Connie Willis - Black-out

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Oxford, futur proche. L’université est définitivement dépoussiérée : historien est devenu un métier à haut risque. Car désormais, pour étudier le passé, il faut le vivre. Littéralement.
Michael Davies se prépare pour Pearl Harbor, Merope Ward est aux prises avec une volée d’enfants évacués en 1940, Polly Churchill sera vendeuse en plein cœur du Blitz, et le jeune Colin Templer irait n’importe où, n’importe quand, pour Polly…
Ils seront aux premières loges pour les épisodes les plus fascinants de la Seconde Guerre mondiale. Une aubaine pour des historiens, sauf que les bombes qui tombent sont bien réelles et une mort soudaine les guette à tout moment. Sans parler de ce sentiment grandissant que l’Histoire elle-même est en train de dérailler.
Et si, finalement, il était possible de changer le passé ?

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Il s’était arrêté si brusquement qu’Eileen faillit le heurter. Il désignait le ciel.

— Un avion !

— Où ? interrogea Binnie. On azimute que dalle.

L’espace d’un instant, Eileen ne repéra rien non plus, puis elle aperçut un tout petit point noir.

— Minute, maintenant, j’le gaffe ! s’exclama Binnie. Y r’vient nous bombarder ?

Eileen se rappela soudain une vid de ses cours d’Histoire : des réfugiés s’éparpillant en tout sens tandis qu’un avion plongeait sur eux pour les mitrailler.

— Est-ce un bombardier ? demanda-t-elle à Alf.

Elle avait lâché sa valise et serrait la main de Theodore, prête à attraper celles des Hodbin et à courir.

— Tu veux dire un Stuka ? J’peux pas savoir, répondit le garçon, qui plissait les yeux pour identifier l’avion. Non, c’est un à nous. Un Hurricane.

Cependant, ils étaient encore en plein milieu d’un champ, à quelques centaines de mètres d’un train arrêté, une cible parfaite pour un bombardier.

— Il faut qu’on rattrape les autres, déclara Eileen. Venez. Vite !

Pas un ne bougea.

— Y en a un autre ! annonça Alf, en transes. C’est un Messerschmitt. Vous zieutez les croix de fer sur les ailes ? Y vont s’battre !

Eileen tendit le cou pour regarder les minuscules avions. Elle parvenait à les distinguer maintenant, le Hurricane au nez pointu et le Messerschmitt au nez camus, mais on aurait dit des jouets. Ils se poursuivaient en dessinant des cercles, se dégageaient en piqué et tournaient, silencieux, comme s’ils dansaient au lieu de se livrer bataille. Theodore lâcha la main d’Eileen et rejoignit Alf, la tête levée en direction de l’élégant duo, bouche ouverte, fasciné. Il pouvait l’être. C’était magnifique.

— Vas-y ! hurla Alf. Descends-le !

— Descends-le ! lui fit écho Theodore.

Les avions jouets viraient sur l’aile, plongeaient et s’élevaient en silence. Ils traînaient d’étroits voiles blancs derrière eux.

Ce que j’ai observé depuis le train n’était pas des nuages. C’étaient des traînées de vapeur issues des combats, tout comme celles-ci. Je suis en train de regarder la bataille d’Angleterre.

Le Messerschmitt prit de l’altitude avant de foncer droit sur l’autre avion.

— Attention ! cria Binnie.

Il n’y avait toujours pas un bruit, pas de rugissement de moteur alors que l’avion plongeait, pas de staccato de mitrailleuse.

— Raté ! brailla Alf.

Eileen aperçut une minuscule flamme orange au milieu de l’aile du Hurricane.

— L’est touché ! hurla Binnie.

De la fumée blanche commençait à bouillonner au niveau de l’aile. Le Hurricane piqua du nez.

— Redresse ! gueulait Alf.

Et le petit avion sembla se reprendre un peu.

Le pilote est donc encore en vie…

— Tire-toi de là ! cria Binnie.

Et là encore il parut obéir, s’envolant vers le nord. Hélas ! pas assez vite. Le Messerschmitt effectua un virage serré et revint à la charge.

— Derrière toi ! beuglaient Alf et Theodore de concert. Attention !

— Regardez ! s’exclama Binnie, qui levait le bras. Y en a un autre.

— Où ça ? demanda Alf. J’le zieute pas.

Eileen le repéra tout à coup. Au-dessus des deux autres, il arrivait comme une flèche.

Seigneur ! faites que ce ne soit pas un Allemand !

— C’est un Spitfire ! triompha Alf.

Et le cockpit du Messerschmitt explosa, mélange de flammes et de fumée noire.

— Y l’a eu ! fit le garçon, fou de joie.

Le Messerschmitt bascula et tomba en spirale, suivi d’une épaisse fumée, toujours aussi gracieux, toujours aussi silencieux dans sa chute mortelle.

Il ne fera même pas un bruit quand il touchera le sol.

Mais il en fit un, un bruit sourd, à donner la nausée. Les enfants hurlèrent d’enthousiasme.

— J’savais qu’le Spitfire y allait l’sauver, exulta Alf, qui regardait de nouveau les deux avions.

Le Spitfire tournait au-dessus de l’autre appareil britannique, qui dégageait encore de la fumée blanche. Comme ils les observaient, le Hurricane plongea longuement à travers l’immense étendue de ciel bleu et s’évanouit derrière les arbres. Eileen ferma les yeux et attendit l’impact. Il survint, aussi léger que le bruit d’un pas.

Je veux rentrer à la maison , se dit-elle.

— Y s’en est sorti, annonça Alf. Voilà son parachute.

Il désignait avec assurance un point du ciel bleu, totalement vide.

— Où ? demanda Theodore.

— Moi, j’mate aucun parachute, renifla Binnie.

— Il faut partir, dit Eileen.

Elle ramassa sa valise et prit la main de Theodore.

— Mais s’y s’est posé en catastrophe et qu’y a besoin d’aide ? interrogea Alf. Ou d’une ambulance ? Les pilotes de la RAF, c’est des as. Y peuvent atterrir n’importe où.

— Avec une aile en feu ? le contra Binnie. J’parie qu’y est resté.

Theodore agrippa Eileen et lui lança un regard implorant.

— Tu ne peux pas en être sûre, Binnie.

— Mon nom, c’est pas Binnie.

Eileen l’ignora.

— Je suis certaine que le pilote va bien, Theodore. Maintenant, venez, ou nous raterons le bus. Alf, Binnie…

— J’t’ai dit, j’m’appelle plus Binnie. J’ai décidé mon nouveau nom.

— C’est quoi ? s’enquit Alf d’un ton méprisant. Pissenlit ?

— Non. Spitfire.

— Spitfire ? s’esclaffa son frère. Hurricane, plutôt. Hurricane Hodbin !

— Non, insista Binnie. Spitfire, parce que c’est eux qui vont foutre la pâtée à ce débris d’Hitler. Spitfire Hodbin… C’est pas un beau nom pour moi, ça, Eileen ?

Londres, le 21 septembre 1940

Tout est perdu !

William Shakespeare, La Tempête [26] Acte I, scène 1. ( NdT )

Mlle Snelgrove dit à Polly qu’elle n’était pas en état de travailler et insista pour qu’elle s’allonge.

— Mlle Hayes prendra votre comptoir en charge, déclara-t-elle.

— Elle ne devrait pas rentrer chez elle ? interrogea Doreen, qui s’était approchée.

— C’est impossible, répondit Marjorie.

Elle ajouta quelque chose dans un murmure.

Comment sait-elle que le point de saut a été endommagé ? se demanda Polly.

— Venez avec moi, ordonna Mlle Snelgrove en l’entraînant dans l’ascenseur, puis dans l’abri souterrain du magasin. Il faut vous reposer.

Elle lui montra l’un des lits réservés en principe à la clientèle et, comme Polly ne bougeait pas, elle s’obstina :

— Allons, enlevez votre manteau.

Elle le lui déboutonna et le plia sur une chaise.

— Je suis désolée, je n’ai pas pu me procurer cette jupe noire.

Polly n’avait pas davantage brillé par son calme, ni par son courage. Tous les employés étaient censés garder leur sang-froid sous le feu ennemi.

— Et je vous prie de m’excuser, je…

— Tss-tss, à présent, on ne s’inquiète plus de rien. On ne s’inquiète de rien du tout , juste de bien dormir. On a subi un choc très violent.

Un choc très violent…

Polly obéit et s’assit sur le lit de camp. Sir Godfrey et Mlle Laburnum et tous les autres, morts, le point de saut qui ne fonctionnait pas… et l’équipe de récupération absente.

Ils auraient dû venir hier. Hier !

— On enlève ses chaussures, c’est bien. Et maintenant on s’allonge.

Elle tapota l’oreiller sur le lit.

Je n’aurais pas dû laisser l’oreiller rose à franges du vieux monsieur sur le trottoir. Il sera volé. J’aurais dû le mettre à l’intérieur du périmètre de l’incident.

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