— Ah ?
— Oui ! je vais prendre le lit et je compte ne pas le quitter. Il n’y a aucune raison que Bonforte n’ait pas un rhume jusqu’à ce qu’il se sente assez d’attaque pour reprendre son personnage lui-même. Chacune de mes apparitions accroît les probabilités pour que quelqu’un découvre que quelque chose cloche. Et il suffit que je fasse un mouvement pour que cette tête de cochon de Corpsman grogne, quoi que je fasse. Un artiste ne peut rien réussir s’il y a toujours quelqu’un qui passe son temps à tout lui compliquer. Ainsi donc, ça suffit comme ça et on baisse le rideau.
— Ne vous tracassez pas pour si peu, Chef. A partir de maintenant, je vous débarrasse de Corpsman… Ici, d’ailleurs, nous n’allons pas nous trouver dans les jambes les uns des autres comme nous l’étions à bord.
— Non, Rog, inutile d’insister, j’ai pris cette décision et je vais m’y tenir… oh ! vous pouvez compter sur moi. Je resterai là jusqu’à ce que M. Bonforte soit capable de recevoir. Et on pourra faire appel à moi pour les cas d’urgence. (Il me revenait soudain que l’empereur m’avait demandé de rester, qu’il avait considéré comme allant de soi que je resterais.) Mais réellement, il vaut mieux qu’on ne me voit pas… Pour le moment, nous y sommes arrivés. Oui, on sait. Il y a quelqu’un qui est au courant. Quelqu’un qui n’ignore pas que ce n’est pas un véritable Bonforte qui a subi la cérémonie de l’adoption. Mais il n’ose pas soulever le débat. Il a peur d’élever le conflit et il manque de preuves. Ce même quelqu’un soupçonne qu’on a pris un double pour l’envoyer rendre visite à l’empereur, ce matin. Ce n’est pas sûr. Comment savoir ? Puisqu’il y a toujours une possibilité pour que Bonforte en personne, le vrai, ait pu se remettre suffisamment à temps pour aller au Palais, lui-même, en chair et en os. C’est bien ça, non ?
— Hum ! Je crains qu’ils ne soient tout à fait sûrs que vous êtes un double, Chef.
— Hein ?
— Oui ! Nous avons un peu nuancé la vérité pour vous empêcher d’être nerveux. Le toubib, dès son premier examen, a été convaincu que, sauf miracle, M. Bonforte ne pourrait pas se rendre à l’audience impériale. Ceux qui lui ont fait cette piqûre doivent être au moins aussi au courant que nous.
— Mais alors, vous vous moquiez de moi quand vous me disiez qu’il était en train de se rétablir. Rog, la vérité. Comment va-t-il ? mais pas de blagues.
— Non. Je vous ai dit la vérité cette fois-là, Chef. C’est même pour ça que je vous demandais de le voir. Alors qu’auparavant ça m’arrangeait plutôt quand vous ne vouliez pas lui rendre visite… De toute manière, maintenant, il serait utile que vous y alliez… non ?
— Mmm… vous savez…(Les raisons que j’avais eues de ne pas le voir n’avaient pas changé. Au cas où j’aurais à reprendre mes fonctions, je ne voulais pas que mon inconscient me joue des tours. Je devais jouer le rôle d’un homme en bonne santé :) écoutez, Rog, tout ce que je vous ai dit vaut toujours. Et vaut même davantage eu égard à ce que vous venez de me révéler. S’ils se doutent que le Chef a été doublé, alors il ne faut pas recommencer. On les a eus à la surprise, aujourd’hui… ou peut-être n’ont-ils pas pu nous démasquer, dans ces circonstances. Mais ça peut se retrouver plus tard. Donc pas de risque inutile. Ils peuvent très bien nous préparer un piège, une trappe, je ne sais pas quelle épreuve ou quel examen ? et alors, adieu mes frères ! La bombe fait boum !
J’en étais convaincu. Bill avait eu raison. Bronchopneumonie et non rhume de cerveau.
N’empêche, tels sont les pouvoirs de la suggestion, en me réveillant, le lendemain matin, j’avais mal à la gorge et le nez qui coulait. Capek eut la bonté de me préparer le nécessaire, et à l’heure du dîner, j’avais repris consistance humaine. Mais on n’en publia pas moins un bulletin de santé où il était parlé d’une « infection par virus ». Les villes hermétiquement closes et « climatisées » de la Lune étant ce qu’elles sont, personne ne voulut s’exposer à la contagion et aucun effort persévérant ne put mettre en défaut la vigilance de mes anges gardiens. Quatre jours durant, je me reposai et bouquinai… Je devais même découvrir que la politique et l’économie pouvaient passionner. Mais jusque-là, je n’y avais jamais pensé que de loin. L’empereur m’avait fait envoyer des fleurs provenant des serres royales. Ou n’étaient-elles pas pour moi ?
Aucune importance.
Je fainéantais, je baignais dans ce luxe véritable qu’il y avait à me retrouver dans la peau de Lorenzo, ou même tout simplement dans celle de Lawrence Smith. Et je me surprenais en train de jouer, automatiquement, le rôle du Chef, dès que quelqu’un entrait. Le moyen de faire autrement. D’ailleurs ce n’était pas la peine. Puisque je ne devais voir que Penny, le D rCapek, et aussi, quelques instants, Dak Broadbent.
Les meilleures choses empâtent la bouche, et je commençais à être aussi fatigué de ma chambre d’oisif que d’une salle d’attente de bureau de placement. C’est dire si la visite du pilote me fit plaisir :
— Alors, Dak, quoi de neuf ?
— Oh ! pas grand-chose. J’essaie de m’occuper de la vérification du matériel du navire, d’une main. Et de l’autre main, j’aide Rog autant que je peux. Le pauvre vieux ! La préparation de la campagne électorale va lui donner au moins un ulcère d’estomac… Ah ! la politique !
— Comment se fait-il, Dak, que vous vous soyez fourré là-dedans ? J’aurais cru que les voyageurs s’intéressaient à peu près autant à la politique que… mettons les acteurs. Et vous en particulier…
— Oui… C’est vrai et ce n’est pas vrai. La plupart des navigateurs se fichent du tiers comme du quart de savoir quel est le parti qui gouverne ou qui ne gouverne pas, tant qu’il y a de la marchandise à transporter à travers le ciel. Mais pour ça, il faut justement qu’il y ait du commerce. Et le commerce doit être bénéficiaire. Et pour qu’il le soit, il faut la liberté et surtout il ne faut pas de « zones défendues ». Liberté chérie ! Et à partir de ce moment, vous vous trouvez en train de faire de la politique. Personnellement, je suis d’abord venu ici pour soutenir la règle du « Voyage Continu ». C’était trop bête vraiment de voir les marchandises payer deux fois des droits d’entrée dans le cas du « commerce triangulaire ». Le projet de loi de M. Bonforte a passé. Et de fil en aiguille, ça fait six ans que je commande le yacht du patron et je représente mes collègues du Syndicat des Pilotes depuis les dernières élections générales (Soupir.) Je ne sais même pas comment ça a pu se produire.
— Alors je suppose que vous ne demandez qu’à ne pas vous représenter ?
— Tu n’as rien compris, vieux frère ! Tant qu’on n’a pas fait de politique, on ne sait pas ce que c’est que la vie.
— Mais vous venez de dire…
— Je sais bien. C’est brutal et c’est souvent sale. Et toujours beaucoup de travail et des détails ennuyeux. Mais pour les grandes personnes, c’est le seul sport possible. Les autres sont bons pour les enfants. Tous. (Il se lève.) Maintenant, faut que je m’en aille.
— Restez encore un peu, voyons.
— Peux pas. L’Assemblée se réunit demain. Il faut que j’aille aider Rog. Je n’aurais pas dû venir du tout.
— Ah ! oui ! il y a séance demain.
En effet, la Grande Assemblée devait, avant la dissolution effective, se réunir et accepter le cabinet chargé d’expédier les affaires courantes. Mais je n’y avais pas pensé. Simple routine. Une formalité comme celle qui avait consisté à présenter la liste de mon cabinet à l’empereur :
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