Kagwa et le mulâtre s’agenouillèrent de nouveau à côté du canon pour le recharger.
— Ils tirent mal, fit Sanders. Mais, Séréna, si elle est encore ici, pourquoi essaient-ils de toucher le pavillon ?
— Ils n’essaient pas, mon cher. Ventress surveillait les broussailles le long des berges comme s’il ne voulait pas courir le risque de voir Thorensen tenter d’arriver furtivement jusqu’au pavillon pendant que les jeux d’artillerie distrayaient son attention. Au bout d’un instant, apparemment tranquillisé, il se détendit.
— Il a d’autres plans, pour son gros canon. Il veut essayer de désagréger la croûte du fleuve par le bruit, il pourra alors amener son bateau jusqu’au pavillon et me tirer dessus pour me faire partir.
Et pendant l’heure qui suivit, une série de sourdes explosions se produisit effectivement, ponctuant l’air tranquille. Les deux Noirs s’affairaient auprès du canon et toutes les cinq minutes à peu près il y avait un bref éclair et un boulet d’acier volait par-dessus le fleuve. Quand ils rebondissaient sur la rive, contre les arbres, les échos des détonations faisaient naître d’étincelants sentiers rouges sur le sol pétrifié.
Et chaque fois le bras de cristal de Sanders et le costume de Ventress répandaient autour d’eux des arcs-en-ciel de lumière.
— Que faites-vous ici, Sanders ? demanda Ventress pendant une accalmie. Il n’y avait pas trace de Thorensen, Kagwa et le mulâtre travaillaient seuls. Ventress avait de nouveau rampé jusqu’à la trappe et en détachait des fragments avec la baïonnette, s’arrêtant de temps à autre pour appuyer la tête contre la plate-forme et écouter s’il y avait quelque bruit au-dessus. Je pensais que vous étiez parti, continua-t-il.
— La femme d’un de mes confrères de Fort Isabelle, Suzanne Clair, s’est enfuie dans la forêt hier soir. C’était en partie de ma faute. Sanders baissa les yeux sur la gaine de cristal de son bras. Comme il n’avait plus à porter cet énorme poids, il découvrit qu’il était moins effrayé par son aspect monstrueux. Bien que les tissus cristallins fussent froids comme glace et qu’il ne pût bouger ni sa main ni ses doigts, les nerfs et les tendons semblaient avoir retrouvé une vie propre et brillaient comme la dure et dense lumière qu’ils émettaient. Il ne sentait quelque chose que le long de l’avant-bras, à l’endroit où il avait arraché une petite bande de cristaux, mais là même c’était moins une douleur qu’une sensation de chaleur pendant la recuisson des cristaux.
Une nouvelle explosion gronda de l’autre côté du fleuve. Ventress jeta la baïonnette et revint rapidement à sa place près des marches.
Sanders observait le bateau. Il était toujours ancré à l’embouchure de la petite rivière, mais Kagwa et le mulâtre avaient abandonné le canon et étaient descendus à l’intérieur. Ils avaient évidemment tiré leur dernier boulet. Ventress montra d’un doigt osseux le panache de fumée à l’arrière. Le yacht tourna lentement, les fenêtres de la cabine se montrèrent sous un nouvel angle et ils virent tous deux un grand homme blond à la roue du gouvernail.
— Thorensen ! Ventress rampa en avant.
Sanders ramassa la baïonnette de la main gauche. Le bateau faisait machine arrière, la fumée se traînait le long de sa coque. Puis il s’arrêta pour ensuite glisser en avant, prendre de la vitesse, l’étrave fendant l’eau tranquille. Cinquante mètres le séparaient de la croûte pétrifiée. Quand il changea de direction pour aller vers une faille révélée par le bombardement, Sanders se rappela Thorensen examinant les passages à travers la surface effondrée quand Ventress avait échappé au mulâtre.
À une allure de vingt nœuds, le yacht avança jusqu’à la limite de l’eau libre puis enfonça les minces cristaux comme un briseur de glaces. Au bout de trente mètres, il réduisit sa vitesse. Quelques énormes glaçons s’empilèrent devant son étrave, il glissa de côté, s’arrêta. Il y eut des signes d’activité sur le pont pendant que les hommes à l’intérieur luttaient avec les commandes. Ventress pointa son fusil sur la fenêtre de la cabine. À cent mètres, le bateau était hors de portée. Autour de lui d’immenses failles apparaissaient à la surface du fleuve et la vive lumière carmin tachait de sang la glace environnante. Les arbres le long de la berge tremblaient encore sous l’impact, et leurs rameaux répandaient de la lumière comme fleurs liquides.
Après un temps d’arrêt le yacht recula d’un mètre ou deux, revint en arrière dans le chenal qu’il s’était tracé. À cinquante mètres, à l’entrée du lac d’eau tranquille, il stoppa.
Au bout d’un instant, il s’élança de nouveau en avant, l’étrave hors de l’eau. Ventress mit la main sous sa veste, tira de son étui le revolver automatique que Sanders avait passé en fraude à la douane.
— Prenez-le ! Ventress pointa son fusil sur la vedette et cria à Sanders : « Surveillez la rive de votre côté, je guette Thorensen ! »
Cette fois-ci, la régulière marche en avant du bateau fut arrêtée plus brusquement. Il se heurta à de lourds glaçons, éparpilla à la surface une demi-douzaine de blocs de cristal géants, puis en éperonna un dernier, s’arrêta net, et donna fortement de la bande, le moteur tournant toujours. Les hommes à bord furent jetés au sol dans la cabine et il fallut plusieurs minutes pour redresser le bateau et le faire revenir lentement en marche arrière à travers le chenal.
Il revint encore plus lentement, l’étrave fendant d’abord peu à peu la surface pour écarter ensuite les blocs de cristal de son chemin.
Sanders restait accroupi derrière un des pilotis, attendant que le mulâtre tire un coup de canon avant que le yacht n’arrive près de Ventress. Il n’était plus qu’à soixante-quinze mètres de la gloriette, son haut pont se dressait en l’air au-dessus d’eux. Ventress paraissait pourtant tout à fait calme et surveillait la rive pour prévenir toute attaque-surprise.
Le sol trembla sous le pavillon quand le bateau enfonça son étrave à maintes reprises dans l’embâcle de cristal. La fumée les entourait, empestait l’air pur. Le yacht se rapprochait chaque fois de quelques mètres et son étrave se brisait en éclats blancs. Il était déjà enveloppé d’une mince gelée et le mulâtre ouvrit à coups de crosse les fenêtres de la cabine qui se cristallisaient. Le bastingage était festonné de fins éperons. Ventress manœuvrait, tentait de tirer sur un des hommes dans la cabine, mais leurs têtes étaient cachées par les vitres brisées. Lancés à la surface, les blocs de cristaux humides s’éparpillaient de chaque côté du bateau qui avançait toujours et des fragments patinèrent à travers les marches de la gloriette.
— Sanders ! Ventress se redressa à demi, son visage et sa poitrine à découvert. Ils sont bloqués par les glaces !
À 30 mètres, son étrave brisée, plantée dans une faille entre deux énormes glaçons, le bateau s’inclinait sur un flanc, puis sur l’autre. Son moteur ronfla, puis le bruit diminua, mourut. Immobile, le yacht se dressait en face d’eux, et une fine gelée le transformait déjà en un bizarre gâteau de mariage.
Il se balança légèrement une ou deux fois comme si l’on lançait un grappin d’un hublot à l’avant.
Ventress braquait toujours son fusil sur la cabine. À 3 mètres à sa droite, Sanders tenait d’une main le revolver ; son bras sur le sol à côté de lui étincelait de sa propre vie cristalline. Ils attendirent ensemble que Thorensen bougeât. Le bateau resta silencieux une demi-heure, la gelée s’épaissit sur le pont. Des crêtes en spirales se formèrent autour des fenêtres de la cabine, décorèrent le bastingage et les hublots. L’étrave écrasée était hérissée de fanons comme une baleine gelée. Sous le pont, le canon se transformait en une pièce d’artillerie médiévale dont la bouche était embellie de crêtes et d’antennes exquises.
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