Je fis de mon mieux pour lui expliquer, clairement, objectivement, ce qu’il en était.
— Bien sûr, fit le D rCapek : le capitaine Broadbent aurait dû m’en informer. J’aurais modifié l’ordre de mon programme d’instruction. Le capitaine est un garçon qui s’entend à son affaire, en gros, mais il y a des moments où les muscles, chez lui, vont plus vite que le cerveau. Il est si introverti, si normal, qu’il me fait peur. Mais ça ne fait rien. M. Smythe, je vais vous demander la permission de vous hypnotiser. Vous avez ma parole de médecin que ce sera exclusivement fait pour le bon succès de cette affaire et d’aucun effet sur votre personnalité normale en dehors de cela.
Et il tira de sa poche une de ces vieilles montres de gousset à l’ancienne mode, qui sont comme l’enseigne de la profession médicale.
— Vous avez ma permission, bien sûr, lui dis-je : si tant est qu’elle puisse vous être de quelque utilité, car je suis réfractaire à l’hypnose. (J’avais essayé cette technique à l’époque où je faisais mon numéro de spiritisme, mais jamais mon professeur n’avait pu m’endormir.)
— Ah ! ah ! Nous ferons ce que nous pourrons, dans ces conditions… Mais relaxez-vous, mettez-vous à votre aise. Exposez-moi votre problème.
Ayant pris mon pouls, il continuait à jouer avec sa montre, et à en tordre la chaîne. J’eus envie de lui en faire la remarque comme il m’envoyait la lumière réfléchie sur le plat, en plein dans la figure. Mais sans doute n’était-ce qu’une habitude de nerveux, dont il ne se rendait pas compte, de trop peu d’importance pour qu’un étranger lui en fît la remarque.
— Je suis tout ce qu’il y a de relaxé, lui dis-je : posez-moi les questions que vous voudrez. Ou peut-être préférez-vous que je dise tout ce qui me passe par la tête ?
— Laissez-vous flotter, me dit-il, avec beaucoup de douceur : quand il y a deux G, on se sent lourd, n’est-ce pas ? D’habitude, je dors en attendant que ça s’arrête. Oui ! ça vous tire le sang hors de la tête. Et ça vous endort. Voilà qu’ils sont en train d’augmenter la poussée encore… Il va falloir faire dodo… On s’alourdit… On s’endort…
Je voulus lui dire de mettre sa montre de côté, ou alors qu’elle lui échapperait de la main. Mais au lieu de le lui dire, je m’endormis.
Quand je revins à moi, l’autre presse à cidre était occupée par le D rCapek.
Il me salua d’un retentissant :
— Alors, ça va, mon gars ? Moi, j’en ai eu assez à la fin, de ma voiture d’enfant, et je me suis décidé à m’étendre là, histoire de répartir la traction.
— Oui ! est-ce que nous sommes revenus à deux G ?
— Oui, 2 G, c’est ça.
— Je vous demande pardon de m’être endormi comme ça. J’ai dormi pendant combien de temps, au fait ?
— Pas très longtemps, allez. Comment vous sentez-vous, maintenant ?
— Très bien, merci. Vraiment reposé, oui !
— Cela produit souvent cet effet-là, d’ailleurs. Je veux dire les fortes accélérations… Vous vous sentez en humeur de revoir un petit film ?
— Mais certainement, docteur, si vous estimez que ce soit utile.
— Bon !
Il éteignit. Je m’étais préparé à l’idée que j’allais voir de nouveaux Martiens. J’avais réagi d’avance contre la panique. Après tout, il m’était arrivé à plusieurs reprises d’être dans l’obligation de faire comme s’ils n’étaient pas là. Des images animées d’eux n’allaient pas me faire plus d’effet que leur proche présence que j’avais bien été forcée d’endurer ? Simplement, ç’avait été l’effet d’une surprise.
Oui ! il y avait bel et bien des images de Martiens, avec et sans M. Bonforte. Je me découvrais capable de les supporter avec détachement, sans crainte ni dégoût.
Et même, à un moment donné, je m’aperçus que je prenais plaisir à les regarder.
Je poussai un cri. Capek arrêta la séance de cinéma, leva les yeux sur moi :
— Alors, il y a quelque chose qui ne va pas ?
— Docteur, vous m’avez hypnotisé ?
— Vous m’avez demandé de le faire, non ?
— Mais puisque je suis réfractaire à l’hypnose.
— Je suis fâché de l’apprendre.
— Ainsi donc, vous êtes arrivé à vos fins. Je ne suis pas assez obtus pour ne pas le comprendre… Ah ! si nous recommencions l’expérience ? Je ne peux vraiment pas y croire.
Et je regardai et j’admirai. Les Martiens, à les voir sans préjugés, n’étaient pas du tout répugnants comme je l’avais cru. Ils possédaient même la sorte de grâce étrange qu’ont les pagodes chinoises. Certes, ils n’avaient pas forme humaine. Mais l’oiseau de paradis non plus ! et pourtant l’oiseau de paradis est l’une des choses les plus adorables qu’il y ait au monde !
Oui ! je commençais à me rendre compte que leurs pseudopodes avaient quelque chose de très expressif et que leurs gestes bizarres avaient le même genre de gentillesse maladroite que celle des jeunes chiens. J’avais, jusque-là, regardé les Martiens à travers les lunettes aux couleurs de la Haine et de la Peur.
Je songeais qu’il me faudrait encore m’habituer à leur odeur naturelle, mais… et soudain je compris que je la respirais, cette odeur, et qu’elle ne me faisait rien ! Et même qu’elle me plaisait.
— Docteur, dis-je : on a placé un dispositif à odeur sur la stéréo, non ?
— Certainement pas, dit Capek : on est limité par le poids, vous savez. C’est un yacht privé, pas un paquebot.
— Impossible ! Alors comment ça se fait ? Je les sens, très distinctement.
Le médecin eut l’air honteux :
— Oui ! c’est ça. Il faut que je vous dise. J’ai fait quelque chose qui, je l’espère, ne vous sera d’aucun inconvénient.
— C’est-à-dire ?
— En fouillant dans votre subconscient, nous avons découvert que beaucoup de vos orientations névropathiques trouvaient leur origine dans l’odeur qu’ils dégagent. Je n’ai pas eu le temps de faire un travail en profondeur. J’ai simplement emprunté à Penny, c’est la jeune personne qui était ici il y a un moment, un peu du parfum dont elle use. Je crains fort qu’à partir de maintenant, mon gars, les Martiens ne sentent pour vous le salon parisien. Si j’en avais eu le temps, j’aurais choisi, bien sûr, une odeur plus familière, celle de la fraise mûre par exemple, du caramel ou des gâteaux chauds.
Je reniflai. Pas de doute. Cela sentait bien le parfum cher, le parfum capiteux. Et pourtant, fichtre ! aucun doute possible, c’était l’odeur des Martiens :
— Ce que j’aime cette odeur ! dis-je.
— Vous ne pouvez pas vous empêcher de l’aimer, dit le docteur.
— Vous avez renversé la bouteille entière ? On ne sent plus que ça dans toute la pièce.
— Qu’allez-vous croire. Je me suis contenté de vous passer le flacon ouvert sous les narines, il y a une demi-heure de ça. (Il renifle.) D’ailleurs ça ne sent plus rien. Le parfum s’appelle Désir Sauvage, de chez C…, Champs-Elysées à Paris.
Il se leva, éteignit la stéréo, et reprit :
— Assez pour l’instant. Passons à d’autres exercices qui s’avéreront d’une utilité plus grande.
Les images disparues, le parfum s’évanouit. Exactement comme c’est le cas pour le cinéma olfactif. J’étais bien forcé d’admettre que le spectacle se déroulait en effet dans ma tête. De toute façon, en qualité d’acteur, j’en étais intellectuellement persuadé depuis longtemps.
Quand Penny revint quelques instants plus tard, elle sentait le Martien.
Ce que j’aimais cette odeur !
C’est dans la même cabine (qui était la chambre d’ami, si j’ose dire, de M. Bonforte) que mon instruction devait poursuivre son cours jusqu’au moment de l’aiguillage. Je ne devais plus dormir, si ce n’est sous l’hypnose, mais je ne ressentais aucun besoin de sommeil. Le D rCapek ou Penny étaient sans cesse à mon côté. Et ils m’assistaient. Heureusement que celui que je devais représenter avait été enregistré et photographié plus qu’aucun homme au monde, et que je disposais, en outre, de la coopération de ses intimes. La documentation était infinie. Le problème se posait de savoir ce que je pouvais m’en assimiler à l’état de veille ou sous l’hypnose.
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