tout d’abord frappé. Si vous êtes déjà passé près d’un stade un jour de match, vous connaissez ce grondement que produit une multitude de voix humaines.
Je suis tombé sur Hitch Paley près de la tente-cantine.
« Il y a plus de journalistes qu’on ne s’y attendait, Scotty, m’a-t-il annoncé. On en a toute une foule qui bloque la route. La police des autoroutes essaye de la leur faire dégager. Tu sais qu’on nous a déjà dénoncés, au Congrès ? Les gens se couvrent au cas où on ne réussisse pas.
— Tu crois qu’on a une chance ?
— Peut-être. S’ils nous laissent le temps. »
Mais personne ne voulait nous en laisser. Les milices kuinistes arrivaient par camions entiers, et le lendemain matin la fusillade avait sérieusement commencé.
Je connais l’odeur de l’avenir.
En fait, l’avenir abuse du passé ; passé et avenir se mélangent telles deux substances inoffensives qui, une fois combinées, produisent une toxine. L’avenir a une odeur de poussière alcaline et d’air ionisé, de métal brûlant et de glacier. Et aussi pas mal de cordite.
La nuit s’était passée à peu près dans le calme. Ce jour-là, celui de l’arrivée, j’ai été sorti d’une série de sommes épuisés par des coups de feu sporadiques – trop éloignés pour m’inspirer une panique immédiate, assez proches pour que je m’habille en hâte.
Hitch, de retour dans la tente-cantine, mangeait paisiblement dans un bol en carton une ration froide de haricots blancs à la sauce tomate. « Assieds-toi, a-t-il dit. Nous maîtrisons la situation.
— Ça n’en a pas l’air. »
Il s’est étiré et a bâillé. « Ce que tu entends, ce sont les démêlés d’une bande de kuinistes avec la sécurité, le long de la route au sud. Certains sont armés mais tout ce qu’ils veulent, c’est tirer en l’air et brandir le poing. Ce sont des spectateurs, en somme. Et on a un nombre équivalent de journalistes qui cherchent à franchir le grillage pour s’approcher davantage. Les Uniforces les filtrent. Sue veut qu’ils soient près de l’arrivée, mais pas trop près, tu comprends.
— Et trop près, c’est à quelle distance ?
Une question intéressante, n’est-ce pas ? Les ingénieurs et les polars sont tous regroupés à proximité du bunker. On a installé la presse un peu plus loin à l’est. »
Le bunker, ou prétendu tel, était une casemate avec une toiture en bois située à mille cinq cents mètres du cœur, un abri dans lequel Sue avait installé l’équipement de surveillance et d’initiation de l’événement tau. On l’avait équipé de radiateurs destinés à fournir une protection minimum contre le choc thermique, et, au pire, il était défendable contre des armes légères.
Le cœur lui-même restait vulnérable à un point presque ridicule, mais les membres des Uniforces avaient promis de le protéger aussi longtemps qu’ils arriveraient à garder intacts nos périmètres. La bonne nouvelle, c’était que ce rassemblement hétéroclite de kuinistes, plus bas sur la route, ne représentait en rien (selon Hitch) une force supérieure.
« On pourrait bien y arriver, Scotty, a-t-il dit. Avec un peu de chance.
— Comment va Sue ?
— Je ne l’ai pas vue depuis l’aube, mais… comment elle va ? Elle est à cran, oui ! Cela ne me surprendrait pas qu’elle se pète une artère. » Il m’a regardé d’un air bizarre. « Dis-moi… Tu la connais vraiment bien ?
— Je la connais depuis mes études.
— Oui, mais à quel point ? Moi aussi, j’ai bossé longtemps pour elle, mais je ne peux pas pour autant prétendre la connaître. Elle parle de son travail… et c’est tout, du moins avec moi. Elle ne se sent jamais seule, elle n’a jamais peur, elle ne se met jamais en colère ? »
Cette conversation m’a paru incongrue, avec les coups de feu qui éclataient encore sur la route. « Où veux-tu en venir ?
— On ne sait rien d’elle, et pourtant on est là et on fait ce qu’elle nous dit de faire. Plutôt curieux, quand on y songe. »
J’ai trouvé cela curieux aussi, du moins à ce moment-là. Que faisais-je là, en réalité ? Rien sinon risquer ma vie, et certainement pas quelque chose d’utile. Sue n’aurait pas été d’accord avec moi. Tu attends ton heure, aurait-elle affirmé. Tu attends la turbulence.
J’ai pensé à ce que Hitch m’avait dit à Minneapolis, quand il avait froidement déclaré avoir tué des gens. « À quel point nous connaissons-nous les uns les autres ?
— Il fait plus frais ce matin, a dit Hitch. Même au soleil. Tu ne trouves pas ? »
Quelques jours auparavant, Adam Mills s’était présenté à la porte de sa mère avec cinq voyous de ses amis et un assortiment d’armes dissimulées.
Je ne m’étendrai pas là-dessus.
Bien entendu, Adam était psychotique. Au sens clinique du terme. Avec sa personnalité antisociale et tyrannique et, plus ou moins a contrario, son talent inné de leader, il en présentait tous les symptômes. Son univers mental consistait en un grenier encombré d’idéologies usées et de purs fantasmes, tous centrés sur Kuin ou l’idée qu’il s’en faisait. Adam n’avait jamais noué de liens affectifs, comme le font les humains de manière naturelle, avec sa famille ou des amis. Tout démontrait en lui une totale absence de conscience.
Dans ses moments de grande dépression, Ashlee se reprochait ce qu’Adam était devenu, alors que cela venait de sa chimie cérébrale et non de son éducation. Une analyse de son génome et quelques tests sanguins de base pratiqués dès sa petite enfance auraient permis de détecter le problème. On aurait peut-être même pu le soigner, jusqu’à un certain point. Mais Ash n’avait jamais eu les moyens de payer ce type d’intervention médicale haut de gamme.
Je ne peux pas et ne veux pas imaginer ce qu’Ashlee a enduré au cours de ces quelques heures face à Adam. À la fin, elle avait révélé l’emplacement du point d’arrivée au Wyoming et le fait que je m’y trouvais en compagnie de Hitch Paley et de Sue Chopra – et aussi le plus important : que nous espérions mettre un Chronolithe hors service.
On ne peut pas le reprocher à Ash.
Adam a donc disposé d’informations fiables sur la pierre de Kuin et sur nos efforts pour la détruire quarante-huit heures au moins avant que nous avertissions la presse.
Il s’est aussitôt mis en route vers l’ouest, non sans laisser derrière lui deux de ses séides pour empêcher tout coup de fil gênant de la part d’Ashlee. Il aurait pu tout aussi bien la tuer, mais il a choisi de la garder en réserve, peut-être comme otage.
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