La lumière d’après-midi faiblissait. Sanders surveillait la rive à sa droite. Les éclatantes couleurs s’étaient assombries et le soleil déclinait derrière les arbres à l’ouest.
Alors, au milieu des blanches aigrettes de l’herbe, il vit le long corps d’argent d’une créature remontant péniblement la berge. Ventress, accroupi à côté de lui scrutait l’horizon dans la demi-obscurité. Ils observèrent la gueule gemmée, les pattes avant recourbées dans leur armure de cristal. Le crocodile avançait lentement de côté sur le ventre avec son antique mouvement reptilien. Il avait bien cinq mètres de long et paraissait se mouvoir à l’aide de sa queue plus qu’avec ses pattes. La patte avant se dressait gelée dans sa gaine cristalline. Quand il bougeait la lumière se répandait hors de ses yeux hyalins et de sa gueule entrouverte et pleine de joyaux.
Il s’arrêta, comme s’il avait senti les deux hommes sous la gloriette, puis reprit sa marche en avant. À deux mètres d’eux, il s’arrêta de nouveau, fit faiblement bouger sa mâchoire. Son corps écrasait l’herbe sur son passage. Sanders observa les yeux vides au-dessus de la bouche ouverte, éprouvant une sorte de sympathie pour ce monstre dans son armure de lumière, incapable de comprendre sa propre transfiguration.
Puis, quand les dents de pierres précieuses étincelèrent, Sanders aperçut le canon d’un revolver. Il se retint de crier, baissa la tête, s’écarta des pilotis. Quand il releva la tête il vit s’ouvrir la gueule du crocodile. Le canon de l’arme avança sous la rangée de dents du haut. On tira sur l’ombre du pilotis de bois.
Dans le bruit, la lumière de la détonation, Sanders posa l’automatique sur la surface dentée de son bras de cristal et tira sur la tête du crocodile. Il fit un mouvement de côté, la gueule de l’arme le cherchait toujours. Sous la peau cristallisée Sanders aperçut les coudes et les genoux d’un homme. Il tira encore sur le thorax et l’abdomen de la carapace. Avec un sursaut, comme galvanisée, l’énorme bête s’éleva en l’air sur ses pattes de derrière, resta un instant dressée comme un saurien de pierres précieuses, puis retomba sur le côté, révélant la large fente allant de la mâchoire à l’abdomen. Attaché à l’intérieur, le corps du mulâtre gisait, visage levé vers le crépuscule, sa peau noire illuminée par le bateau de cristal ancré comme un fantôme derrière lui.
On entendit des bruits de pas sur l’autre rive. Avec un cri, Ventress se mit à genoux, tira. Il y eut un hurlement et le corps à demi couvert de pansements de Kagwa tomba au milieu des aigrettes d’herbe à 10 mètres du pavillon d’été. Il se releva, passa en chancelant à côté de la maison, sans plus savoir ce qu’il faisait. Un instant les dernières lueurs du jour sur sa peau sombre le firent paraître presque aussi blanc que le petit Ventress. Le deuxième coup l’atteignit en pleine poitrine et le renversa sur la berge. Il resta étendu face contre terre à la limite de l’ombre.
Sanders attendit sous les marches pendant que Ventress rechargeait son arme. Puis le petit homme s’agita, observa les deux corps. Il y eut un silence de quelques minutes. Il toucha enfin Sanders à l’épaule du canon de son fusil.
— C’est le moment, docteur.
— Que voulez-vous dire ? fit Sanders, regardant son visage sans expression.
— Il est temps pour vous de partir, docteur. Thorensen et moi sommes seuls à présent.
Sanders se remit debout, hésitant à se montrer.
— Thorensen comprendra, lui dit Ventress, sortez de la forêt, Sanders, vous n’êtes pas encore prêt à venir ici.
Le costume du petit homme était déjà recouvert d’étincelantes écailles de cristal.
Sanders fit donc ses adieux à Ventress. Au-dehors, le bateau blanc était déjà soudé aux blocs irréguliers à la surface du fleuve. Quand il s’éloigna de la gloriette le long de la rive abandonnant derrière lui trois morts dont l’un était encore dans la peau du crocodile, Sanders ne vit pas trace de Thorensen. À 100 mètres de la maison, à la première boucle du fleuve, il jeta un regard en arrière, mais Ventress était resté caché sous la plate-forme. Au-dessus de lui la faible lumière d’une lanterne luisait derrière les fenêtres de glace.
À la fin de cet après-midi, quand la lumière de rubis sombre du crépuscule s’abattit sur la forêt, Sanders arriva enfin dans une petite clairière où le chant grave d’un orgue se répercutait à travers les arbres. Au centre se dressait une petite église dont la mince flèche était unie aux branches des arbres environnants par un réseau de cristal.
Sanders leva son bras gemmé pour éclairer les portes de chêne. Il les poussa, entra dans la nef. Une brillante lumière reflétée par les vitraux se déversait sur l’autel. Appuyé contre la grille du sanctuaire, Sanders, tout en écoutant l’orgue, tendit son bras vers la croix d’or incrustée de rubis et d’émeraudes. La gaine glissa pour se dissoudre comme eût fondu une manche de glace. Les cristaux en déliquescence firent couler de son bras la lumière comme d’une fontaine trop pleine.
Le père Balthus, assis à l’orgue, tourna la tête vers le Dr Sanders. Ses doigts minces tiraient des tuyaux une musique ininterrompue qui s’élevait à travers les vitraux vers le lointain soleil écartelé.
VII. La sarabande des lépreux
Sanders resta trois jours avec Balthus tandis que se dissolvaient les dernières pointes de cristal des tissus de son bras. Toute la journée, agenouillé près de l’orgue, il actionnait la soufflerie de son bras gemmé. Au fur et à mesure que se dissolvaient les cristaux, les blessures de son bras déchiré se remettaient à saigner et le sang lavait les prismes pâles des tissus à vif.
Au crépuscule, quand le soleil s’enfonçait en mille fragments dans la nuit occidentale, le père Balthus abandonnait l’orgue et venait sur le porche regarder les arbres spectraux. Son mince visage d’homme d’étude, ses yeux calmes dont la sérénité était démentie par les mouvements nerveux de ses mains, avaient la tranquillité trompeuse d’un être qui se remet d’une attaque de fièvre. Il observait Sanders pendant qu’ils mangeaient leur maigre dîner sur un tabouret près de l’autel, protégé de l’air embaumeur par les joyaux de la croix.
Cet emblème avait été offert par les compagnies minières et l’immense croix d’au moins deux mètres d’envergure portait son poids de pierres précieuses comme les rameaux des arbres cristallisés dans la forêt. Les rangées d’émeraudes et de rubis entre lesquelles les petits diamants de Mont Royal formaient des dessins étoilés, allaient d’une extrémité à l’autre de la croix. Les joyaux émettaient une dure lumière continue si intense que les pierres semblaient avoir fusionné en un spectre cruciforme.
Sanders crut d’abord que Balthus voyait dans le fait qu’il avait survécu un exemple de l’intervention du Tout-Puissant. Quand il lui exprima sa gratitude, Balthus eut un sourire ambigu. Pourquoi était-il revenu dans son église ? Elle était à présent entourée de treillis de cristal, prise dans l’étreinte d’un immense glacier.
De la porte du chœur, Sanders apercevait les bâtiments et le dortoir de l’école indigène décrits par Max Clair, foyer sans doute de la tribu de lépreux abandonnée par son prêtre. Sanders parla de sa rencontre avec les lépreux, mais Balthus n’eut pas l’air de s’intéresser à ses anciens paroissiens ni à leur sort. La présence même de Sanders n’enlevait rien à son isolement. Préoccupé de lui-même, il restait assis des heures devant l’orgue ou errait à travers les bancs vides.
Un matin cependant, Balthus trouva un python aveugle qui tentait d’entrer par la porte du porche. Ses yeux avaient été transformés en énormes joyaux qui s’élevaient de son front telles des couronnes. Balthus s’agenouilla, ramassa le serpent, enroula son long corps autour de ses bras, le transporta dans la petite nef jusqu’à l’autel et le leva vers la croix. Il l’observa avec un sourire forcé quand, sa vue revenue, il s’éloigna, rampant à travers les bancs.
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