Le troisième jour, Sanders s’éveilla avec les premières lueurs du matin et trouva Balthus célébrant seul l’Eucharistie. Étendu sur le banc poussé contre la grille de l’autel, Sanders l’observa sans bouger, mais le prêtre s’arrêta, et s’éloigna en se dépouillant de ses vêtements sacerdotaux.
— Vous vous demandez probablement ce que je faisais, lui confia-t-il au petit déjeuner, eh bien, cela m’a semblé un moment tout à fait indiqué pour mettre à l’épreuve la validité des sacrements.
Il montra les couleurs prismatiques répandues par les vitraux. Les scènes bibliques originelles avaient été transformées en tableaux d’une déroutante beauté abstraite, où les fragments écartelés des visages de Joseph, Jésus, Marie et des disciples flottaient dans l’outremer liquide du ciel réfracté.
— Cela peut paraître paroles hérétiques, mais ici le corps du Christ est partout avec nous. Il toucha la mince écorce de cristal sur le bras de Sanders. Dans chaque prisme, chaque arc-en-ciel, dans les dix milles faces du soleil. Il leva sa main maigre, gemmée par la lumière. Aussi, voyez-vous, je crains bien que l’Église tout comme son symbole — il montra la croix — n’aient survécu à leurs fonctions.
— Je suis désolé, fit Sanders, cherchant une réponse. Si, peut-être vous partiez d’ici…
— Non ! insista Balthus, irrité par la stupidité de Sanders. Ne pouvez-vous comprendre ? J’ai été un véritable apostat, je savais-que Dieu existait mais ne pouvais croire en lui. Il eut un rire amer. À présent, les événements sont plus forts que moi. Pour un prêtre il n’y a point de plus grande crise que de nier Dieu quand on peut le voir dans chaque feuille, dans chaque fleur.
D’un geste il fit signe à Sanders de le suivre dans la nef jusqu’au porche ouvert. Il montra le réseau de poutres de cristal en forme de dôme partant de l’orée de la forêt comme les arcs-boutants d’une immense coupole de diamant et de verre. On y voyait enchâssées çà et là les formes presque immobiles d’oiseaux aux ailes déployées, merles d’or, aras écarlates, répandant de brillantes flaques de lumière. Les bandes de couleur se mouvaient à travers la forêt et les reflets des plumages fondants les enveloppaient en d’infinis dessins concentriques. Les arcs qui se chevauchaient étaient suspendus en l’air comme les fenêtres votives d’une ville de cathédrales. Partout autour d’eux, Sanders vit d’innombrables petits oiseaux, des papillons, des insectes qui ajoutaient leurs halos cruciformes au couronnement de la forêt.
Le père Balthus prit le bras de Sanders.
— Dans cette forêt, nous voyons la célébration finale de l’Eucharistie du corps du Christ. Ici tout est transfiguré, illuminé, toutes choses unies dans le mariage dernier de l’espace et du temps.
Vers la fin, quand ils étaient tous les deux debout, le dos à l’autel, il parut perdre sa conviction. Comme l’intense gelée pénétrait dans l’église, la nef se transforma en un tunnel de piliers de glace fermant toute issue. Balthus eut l’air de céder à la panique en observant les touches du clavier de l’orgue s’unir les unes aux autres, se fondre l’une dans l’autre. Sanders comprit qu’il cherchait un moyen d’évasion.
Il surmonta enfin sa peur, saisit la croix sur l’autel, l’arracha à son support. Avec une colère soudaine née d’une conviction absolue, il mit la croix dans les bras de Sanders. Puis il entraîna le médecin jusqu’au porche, le tira vers une des cavernes sans cesse plus étroites au fond de laquelle ils purent voir au loin la surface du fleuve.
— Allez-vous-en ! Partez d’ici ! Regagnez le fleuve !
Sanders hésitait, essayant de retenir le lourd sceptre de son bras bandé. Balthus alors se mit à crier avec véhémence.
— Dites-leur que je vous ai ordonné de la prendre !
Quand Sanders se retourna pour le regarder une dernière fois, il était debout, bras écartés en face des murs qui approchaient, dans une pose semblable à celle des oiseaux illuminés. Ses yeux se remplirent de soulagement quant il vit les premiers cercles de lumière que firent jaillir ses paumes levées.
La cristallisation de la forêt était à présent presque complète. Seuls les joyaux de la croix permirent à Sanders de se frayer un chemin dans les cavernes entre les arbres. Il approchait les bras de la croix des treillis partout suspendus comme toiles d’araignées de glace, cherchant les plaques les moins solides qui se dissoudraient à la lumière. Quand elles glissaient au sol à ses pieds, il avançait à travers les percées tirant la croix après lui.
Il atteignit enfin le fleuve et chercha le pont qu’il avait découvert en entrant dans la forêt pour la deuxième fois, mais la surface prismatique s’étendait en un large arc de cercle et sa lumière oblitérait les quelques points de repère qu’il eût pu reconnaître. Au-dessus des rives le feuillage luisait comme neige peinte et le seul mouvement venait de la lente traversée du soleil. Çà et là se révélait sous la berge une forme indistincte, floue, spectre illuminé d’une péniche ou d’un canot, mais rien d’autre ne semblait garder une trace de sa première identité.
Sanders suivit la rive, évitant les failles à la surface et les aiguilles à hauteur de taille poussant sur les pentes. Il arriva à l’embouchure d’une rivière qu’il longea, trop fatigué pour franchir les cataractes qui l’encombraient. Il s’était assez reposé pendant ses trois jours auprès du père Balthus pour comprendre qu’il y avait encore un chemin hors de la forêt. Le silence absolu de la végétation le long des rives et l’intense éclat prismatique faillirent pourtant le convaincre que la terre entière s’était métamorphosée et que toute avance à travers ce monde de cristal était vaine.
Il découvrit cependant bientôt qu’il n’était plus seul dans la forêt. Chaque fois que la voûte des arbres laissait place au ciel le long du lit de la rivière ou dans des petites clairières, il passait à côté des corps à demi cristallisés d’hommes ou de femmes scellés aux troncs des arbres, les yeux levés vers le soleil réfracté. La plupart d’entre eux étaient des couples âgés assis l’un à côté de l’autre, leurs corps s’unissant en même temps qu’ils se fondaient dans les arbres et le buisson gemmé. Le seul être jeune qu’il vit était un soldat en uniforme de campagne, assis sur un tronc abattu au bord de la rivière. Son casque s’était épanoui en une immense carapace de cristal, une ombrelle solaire qui enfermait son visage et ses épaules.
Au-dessous du soldat, la surface de la rivière était traversée d’une profonde faille. Au fond, un étroit filet d’eau coulait encore, lavant les jambes submergées de trois soldats qui avaient voulu traverser à gué. Ils étaient à présent embaumés dans les murs de cristal de la rivière. De temps à autre leurs jambes bougeaient d’une lente façon liquide, comme si les hommes reliés entre eux par une corde passée autour de leur taille marchaient éternellement à travers ce glacier de cristal, leurs visages perdus dans le brouillard de lumière autour d’eux.
Il y eut du mouvement au loin dans la forêt, des bruits se firent entendre. Sanders reprit sa marche serrant la lourde croix sur sa poitrine. À cinquante mètres, dans une clairière entre deux bouquets d’arbres, une troupe de gens vêtus en Arlequins, avançaient à travers la forêt, dansant et criant. Sanders les rejoignit, s’arrêtant au bord de la clairière, essayant de compter les dizaines d’hommes et de femmes de tous âges à la peau sombre, certains avec des petits enfants, qui prenaient part à cette gracieuse sarabande. Ils avançaient en une procession désordonnée, des petits groupes se séparaient pour danser autour d’un arbre ou d’un buisson. Il devait bien y en avoir plus de cent, passant à travers la forêt, sans trop savoir quelle route suivre. Leurs bras et leurs visages étaient transfigurés par des excroissances de cristal et déjà leurs robes et leurs pagnes commençaient à geler, à devenir joyaux.
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