« Comme l’illustre l’exemple de ce brave prêtre apostat qui me donna la croix, il y a une immense récompense à trouver dans cette forêt gelée. Là se produit devant nos yeux la transfiguration de toutes formes vivantes ou inanimées, et le don d’immortalité est une conséquence directe de l’abandon par chacun de nous de nos identités physiques et temporelles. Aussi apostats que nous puissions être en ce monde, là-bas, nous devenons de nécessité apôtres du soleil prismatique.
« Quand je serai complètement rétabli, je retournerai donc à Mont Royal avec une des expéditions scientifiques qui passent par ici. Il ne sera point difficile d’arranger une évasion et je retournerai alors à l’église solitaire dans ce monde enchanté où le jour des oiseaux fantastiques volent à travers la forêt pétrifiée, où des crocodiles gemmés étincellent telles des salamandres héraldiques sur les rives de fleuves cristallins et où la nuit l’homme illuminé court parmi les arbres, ses bras tournant comme des roues d’or, sa tête une couronne spectrale. »
Il posa sa plume quand entra Louise Péret, plia la lettre, la mit dans une vieille enveloppe de Derain qui lui avait écrit pour lui demander quels étaient ses projets.
Louise vint près du bureau à côté de la fenêtre et posa la main sur l’épaule de Sanders. Elle portait une robe blanche immaculée qui accentuait encore ce qu’avait de terne et de gris Port Matarre. En dépit de la transformation de la forêt à quelques kilomètres seulement, la végétation gardait encore son aspect sombre, à l’embouchure du fleuve, bien que les atomes de lumière luisant par intermittence dans le feuillage indiquassent que la cristallisation se produirait bientôt.
— Encore en train d’écrire à Derain ? La lettre doit être longue.
— Il y a beaucoup à dire. Sanders s’appuya au dossier de la chaise, croisa les mains et regarda les arcades désertes. Quelques bâtiments de débarquement de l’armée étaient ancrés près de l’embarcadère de la police. Au-delà, le fleuve sombre s’enfonçait vers l’intérieur.
La principale base militaire se trouvait à présent sur une des grandes plantations du gouvernement à 15 kilomètres de Port Matarre, le long du fleuve. On avait construit un aérodrome et les centaines de savants et de techniciens, sans parler des journalistes, qui tentaient encore de comprendre l’avance de la forêt y allaient directement en avion, sans passer par Port Matarre. La ville au bord du fleuve était de nouveau à demi abandonnée. Le marché indigène était fermé, les petits marchands des échoppes où l’on trouvait des bijoux cristallisés avaient été ruinés par la surabondante production de la forêt. De temps à autre, pourtant, au cours de ses promenades dans Port Matarre, Sanders apercevait un mendiant solitaire près des casernes ou de la préfecture de police, et dans son panier une vieille couverture cachait quelque bizarre offrande de la forêt, un perroquet ou une carpe cristallisés, une fois même le thorax et la tête d’un bébé.
— Vous démissionnez, alors ? demanda Louise. Je crois que vous devriez encore y réfléchir, nous avons parlé…
— Ma chère, on ne peut réfléchir à l’infini, il faut prendre une décision à un moment donné. Sanders sortit la lettre de sa poche et la jeta sur le bureau. Pour ne pas faire de peine à Louise qui était restée à l’hôtel avec lui depuis sa délivrance, il ajouta : En fait, je ne suis pas encore décidé, la lettre me sert à voir clair.
Louise fit un signe de tête, baissa les yeux vers lui. Sanders remarqua qu’elle portait de nouveau ses lunettes de soleil, révélant ainsi inconsciemment ses propres décisions quant à Sanders, son avenir et leur inévitable séparation. Mais ce genre de déloyauté sans gravité n’était que le prix à payer pour une tolérance mutuelle.
— La police a-t-elle des nouvelles d’Anderson ? demanda Sanders. Pendant leur premier mois à Port Matarre, Louise était allée chaque matin à la préfecture dans l’espoir d’apprendre quelque chose sur son collègue perdu et pour justifier en partie, devinait Sanders, la prolongation de son séjour avec lui à l’hôtel. Si elle se dispensait à présent de ces petits actes qui calmaient sa conscience, c’était parce qu’elle avait pris de nouvelles dispositions. Ils ont peut-être appris quelque chose, continua-t-il, on ne sait jamais. Vous n’y êtes pas allée ?
— Non. Presque personne ne pénètre dans la forêt à présent. Louise haussa les épaules. Mais cela vaut peut-être la peine d’essayer.
— Certainement. Sanders se leva en s’appuyant sur son bras blessé, puis mit sa veste.
— Comment va votre bras, à présent ?
— Je crois que tout est cicatrisé, fit Sanders en tapotant son coude. Louise, vous le savez, vous avez été bien bonne de vous occuper de moi.
Louise le regarda, ses yeux toujours cachés par les lunettes et un bref sourire d’affection entrouvrit ses lèvres.
— Que pourrais-je faire de plus ? Elle se mit à rire et se dirigea vers la porte. Il faut que je monte dans ma chambre me changer. Bonne promenade.
Sanders la suivit jusqu’à la porte et la prit un instant dans ses bras. Quand elle fut partie, il resta un moment à écouter les rares bruits de l’hôtel presque vide.
Il revint s’asseoir à son bureau, relut sa lettre à Paul Derain. Pensant à Louise en même temps, il se dit qu’il ne pouvait guère la blâmer d’avoir décidé de le quitter. Sanders l’y avait en fait obligée, non point tant par sa conduite à Port Matarre que parce qu’il n’était point totalement présent ici. Son identité réelle errait encore dans les forêts de Mont Royal. Pendant la descente du fleuve dans le bateau ambulance avec Louise et Max Clair, pendant sa convalescence à Port Matarre, il s’était senti comme la projection vide d’un moi traversant la forêt, la croix gemmée dans les bras, ranimant les enfants perdus auprès desquels il passait comme une divinité en son jour de création. Louise ne savait rien de tout cela et croyait qu’il cherchait encore Suzanne.
On frappa à la porte, Max Clair entra. Il salua Sanders d’un signe de la main, posa son sac sur une chaise. Depuis son arrivée à Port Matarre il donnait une partie de son temps à la clinique des Jésuites. En plusieurs occasions ces derniers avaient tenté de voir Sanders, dans le but, devinait-il, de le questionner sur l’auto-immolation du père Balthus dans la forêt. Ils soupçonnaient évidemment que son réel souci n’avait pas été sa paroisse.
— Bonjour, Edward, j’espère que je ne dérange pas vos méditations.
— J’en ai fini avec elles. Quand Max jeta un coup d’œil vers la porte entrebâillée de la salle de bains, il ajouta : Louise est en haut. Alors, quelles nouvelles aujourd’hui ?
— Pas la moindre idée. Je n’ai pas le temps de rester des heures au poste de police. Nous sommes bien trop occupés à la clinique. Ils arrivent de tous les coins.
— Il fallait s’y attendre, il y a un médecin là-bas à présent. Sanders secoua la tête. Amenez un médecin dans un endroit comme Port Matarre et vous créez immédiatement le problème de la santé publique.
Mux regarda Sanders par-dessus ses lunettes pour voir s’il était sérieux.
— Je n’en sais rien, mais pour être débordés, nous le sommes, Edward. En fait, à présent que votre bras va mieux, nous avons pensé, les Pères surtout, que vous pourriez venir nous donner un coup de main. Deux matinées par semaine, pour commencer. Les Pères vous en seraient fort reconnaissants.
— Certes, fit Sanders, regardant vers la lointaine forêt. J’aimerais vous aider, Max, bien sûr, mais il se trouve que je suis assez occupé en ce moment.
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