On supposait donc que, pendant des tentatives en vue de coloniser Régis III, des confrontations atomiques avaient opposé les vaisseaux envoyés par le système menacé. Mais cela n’expliquait pas les étranges strates métalliques que l’on avait découvertes au cours des forages de prospection dans d’autres régions éloignées. En tout cas, un tableau aussi énigmatique qu’évident s’imposait à l’esprit : la vie sur les continents de la planète s’était éteinte au cours des millions d’années pendant lesquelles les strates métalliques avaient commencé à se former. La cause de la destruction des formes vivantes ne pouvait être d’ordre radioactif : la quantité globale du rayonnement avait été calculée en unités d’explosions nucléaires. Or, elle s’élevait à peine à vingt ou trente mégatonnes ; échelonnées sur des centaines de milliers d’années, de telles explosions (si c’était bien là des explosions atomiques et non d’autres formes de réactions nucléaires) n’auraient pas pu menacer sérieusement l’évolution des formes biologiques.
Soupçonnant quelque lien entre les couches métalliques et les ruines de la « ville », les savants insistaient sur la nécessité de poursuivre leurs recherches. Cela entraînait de nombreuses difficultés, puisque les travaux exploratoires exigeaient que l’on remuât de grandes quantités de terre. La seule solution était de forer une galerie, mais les hommes qui auraient travaillé sous terre ne se seraient plus trouvés sous la protection du champ de force. On poursuivit les travaux malgré tout. En effet, on avait découvert, à une profondeur de deux cents et quelques mètres, dans une couche où abondaient les oxydes de fer, des débris plus ou moins rouillés, de forme plus que particulière, et qui n’allaient pas sans ressembler à ce qui resterait de mécanismes fort compliqués, rongés par la corrosion et en pièces détachées.
Dix-neuf jours après l’atterrissage, des nuages épais et plus sombres que jamais se massèrent dans la région où travaillaient les équipes minières. Vers midi, un orage éclata, aux déflagrations électriques bien plus violentes que sur la Terre. Le ciel et les rochers furent reliés par un réseau embrouillé d’éclairs tonnants. Les eaux grossies, se précipitant le long des ravins sinueux, commencèrent à inonder les galeries creusées par les hommes. Ceux-ci durent les abandonner et chercher refuge, avec les automates, sous la calotte du champ de force, sur laquelle tombaient des éclairs longs de kilomètres. L’orage se déplaça lentement vers l’ouest et alors le mur noir, cerné d’éclairs, barra tout l’horizon au-dessus de l’océan. Sur le chemin du retour, les équipes des mines découvrirent une quantité assez considérable de petites gouttes minuscules de métal noir, disséminées sur le sable. On les prit tout d’abord pour les fameuses « mouches ». Elles furent soigneusement ramassées et rapportées au vaisseau où elles excitèrent l’intérêt des savants ; mais il était hors de question que ce puissent être là des débris d’insectes. Une nouvelle conférence de spécialistes, qui dégénéra à plusieurs reprises en âpres disputes, fut convoquée. Enfin, on décida d’envoyer une expédition en direction du nord-est, au-delà de la région des ravins tortueux et des couches de composés ferreux, parce que l’on avait découvert, sur les chenilles des véhicules du Condor, de faibles quantités de minéraux intéressants dont on n’avait pas trouvé trace dans les périmètres déjà étudiés.
Une colonne parfaitement équipée, dotée d’ergorobots, du lance-antimatière mobile récupéré à bord du Condor, de transporteurs et de robots, et notamment de douze arcticiens, équipée de pelles et de foreuses automatiques, s’ébranla le lendemain ; on avait embarqué vingt-deux hommes, des réserves d’oxygène, de vivres et de carburant atomique, sous la conduite de Regnar. L’Invincible resta en contact ininterrompu avec elle, par radio et télévision, jusqu’au moment où la convexité de la planète interrompit l’arrivée des ondes ultra-courtes en ligne droite. L’Invincible mit alors sur orbite un relais de télévision automatique fixe, qui permit de rétablir la liaison. La colonne avança pendant une journée entière. La nuit, après s’être disposée en cercle, elle s’entoura d’un champ de force ; elle reprit sa marche le lendemain. Vers midi, Regnar fit savoir à Rohan qu’il s’arrêtait au pied de ruines presque entièrement enfouies dans le sable, situées au centre d’un cratère plat et de faibles dimensions qu’il avait l’intention d’examiner de plus près. Une heure plus tard, la qualité de la réception radio commença à baisser, en raison de forts brouillages dus à de l’électricité statique. Les techniciens des transmissions passèrent donc à une bande d’ondes plus courtes dont la réception était meilleure. Bientôt, tandis que les coups de tonnerre d’un orage lointain qui se dirigeait vers l’est — c’est-à-dire là où s’était rendue l’expédition — commençaient à faiblir, le contact fut brusquement coupé. Auparavant, il y avait eu une douzaine de fadings de plus en plus forts ; le plus étrange était que, simultanément, la réception télévisée était devenue mauvaise, alors que, transmise par un satellite volant au-dessus de l’atmosphère, elle n’était pas tributaire de l’état de l’ionosphère. À une heure de l’après-midi, la liaison était complètement interrompue. Aucun des techniciens ni même des physiciens appelés en aide ne comprenait ce phénomène. On aurait dit qu’un mur de métal s’était abaissé quelque part dans le désert, coupant L’Invincible du groupe distant de 170 kilomètres. Rohan qui, pendant tout ce temps, n’avait pas quitté l’astronavigateur, remarqua son inquiétude. Elle lui sembla tout d’abord injustifiée. Il estimait que le nuage orageux pouvait présenter des propriétés particulières, le transformant en écran ; ne se dirigeait-il pas justement dans la direction où était partie l’expédition ? Toutefois, les physiciens, interrogés sur les possibilités de formation d’une masse aussi considérable d’air ionisé, se montrèrent sceptiques. Aux environs de six heures du soir, l’orage se tut, mais il ne fut pas possible de rétablir la liaison. Alors, après avoir répété sans relâche des signaux auxquels il n’obtenait pas de réponse, Horpach envoya deux appareils, du type disque volant, pour jouer le rôle d’éclaireurs.
L’un d’eux volait à quelques centaines de mètres au-dessus du désert, tandis que l’autre le survolait à une altitude de quatre mille mètres, tout en remplissant le rôle d’un relais de télévision pour le premier. Rohan, l’astronavigateur et Gralew, ainsi qu’une dizaine d’hommes parmi lesquels se trouvaient notamment Ballmin et Sax, se tenaient devant l’écran principal du poste de pilotage, observant directement tout ce qui était dans le champ de vision du pilote de la première machine. Au-delà de la zone des gorges tortueuses, remplies d’une ombre profonde, s’ouvrait le désert, avec ses successions interminables de dunes, rayées à présent de noir, car le soleil allait bientôt disparaître. Dans cet éclairage oblique qui donnait au paysage un aspect particulièrement lugubre, défilaient sous les machines quelques cratères de faibles dimensions, remplis de sable à ras bord. Certains n’étaient visibles que grâce au piton central du volcan éteint depuis des siècles. Le terrain se relevait peu à peu et devenait plus varié. Du sable, émergeaient de hautes bandes rocheuses qui formaient un système de chaînes montagneuses étrangement ébréchées. Des rochers pointus et isolés rappelaient des coques de navire éventrées ou d’énormes personnages. Les versants étaient indiqués par les lignes précises des ravins remplis d’éboulis en amoncellements coniques. Enfin, les sables disparurent tout à fait, laissant la place à un pays sauvage de roches abruptes et de cailloux. Çà et là serpentaient — de loin semblables à des rivières — les failles des fentes tectoniques de la carapace planétaire. Le paysage devenait lunaire. c’est à ce moment que se produisit la première aggravation de la réception télévisée : l’image bougeait et était mal synchronisée. Ordre fut lancé de renforcer l’émission, mais cela n’améliora la visibilité que pour peu de temps.
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