Le parti disposait toujours d’une quarantaine de circonscriptions permettant soit de transformer quelqu’un en ministre possible, soit de faciliter la tâche à un secrétaire politique. Quelqu’un comme Penny, par exemple, devenait encore beaucoup plus utile en devenant membre de l’Assemblée ce qui lui permettait de pénétrer dans tous les comités par exemple. Ou alors, d’autres raisons politiques présideraient au choix de ces candidats qu’on dotait d’une circonscription où ils seraient sûrement élus. Bonforte lui-même en avait une, ce qui lui épargnait le souci de sa propre campagne électorale. Clifton se trouvait dans le même cas. Dak en aurait bénéficié aussi, mais il n’avait pas besoin de solliciter les suffrages de ses collègues des syndicats de pilotes. Rog alla même jusqu’à me laisser entendre que si je voulais revenir un jour sous ma véritable apparence, je n’aurais qu’à parler et que mon nom figurerait sur la liste.
Certains des « bourgs pourris » étaient réservés aux fidèles du parti qu’on savait prêts à offrir leur démission dans le délai le plus bref dès qu’il serait nécessaire au parti de disposer d’un siège en faveur d’un candidat à un poste de cabinet, par exemple.
Le tout avait un très fort goût de paternalisme et de petite assemblée souveraine. La coalition étant ce qu’elle était, il fallait Bonforte pour trancher entre parties prenantes et soumettre la liste des sièges attribués. C’était une corvée des derniers jours qui précédaient de peu la rédaction des listes, ce qui permettait les modifications de la dernière heure.
Quand Rog et Dak firent leur entrée, je travaillais à un discours et j’avais donné pour instruction à Penny de ne me déranger qu’en cas d’incendie. Quiroga venait de faire, à Sydney, Australie, une déclaration absurde dont nous pouvions prouver la fausseté, de façon à le gêner fort. Je n’avais pas attendu un projet. Et je comptais que ma version serait approuvée.
Quand ils furent entrés, je leur lus mes premiers paragraphes :
— Alors, qu’en dites-vous ?
— Ça devrait lui clouer le bec, répondit Rog. Chef, voici la liste des candidatures proposées. Vous voulez jeter un coup d’œil ? Il faut que nous arrivions là-bas d’ici vingt minutes.
— Sacré meeting ! je ne vois pas du tout pourquoi j’irais là-bas ni pourquoi je regarderais la liste. Quelque chose de spécial ?
Je n’en regardai pas moins la liste : Je connaissais tous ces noms grâce aux archives Farley. D’autres, je les connaissais pour avoir rencontré ceux qui les portaient. Je savais, en outre, pour quelle raison l’on avait proposé la plupart d’entre eux.
Et puis, je m’arrêtai sur un nom :
« Corpsman, William J. »
Je fis de mon mieux pour ne montrer aucune humeur et je demandai, très calme :
— Rog, Bill figure sur cette piste, pourquoi ?
— Ah oui, je voulais vous mettre au courant, Chef. Ça n’a pas toujours collé entre vous et lui, Chef. Ce n’est pas un reproche que je vous fais puisque c’était la faute de Bill. Mais enfin, il y a toujours au moins deux points de vue auxquels on peut considérer les choses. Mais vous ne vous êtes peut-être pas rendu compte d’une chose, Chef, c’est que Bill souffre d’un grave complexe d’infériorité. D’où son caractère de cochon. Voilà pour le guérir, ou l’améliorer au moins.
— Ah ?
— Oui, c’est son ambition de toujours. Vous comprenez, le reste d’entre nous a un statut officiel, nous faisons partie de la Grande Assemblée. Je veux dire nous travaillons directement sous vos… ordres, Chef. Bill, lui, se fait du mauvais sang à ce propos. Je l’ai entendu se plaindre après le troisième verre de ce qu’il n’était qu’un « salarié ». Ça le rend amer. Cela ne vous gêne pas, n’est-ce pas ? Le parti peut se le permettre et c’est payer bon marché pour l’élimination des frictions internes au Quartier général.
J’avais tout à fait retrouvé mon sang-froid maintenant :
— Ça ne me regarde pas, vous savez. Si c’est la volonté de M. Bonforte, pourquoi voulez-vous que ça me fasse quelque chose ? (Il y eut un échange de regards entre Rog et Dak.) C’est bien ce que M. Bé désire, n’est-ce pas, Rog ?
— Mets-le au courant, Rog, dit Dak.
— Vous comprenez, Chef, Dak et moi avons décidé ça. Nous avons cru bien faire.
— Et M. Bonforte n’a pas approuvé cette désignation ? Vous lui avez demandé ?
— Non, non.
— Et pourquoi pas ?
— Ça n’en vaut pas la peine. C’est un vieil homme fatigué. Je ne l’ai dérangé que pour des décisions portant sur des questions de doctrine. Ce n’est pas le cas. La circonscription reste nôtre quel que soit celui qui la représente.
— Alors pourquoi me demander mon avis ?
— Nous pensions que vous deviez être au courant. Savoir la nouvelle et savoir pourquoi. Nous pensions que vous approuveriez.
— Moi ? Vous venez me demander de décider quelque chose qui dépend de M. Bonforte. Je ne suis pas M. Bonforte. Ou bien cette décision dépend de lui, il fallait le lui demander à lui. Ou alors elle ne dépend pas de lui et il ne faut pas me demander de l’approuver.
Dak soupira et dit à Rog :
— Mets-le au courant. Ou veux-tu que je le fasse, moi ?
Clifton enleva le cigare et dit :
— Chef, M. Bonforte a eu une attaque, il y a trois jours. On ne peut pas le déranger.
Je ne dis rien, ne bougeai pas. Me récitai tout bas une longue suite de vers. Et quand je me retrouvai en forme, je demandai :
— Comment est son esprit ?
— Oh ! il a l’esprit clair. Mais il est terriblement fatigué. Cette semaine d’emprisonnement a marqué sur lui plus que nous ne nous en étions rendu compte. Il est resté dans le coma pendant vingt-quatre heures. Il en est sorti maintenant, mais il a la moitié du visage paralysée, le visage et la moitié gauche du corps entier.
— Et que dit le D rCapek ?
— Il pense que si le caillot disparaît, il sera comme avant. Mais il ne devra pas se fatiguer. Mais, Chef, pour le moment, il est encore malade. Et il va falloir continuer la campagne électorale sans lui.
J’eus un peu l’impression que j’avais eue en apprenant la mort de mon père. Je n’avais jamais vu Bonforte. On m’apportait ses remarques en marge de la dactylographie. Et c’est à cause de sa présence dans la chambre d’à côté, que tout avait été possible.
— Bon, eh bien, puisqu’il n’y a rien d’autre à faire, Rog…
— Oui, Chef. Il faut que nous nous rendions à cette réunion. Mais que pensez-vous de ça ?
— Oh ! (J’essayais de réfléchir. Peut-être Bonforte aurait-il songé vraiment à récompenser Bill en lui faisant donner le droit de se faire appeler « le très honorable », simplement pour lui faire plaisir. Bonforte n’était pas mesquin. Il n’était pas homme à empêcher une vache de brouter. Dans un essai sur la politique, n’avait-il pas écrit : « Je ne suis pas un intellectuel. Et si j’ai un talent quelconque, c’est celui de mettre la main sur des collaborateurs doués et de les laisser travailler. ») Bill a travaillé pendant combien de temps pour lui ?
— Depuis un peu plus de quatre ans. (Évidemment, Bonforte avait dû aimer ce que faisait Bill.)
— Quatre ans. C’est-à-dire qu’il y a eu une fois les élections générales depuis ? Pourquoi ne l’a-t-il pas fait entrer à la Chambre ?
— Je ne peux pas vous dire. Il n’en a jamais été question.
— Et Penny, quand est-ce qu’elle y est entrée ?
— Il doit y avoir à peu près trois ans. Une élection partielle.
— Eh bien, Rog, voilà la réponse.
— Je ne comprends pas.
— Mais voyons, c’est pourtant bien simple. Bonforte, s’il l’avait voulu, aurait pu faire un député de Bill à n’importe quel moment. Or, il ne l’a pas fait. Laissez cette circonscription à un démissionnaire. Et si, par la suite, M. Bé désire faire entrer Bill à l’Assemblée, il profitera d’une élection partielle pour le faire. Mais ce sera lui qui décidera.
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