L’antique moteur du camion se réveilla et son fracas résonna dans tout l’hôpital. Sanders grimpa à l’arrière. Il démarra, tourna lentement autour de la fontaine. Une demi-douzaine d’infirmiers indigènes étaient assis derrière le chauffeur.
Ils atteignirent la grand-route cinq minutes plus tard, puis roulèrent bruyamment dans l’obscurité vers la coque blanche de l’hôtel Bourbon. Le camion s’arrêta dans l’allée envahie par les herbes, ses phares firent jouer leur lumière sur la forêt. Quand ils balayèrent les arbres cristallins, les prismes blancs étincelèrent jusqu’au fleuve à un kilomètre au sud, comme une immense coulée de verre brisé.
Sanders sauta à bas du camion et alla vers le chauffeur. Aucun des hommes n’avait vu partir Suzanne, mais après avoir surveillé la forêt, ils étaient tous convaincus qu’elle y était entrée. À voir la confuse mêlée autour du véhicule, il était évident qu’ils n’avaient aucune intention de la suivre. Quand Sanders essaya d’entraîner le chauffeur, il marmotta quelques allusions aux « fantômes blancs » qui patrouillaient à l’intérieur — peut-être avait-on aperçu Ventress et Thorensen à la poursuite l’un de l’autre, ou Radek chancelant vers sa tombe perdue.
Cinq minutes plus tard quand il vit que l’expédition de secours n’était toujours pas prête à se former, le chauffeur insistant pour rester près de son projecteur et les autres s’étant dirigés vers l’hôtel Bourbon où ils étaient assis à fumer leur cigare au milieu des colonnes éboulées, le Dr Sanders partit seul sur la grand-route. L’éclat de la forêt à sa gauche jetait une froide lueur de clair de lune sur la surface goudronnée à ses pieds, et éclaira l’entrée d’une petite route latérale descendant vers le fleuve. Sanders regarda cet étroit défilé menant vers le monde illuminé. Il hésita un instant, écouta les voix faiblissantes des indigènes. Puis il serra les poings dans ses poches et marcha sur le bas-côté de la route, se frayant un chemin parmi les éperons de glace qui se dressaient de plus en plus denses autour de lui.
En un quart d’heure il atteignit le fleuve, le franchit sur un pont en ruine qui inclinait vers la surface gelée comme une toile d’araignée gemmée ses poutrelles décorées d’argent. La surface blanche du fleuve serpentait autour des arbres gelés. Les rares bateaux le long des rives étaient recouverts d’une croûte de cristaux si épaisse qu’ils étaient à peine reconnaissables. Leur lumière semblait plus sombre et plus intense comme s’ils scellaient à l’intérieur leur éclat.
Le costume de Sanders recommençait déjà à briller dans l’obscurité, la fine gelée formant des éperons de cristal sur l’étoffe. Le processus de cristallisation était partout plus avancé qu’auparavant. Les chaussures du médecin étaient déjà encloses dans des coupes de prismes.
Mont Royal était vide. Avançant péniblement dans les rues désertes au pied des bâtiments blancs qui surgissaient indistincts autour de lui comme des sépulcres, Sanders atteignit le port. Debout sur la jetée il vit la cataracte au loin de l’autre côté de la surface gelée du fleuve. Plus haute qu’auparavant, elle formait une impénétrable barrière entre lui et l’armée perdue quelque part au sud.
Un peu avant l’aube il traversa de nouveau la ville dans l’espoir de retrouver la gloriette où s’abritaient Thorensen et sa jeune femme mourante. Il passa à côté d’une petite plaque de trottoir où ne se voyait aucune excroissance de cristal. Elle se trouvait au-dessous des fenêtres brisées d’un dépôt des mines. Des poignées de pierres précieuses étaient répandues sur le trottoir, bagues de rubis et d’émeraude, broches et pendentifs de topaze, mêlés à d’innombrables pierres plus petites, à des diamants industriels. Cette moisson abandonnée par les pillards étincelait d’un éclat froid au clair de lune.
Debout au milieu des pierreries Sanders remarqua que les excroissances de cristal de ses chaussures étaient en train de se dissoudre, fondaient comme des glaçons exposés à une chaleur soudaine. Des morceaux de la croûte tombaient, et, déliquescents, s’évanouissaient dans l’air.
Il comprit alors pourquoi Thorensen avait apporté les bijoux à la jeune femme et pourquoi elle les avait saisis avec tant d’avidité. Par quelque phénomène optique ou électromagnétique, l’intense foyer de lumière à l’intérieur des pierres produisait une compression du temps si bien que la décharge de lumière des surfaces renversait le processus de cristallisation. Ce don du temps expliquait peut-être l’éternelle séduction des pierres précieuses, tout autant que celle de la peinture et de l’architecture baroque. Leurs crêtes et leurs cartouches compliquées occupant plus que leur propre volume d’espace paraissaient ainsi contenir un plus grand temps ambiant, donnant cette indubitable prémonition de l’immortalité ressentie dans Saint-Pierre ou le château de Nymphenbourg. En contraste, l’architecture du XX esiècle, caractérisée par des façades rectangulaires et sans ornements, un espace et un temps euclidiens simples, était celle du Nouveau Monde assuré d’être fermement ancré dans l’avenir et indifférent à ces angoisses de la mortalité qui hantaient l’esprit de la vieille Europe.
Le Dr Sanders s’agenouilla et remplit ses poches de pierres précieuses, il en mit dans sa chemise, dans ses poignets, puis s’assit contre la porte du dépôt. Le demi-cercle de trottoir uni formait un patio miniature aux limites duquel les broussailles de cristal étincelaient avec l’intensité d’un jardin spectral. Pressés contre sa peau froide les joyaux parurent le réchauffer et en quelques secondes, épuisé, il s’endormit.
Quand il s’éveilla un brillant soleil éclairait une rue de temples où des arcs-en-ciel émaillaient l’air doré d’un flamboiement de couleurs. Il s’abrita les yeux, s’étendit de nouveau et contempla les toits dont les tuiles d’or étaient incrustées de rangées de gemmes de couleur, comme les pavillons dans le quartier des temples de Bangkok.
Une main toucha son épaule. Essayant de s’asseoir, Sanders découvrit que le demi-cercle de trottoir uni avait disparu et que son propre corps était étendu dans un lit d’aiguilles jaillissantes. La croissance avait été des plus rapides dans l’entrée du dépôt et son bras droit était recouvert d’une masse d’éperons cristallins de six à huit centimètres de haut, atteignant presque son épaule. Dans ce gantelet de gel presque trop lourd à soulever les contours de ses doigts paraissaient un enchevêtrement d’arcs-en-ciel.
Sanders réussit difficilement à se mettre à genoux, arrachant quelques cristaux. Il vit alors l’homme barbu en complet blanc accroupi près de lui, fusil en main.
— Ventress ! Avec un cri Sanders leva son bras gemmé. Dans la lumière du soleil les indistinctes nodosités des pierres mises dans le poignet de sa chemise brillaient dans les efflorescences des tissus de son bras comme étoiles incrustées.
Son cri détourna l’attention de Ventress, occupé à surveiller la rue lumineuse. Son petit visage aux yeux brillants était transfiguré par d’étranges couleurs qui tachetaient sa peau et faisaient ressortir les bleus et les violets pâles de sa barbe. Son costume irradiait mille bandes de couleur.
Il s’agenouilla à côté de Sanders pour tenter de remettre en place la plaque de cristaux arrachés à son bras. Avant qu’il pût parler le grondement de plusieurs détonations retentit et le treillis de glace incrusté dans la porte se brisa en une averse de fragments. Ventress recula derrière Sanders puis se hissa à l’intérieur du dépôt par la fenêtre. Un autre coup fut tiré dans la rue. Sanders et Ventress passèrent en courant devant les comptoirs pillés et pénétrèrent dans une chambre forte où un coffre-fort à la porte béante révélait des cassettes en désordre. Ventress remit en place le couvercle sur les plateaux à bijoux vides, ramassa les quelques petits joyaux éparpillés sur le sol, et les mit dans les poches de Sanders.
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