Je travaillais avec délectation, voire avec une espèce de rage, rapide, précis, sans geste inutile, telle une machine. Je peux affirmer une chose : de ma vie je n’avais jamais travaillé ainsi. Mes doigts gelaient, mon visage gelait, je devais prendre garde à ma façon de respirer, pas n’importe comment, mais intelligemment pour que le givre ne se déposât pas sur le champ d’opération, cependant je ne voulais même pas envisager d’amener les cybers dans l’atelier du vaisseau. Je me sentais de mieux en mieux, je n’entendais plus rien d’inconvenant, j’avais déjà oublié que je pourrais entendre des choses inconvenantes ; je me rendis en courant deux fois à bord de l’astronef pour y chercher des centres de rechange pour le système de coordination de Tom.
— Je vais te refaire à neuf, répétai-je. Tu ne vas plus te débiner du boulot. Toi, mon petit vieux, je vais te guérir, te remettre sur pied, faire de toi quelqu’un, un homme. C’est que, pardi, t’as envie de devenir un homme ? Je pense bien ! Être un homme c’est bon ; quand on est un homme, on est aimé, on est chéri, on est gardé comme la prunelle des yeux. Tu sais ce que je vais te dire ? Comment songer à devenir un homme avec un bloc axiomatique pareil au tien, tu rigoles ? Avec le bloc axiomatique que tu as, non seulement on ne voudra pas de toi en tant qu’homme, mais on ne te prendra même pas dans un cirque. Avec un bloc axiomatique comme le tien tu mettras tout en doute, tu commenceras à réfléchir, à te gratter la nuque, plongé dans tes graves réflexions. Est-ce que ça vaut le coup ? Quel besoin as-tu de ça ? Ces pistes d’atterrissage, ces fondations ? Moi, mon très cher, je vais t’arranger ce qui cloche et tu …
— Choura ! gémit près de moi une voix de femme rauque. Où es-tu, Choura ? J’ai mal …
Je me pétrifiai. J’étais couché dans la bedaine de Tom, complètement coincé par les bosses colossales de ses muscles de travail, seules mes jambes pointaient dehors, et subitement je ressentis une peur inimaginable, celle qu’on éprouve dans le cauchemar le plus terrifiant. Je ne sais pas comment je pus me retenir de ne pas hurler et de ne pas me convulser dans une crise d’hystérie. Peut-être perdis-je pour quelque temps connaissance, parce que pendant un long moment je n’entendis ni ne compris rien, fixant mes yeux écarquillés sur la surface dénudée de l’arbre de transmission du système nerveux baignée de lumière verdâtre devant mon visage.
— Que s’est-il passé ? Où es-tu ? Je ne vois rien, Choura … râlait la femme, se tordant sous une douleur insoutenable. Ici il y a quelqu’un … Mais réponds donc, Choura ! Que j’ai mal ! Aide-moi, je ne vois rien …
Elle râlait et pleurait et répétait inlassablement la même chose ; moi, il me semblait déjà voir sa figure défaite, ruisselant de la sueur de l’agonie. Dans son râle il n’y avait pas que la prière et la souffrance, y perçaient aussi la fureur, l’exigence, l’ordre. Presque physiquement j’eus la sensation de doigts glacials et tenaces se tendant vers mon cerveau pour s’y agripper, l’écraser et l’éteindre. À moitié évanoui, les mâchoires serrées à en avoir une convulsion, je tâtonnai de ma main gauche à la recherche de la soupape pneumatique et appuyai dessus de toutes mes forces. L’argon comprimé se rua dehors avec un rugissement sauvage, hululant, et moi, je pressai encore et encore sur la soupape, balayant, réduisant en poussière, exterminant cette voix rauque de mon cerveau. Je me sentais devenir sourd, et cette impression me procurait un soulagement indicible.
Puis je m’aperçus que je me tenais à côté de Tom. Le froid me brûlait jusqu’aux os, et moi, je soufflais sur mes doigts engourdis et répétais avec un sourire béat :
— Rideau sonore, tu comprends ? Rideau sonore …
Tom se dressait, fortement penché à droite, et le monde autour de moi se dissimulait dans un gigantesque et immobile nuage de givre et de grains de sable gelés. Cachant frileusement mes mains sous mes aisselles, je contournai Tom et vis que le jet d’argon avait creusé au bord du chantier un trou énorme. Je restai un moment au-dessus de ce trou, parlant toujours du rideau sonore, mais je sentais déjà qu’il serait temps de m’arrêter et devinai que je me trouvais dehors sans pelisse ; je me rappelai l’avoir jetée par terre précisément à l’endroit où actuellement béait le trou et entrepris de me souvenir si je n’avais pas des choses importantes dans mes poches ; rien ne me revint à l’esprit, j’esquissai un geste nonchalant de la main et courus vers le vaisseau d’un petit trot incertain.
Une fois dans le caisson, je commençai par prendre une nouvelle pelisse, puis me dirigeai vers la cabine, toussai à la porte comme pour avertir que j’allais entrer, entrai et me couchai immédiatement sur le lit, face au mur, me couvrant avec la pelisse jusqu’au sommet du crâne. Cela étant, je comprenais fort bien que tous ces agissements n’avaient pas le moindre sens, que je m’étais rendu dans la cabine avec un but très précis, mais voilà que je l’oubliais, ce but ; à la place je m’étais couché et couvert comme pour montrer à quelqu’un : c’est uniquement pour ça que je suis là.
Ça avait été bel et bien une espèce d’hystérie ; reprenant un peu mes esprits, je ne pus que me réjouir qu’elle eût pris une forme aussi inoffensive. Bref, il me semblait évident que mon travail ici était terminé. D’une façon générale, je ne pourrais plus, probablement, travailler dans le cosmos. Je me sentais, certes, vexé à en mourir et — pourquoi le cacher ? — honteux : je n’avais pas tenu le coup, j’avais achoppé sur ma première tâche pratique. Pourtant, j’avais été envoyé pour commencer dans un endroit tout ce qu’il y a de plus calme et sans danger. Je me sentais également vexé de m’être révélé une telle loque nerveuse et honteux à l’idée d’avoir un jour éprouvé une pitié condescendante envers Caspar Manoukian lorsque celui-ci n’avait pas réussi au concours pour le projet « Arche » à cause de je ne sais quelle excitabilité nerveuse trop élevée. L’avenir se dessinait devant moi sous les couleurs les plus noires — maisons de repos silencieuses, examens médicaux, traitements, questions prudentes des psychologues et des océans entiers de compassion et de commisération, des ouragans écrasants de compassion et de commisération se précipitant sur moi de toute part …
Je rejetai violemment ma pelisse et m’assis.
— D’accord, dis-je à l’adresse du silence et du vide. Vous avez gagné. Je ne serai pas un autre Gorbovski. Eh bien, je vais m’y faire … Bon. Aujourd’hui même je parle à Wanderkhouzé et demain probablement on m’enverra un remplaçant. Nom d’un chien, avec ce bazar sans nom sur mon chantier ! Tom est sur la touche, le calendrier de travail est fichu, ce trou idiot à côté de la piste …
Subitement je me rappelai pourquoi j’étais venu ici ; je tirai un tiroir de ma table, trouvai le cristallophone avec l’enregistrement des marches de combat iroukanes et l’accrochai soigneusement au lobe de mon oreille droite. « Rideau sonore », me répétai-je pour la dernière fois. Je fourrai ma pelisse sous mon bras, réintégrai le caisson, fis deux ou trois aspirations et expirations profondes afin de me calmer définitivement, branchai le cristal et sortis.
À présent j’étais bien. Autour de moi et dans moi hurlaient des trompettes sauvages, cliquetait le bronze, tonnaient des tambours ; des légions Thélems couvertes de poussière orange traversaient d’un lourd pas guerrier l’antique cité Sétem ; des tours flambaient, des toits s’écroulaient, et des dragons-fracasseurs de murs sifflaient effroyablement, oppressant la raison de l’ennemi. Entouré et protégé par ces bruits datant d’il y a mille ans, je me faufilai à nouveau dans les entrailles de Tom et ce coup-ci menai la vérification générale jusqu’au bout sans embûches.
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