Il aida le médecin à sauter de la fenêtre dans la ruelle derrière le dépôt, puis le guida vers une rue adjacente transformée par les lacis aériens en un tunnel de lumière vermillon. Ils s’arrêtèrent au premier tournant et Ventress montra la forêt à cinquante mètres.
— Courez jusque-là, allez n’importe où à travers la forêt, c’est tout ce que vous pouvez faire.
Il poussa Sanders en avant d’un coup de crosse ; la culasse de l’arme était déjà incrustée d’une masse de cristaux d’argent, comme un fusil à pierre médiéval. Sanders leva le bras. Les dards de pierres précieuses dansèrent au soleil comme un essaim de lucioles.
— Mon bras, Ventress ! Cela atteint l’épaule !
— Courez ! Rien d’autre ne peut vous aider. Le visage illuminé de Ventress se crispa de colère, on eût dit qu’il ne pouvait supporter le refus de Sanders d’accepter la forêt. Et ne gaspillez pas les pierres, elles ne dureront pas éternellement !
Sanders se força à courir et se dirigea vers la forêt. Il entra bientôt dans la première des cavernes de lumière. Il faisait tourner son bras comme une hélice informe et sentit les cristaux reculer légèrement. Il eut la chance d’atteindre rapidement la petite rivière tributaire du fleuve qui serpentait depuis le port et s’élança comme un fou sur sa surface pétrifiée.
Pendant des heures, il courut à travers la forêt, ayant perdu tout sens du temps. S’il s’arrêtait plus d’une minute, les bandes de cristal se formeraient sur son épaule, sur son cou et il se força à continuer, ne faisant halte que pour se laisser tomber épuisé sur les plages de glace. Il pressait alors les joyaux contre son visage pour empêcher la gaine glacée de se former, mais leur pouvoir faiblissait et comme les facettes s’émoussaient, ils se transformèrent en nodules de silice brut. Ceux qui étaient enchâssés dans les tissus de cristal de son bras brillaient toujours d’un éclat intense.
Courant à travers les arbres, il arriva enfin au bord du fleuve en faisant tournoyer son bras devant lui et il vit la flèche dorée du pavillon d’été. Trébuchant sur le sable vitrifié il se dirigea vers la gloriette. La vitrification de la forêt avait déjà soudé le pavillon aux arbres environnants et seules les marches et la porte ne portaient point de cristaux. Pour Sanders la gloriette représentait encore un faible espoir, un sanctuaire. Les châssis et les joints du balcon étaient ornés des emblèmes héraldiques de quelque bizarre architecture baroque.
Sanders s’arrêta à quelques mètres des marches et leva les yeux vers la porte fermée. Puis il tourna la tête et regarda de l’autre côté du chenal de plus en plus large du fleuve. Sa surface gemmée brillait au soleil, marbrée comme la croûte rose d’un lac salé. À deux cents mètres le yacht de Thorensen était toujours ancré dans son lac d’eau claire au confluent des cours d’eau souterrains.
Pendant qu’il l’observait deux hommes apparurent sur le pont avant. Ils étaient à demi cachés par le canon devant le mât, mais aux bandes de pansement élastique divisant son corps nu en deux moitiés blanche et noire, Sanders reconnut l’un d’eux, Kagwa, l’assistant de Thorensen.
Sanders fit quelques pas vers le bateau, se demandant s’il devait aller jusqu’à la limite de la surface pétrifiée pour nager ensuite à travers la mare d’eau claire. Bien que les cristaux pussent commencer à se dissoudre dans l’eau, il craignait que le poids de son bras ne l’entraîne immédiatement au fond.
Un éclair jaillit de la bouche du canon. Un instant plus tard le sol trembla légèrement. Sanders aperçut un boulet de huit centimètres fendant l’air dans sa direction. Avec un sifflement aigu il passa au-dessus de sa tête et alla s’écraser dans les arbres pétrifiés à vingt mètres de la gloriette. Puis le grondement de l’explosion lui parvint du yacht. Renvoyés par la surface dure du fleuve, les échos roulèrent autour des murs de la forêt, retentirent dans la tête de Sanders.
Ne sachant dans quelle direction aller, il courut vers des broussailles près des marches du pavillon. Il s’agenouilla, tenta de cacher son bras parmi les frondes cristallines. Les deux indigènes sur la vedette rechargeaient le canon, le grand mulâtre était à genoux et enfonçait l’écouvillon dans la gueule de l’arme.
— Sanders ! Le mot dit à voix basse, à peine plus qu’un murmure impérieux, venait de sa gauche. Le médecin regarda autour de lui, scruta la porte fermée de la gloriette. Alors, sous les marches il vit une main qui lui faisait signe.
— Ici, sous la maison !
Sanders courut jusqu’aux marches, vers l’étroite cavité sous la plate-forme du pavillon d’été. Ventress y était accroupi derrière un pilotis, fusil en main.
— Baissez-vous, venez, avant qu’ils ne vous tirent encore dessus !
Sanders se glissa dans l’étroite ouverture, Ventress le saisit par un pied et l’attira sous l’escalier, avec un grand geste irrité.
— Étendez-vous, mon Dieu, Sanders, vous prenez trop de risques !
Son visage marbré se tendit vers Sanders allongé sur le côté de la cavité. Puis Ventress regarda de nouveau au-dehors le fleuve et le bateau. Il tenait devant lui son fusil dont le canon décoré reflétait tous les jeux de la lumière à l’extérieur.
Sanders observait la sorte de cavité où il se trouvait, se demandant si Thorensen avait emmené Séréna et abandonné le pavillon d’été, espérant y prendre Ventress au piège, ou si ce dernier avait le premier atteint la gloriette après l’attaque du matin dans les rues de Mont Royal.
Les planches au-dessus d’eux s’étaient vitrifiées en une plaque solide comme roc mais on distinguait encore au centre les contours d’une trappe, que Ventress montra du doigt.
— Vous pourrez essayer de l’ouvrir dans un moment. Pas facile.
Sanders s’assit, leva son bras et se tourna pour pouvoir regarder l’autre berge du fleuve.
— Séréna, votre femme, est-elle ici ?
— Je serai bientôt auprès d’elle, fit-il en levant les yeux vers les poutres, la quête aura été longue. Il hésita, scruta l’extérieur, l’œil près du canon, examina les aigrettes d’herbe gelée qui bordaient les rives avant de continuer. Alors, vous l’avez vue, Sanders ?
Une baïonnette d’acier se trouvait par terre au milieu de quelques fragments péniblement détachés des bords de la trappe.
— Une minute seulement. J’ai dit à Thorensen de l’emmener d’ici.
Ventress posa son fusil et rampa jusqu’à Sanders. Il s’agenouilla dans la cavité comme une taupe lumineuse et regarda le médecin droit dans les yeux.
— Sanders, je ne l’ai pas encore vue, dites-moi… Oh, mon Dieu ! Il tambourina sur les poutres envoyant de sourds échos à travers la plate-forme.
— Elle… elle est bien. La plupart du temps, elle dort. Comment êtes-vous venu ici ?
L’esprit ailleurs, Ventress le regardait fixement. Puis il revint en rampant près de son fusil. Il fit signe à Sanders d’avancer, lui montra la rive à cinquante mètres. Il vit un des hommes de Thorensen étendu dans l’herbe, visage levé vers le ciel. Les éperons de gel de son corps en pleine cristallisation l’unissaient déjà aux broussailles.
— Pauvre Thorensen, murmura Ventress, un par un, ils le quittent. Il sera bientôt seul, Sanders.
Un autre éclair vint du canon du yacht. Le bateau recula légèrement dans l’eau, le boulet d’acier fit un arc à travers les airs et vint frapper les arbres à cent mètres de la gloriette. Pendant que le grondement de l’explosion retentissait autour du fleuve et faisait trembler la balustrade du balcon, Sanders remarqua la lumière s’échappant de son bras en une série d’ondes pâles. La surface du fleuve frémit, puis s’immobilisa et des rais de lumière carmin traversèrent l’air.
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