Sanders était toujours immobile à côté de sa croix quand un petit groupe, sautant et bondissant, vint faire des cabrioles autour de lui comme des élus nouvellement admis en Paradis donnant la sérénade à l’archange de service. Un vieil homme au visage déformé et illuminé passa à côté de Sanders, montrant ses mains sans doigts dont les jointures rongées répandaient une lumière de pierre précieuse. Sanders se rappela les lépreux assis sous les arbres près de l’hôpital de la mission. Ces derniers jours toute la tribu était entrée dans la forêt. Ils s’éloignèrent de lui en dansant sur leurs jambes estropiées, tenant leurs enfants par la main et de grotesques arcs-en-ciel rendaient éblouissants leurs visages.
Sanders les suivit, tirant à deux mains sa croix. À travers les arbres, il vit leur procession qui semblait s’évanouir aussitôt qu’apparue comme s’ils étaient impatients de se familiariser avec chaque arbre, chaque bosquet du paradis qu’ils venaient de découvrir. Pourtant, sans raison, tout le groupe revint sur ses pas, ravi, eût-on dit, de contempler encore Sanders et sa croix. Comme ils passaient à côté de lui, Sanders aperçut à leur tête une femme de haute taille en robe sombre qui appelait les autres d’une voix claire. Ses bras et son pâle visage brillaient déjà de la lumière de cristal de la forêt. Elle tourna la tête, regarda en arrière et Sanders se mit à hurler.
— Suzanne, Suzanne ! Venez ici.
Mais la femme et le reste de la bande s’étaient déjà égaillés parmi les arbres. Trébuchant, Sanders découvrit sur le sol ce qui restait de leur maigre bagage, pantoufles, paniers brisés, sébiles avec quelques grains de riz, dont la fusion avec le sol vitrifié était déjà à demi faite.
Sanders passa à côté du corps à demi cristallisé d’un petit enfant qui, incapable de suivre les autres, s’était laissé distancer. Il avait dû s’étendre pour se reposer, il était à présent scellé dans le sol. Sanders écouta les voix qui se perdaient parmi les arbres, les parents de l’enfant devaient être avec la troupe. Il abaissa la croix sur l’enfant et attendit pendant que les cristaux en déliquescence disparaissaient de ses bras et de ses jambes. Libérées, les mains déformées de l’enfant s’agitèrent en l’air. D’un bond, il se remit debout et partit en courant à travers les arbres et la lumière en se dissolvant ruisselait de sa tête et de ses épaules.
Sanders suivait toujours la procession, à présent perdue au loin, quand il atteignit la gloriette où Thorensen et Séréna s’étaient tout d’abord réfugiés. Les joyaux de la croix luisaient à peine dans la lumière faiblissante du crépuscule. La croix avait déjà perdu beaucoup de son pouvoir ; la plupart des petits diamants et des rubis avaient pâli, n’étaient plus que ternes nœuds de carbone et de corindon. Seules les grosses émeraudes brillaient encore et se détachaient sur la blanche coque du bateau de Thorensen pris au piège dans la faille en face du pavillon d’été.
Sanders avança le long de la rive, passa à côté des restes de cristal du mulâtre dans la peau du crocodile. Les deux ne faisaient plus qu’un, l’homme, mi-blanc, mi-noir, fondu en la sombre bête gemmée. Leurs contours étaient encore visibles pendant que se mêlaient leurs tissus efflorescents. Le visage du mulâtre brillait à travers la mâchoire et les yeux en surimpression du grand crocodile.
La porte de la gloriette était ouverte. Sanders monta les marches, entra dans la chambre, baissa les yeux vers le lit. Dans ses profondeurs gelées, comme nageurs endormis au fond d’un lac enchanté, gisaient Séréna et le propriétaire de la mine. Les yeux de Thorensen étaient clos et les délicats pétales d’une rose rouge sang s’épanouissaient autour du trou dans sa poitrine comme une exquise plante marine. Séréna dormait calmement à côté de lui, les battements invisibles de son cœur entouraient son corps d’une gaine de faible lumière ambrée. Bien que Thorensen fût mort en essayant de la sauver, elle continuait à vivre de sa propre demi-mort.
Quelque chose étincela dans l’obscurité derrière Sanders. Il se retourna pour voir une brillante chimère, un homme aux bras et à la poitrine incandescents, courant au milieu des arbres tandis qu’une cascade de particules se diffusaient dans l’air derrière lui. Sanders recula derrière la croix, mais l’homme avait déjà disparu, tourbillonnant au milieu des cavernes de cristal. Comme pâlissait son sillage lumineux, Sanders entendit sa voix dont les échos retentirent dans l’air gelé et ses mots plaintifs étaient gemmés et ornementés comme tout ce qui se trouvait, dans ce monde en métamorphose. Séréna, Séréna !
VIII. Le soleil prismatique
Deux mois plus tard, en terminant sa lettre au Dr Paul Derain, directeur de l’hôpital des lépreux de Fort Isabelle, dans sa tranquille chambre d’hôtel à Port Matarre, Sanders écrivait :
« Il semble difficile de croire, Paul, dans cet hôtel vide, que les étranges événements de cette forêt fantasmagorique se soient réellement passés. En fait, pourtant, je ne suis guère qu’à 60 kilomètres à vol d’oiseau (ou devrais-je dire de griffon) du foyer à 15 kilomètres au sud de Mont Royal, et s’il fallait quelque chose pour me rappeler ces événements, il y a la blessure à peine cicatrisée de mon bras. Selon le barman, en bas (je suis heureux de vous dire que lui au moins est toujours à son poste) presque tout le monde est parti. D’après lui, donc, la forêt avance à l’allure de quelque quatre cents mètres par jour. Un des journalistes en visite ici, parlant à Louise, a prétendu qu’à cette allure un tiers au moins de la surface de la terre sera atteint en dix ans, et que vingt capitales de par le monde seront des villes pétrifiées sous des couches de cristal prismatique, comme c’est déjà le cas pour Miami. Vous avez sans aucun doute lu des articles sur la ville abandonnée et ses mille flèches de cathédrale, vision de saint Jean matérialisée.
« À dire vrai, cependant, cette perspective ne m’inquiète guère. Comme je vous l’ai dit, Paul, il est pour moi évident à présent que les origines de ces phénomènes sont plus que physiques. Quand, chancelant hors de la forêt, je tombai sur un cordon de troupes à 8 kilomètres de Mont Royal, deux jours après avoir vu le fantôme impuissant qui avait été Ventress, la croix d’or serrée dans mes bras, j’étais décidé à ne plus jamais entrer dans la forêt. Par un de ces ridicules renversements de la logique, loin d’être acclamé comme un héros, je me retrouvai devant un tribunal militaire m’accusant sommairement de pillage. Apparemment, on avait dépouillé la croix d’or de ses joyaux, dons généreux des compagnies minières, et je protestai en vain, expliquant que les pierres évanouies avaient été le prix de mon salut. Seules les interventions de Max Clair et de Louise Péret me sauvèrent. Sur notre suggestion, une patrouille de soldats équipés de croix incrustées de pierres précieuses entra dans la forêt pour tenter de trouver Suzanne et Ventress, mais elle fut forcée de battre en retraite.
« Quels qu’aient été alors mes sentiments, cependant, je sais à présent que je retournerai un jour dans la forêt à Mont Royal. Chaque nuit le disque brisé du satellite Écho passe au-dessus de nos têtes, illuminant le ciel de minuit comme un lustre d’argent. Et je suis convaincu, Paul, que le soleil lui-même est efflorescent. Au crépuscule, quand son disque est voilé par la poussière pourpre, il semble que s’entrecroise à sa surface un treillis bien particulier, une vaste herse qui s’étendra un jour jusqu’aux planètes et aux étoiles, les arrêtant dans leur course.
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