Connie Willis - Black-out

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Oxford, futur proche. L’université est définitivement dépoussiérée : historien est devenu un métier à haut risque. Car désormais, pour étudier le passé, il faut le vivre. Littéralement.
Michael Davies se prépare pour Pearl Harbor, Merope Ward est aux prises avec une volée d’enfants évacués en 1940, Polly Churchill sera vendeuse en plein cœur du Blitz, et le jeune Colin Templer irait n’importe où, n’importe quand, pour Polly…
Ils seront aux premières loges pour les épisodes les plus fascinants de la Seconde Guerre mondiale. Une aubaine pour des historiens, sauf que les bombes qui tombent sont bien réelles et une mort soudaine les guette à tout moment. Sans parler de ce sentiment grandissant que l’Histoire elle-même est en train de dérailler.
Et si, finalement, il était possible de changer le passé ?

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— Non, tu ne vas rien voir du tout, gronda Eileen en le rattrapant. Vous restez ici tous les trois. Binnie, surveille Theodore. Je jette un coup d’œil.

Mais depuis le couloir, aucune gare n’était visible, ni d’un côté ni de l’autre, juste une prairie que parcourait un ruisseau. Plusieurs personnes étaient dehors, elles aussi, y compris la directrice d’école. Seigneur ! elle était encore dans le train.

— Savez-vous ce qui se passe ? interrogea l’un des voyageurs.

La directrice se tourna vers Eileen et lui adressa un regard glacial.

Moi , j’ai dans l’idée que quelqu’un a tiré la sonnette d’alarme.

Oh ! mon Dieu ! Eileen rentra en hâte dans son compartiment. Ils vont nous expulser du train au milieu de nulle part. Elle referma et resta là, le dos calé contre la porte.

— Alors ? demanda Binnie. On est en gare ?

— Non.

— Pourquoi on est arrêtés ?

— J’parie qu’c’est un raid, dit Alf. Dans moins d’une minute, les Boches y vont nous larguer leurs bombes sur la tronche.

— On est sûrement arrêtés pour laisser passer un train militaire, tempéra Eileen, et on repartira d’ici peu.

Mais ce ne fut pas le cas.

Les minutes défilaient, le compartiment devenait de plus en plus chaud, et les passagers fourmillaient dans le couloir, sans cesse plus nombreux. Eileen tenta de distraire les enfants en les faisant jouer à I Spy .

— J’parie qu’y a un espion dans l’train et c’est pour ça qu’on a stoppé, dit Alf. C’boudin qui voulait pas m’laisser la f’nêtre, j’ savais qu’y était d’la cinquième colonne. Y va faire sauter l’train.

— Je veux pas…, commença Theodore.

— Il n’y a pas de bombe dans le train, l’interrompit Eileen.

Puis le chef de train entra, l’air préoccupé.

— Désolé de vous déranger, madame, mais nous devons évacuer le train, malheureusement. Il faut rassembler vos affaires et sortir.

— Évacuer ?

— J’avais raison , triompha Alf. Y a une bombe, hein ?

Le chef de train négligea son interruption.

— Quelle était votre destination, madame ?

— Londres. Mais…

— Vous serez prise en charge par un bus pour le reste du trajet.

Et il partit avant qu’ils puissent poser d’autres questions.

— Attrapez vos affaires, ordonna Eileen. Alf, plie ta carte. Binnie, passe-moi ton livre. Theodore, enfile ton manteau.

— Je veux pas exploser, gémit le petit garçon. Je veux rentrer à la maison.

— T’exploseras pas, imbécile, se moqua Binnie, qui était montée sur le siège pour descendre leur valise. Si c’était une bombe, y te laisseraient prendre rien du tout.

Des propos pleins de bon sens…

Et c’est une chance qu’il n’y ait pas de bombe, pensait Eileen tandis qu’elle bataillait avec les trois enfants et les bagages pour gagner la porte, parce que nous ne sortirions jamais à temps.

Les autres passagers avaient déjà quitté le convoi. Ils se tenaient près des rails, sur le gravier. La directrice invectivait le chef de train.

— Êtes-vous en train de me dire qu’il faut marcher jusqu’au village ?

C’était de toute évidence ce qui était prévu. Plusieurs des voyageurs avaient commencé à traverser la prairie en portant leurs valises.

— J’en ai bien peur, madame. Ce n’est pas loin. Vous verrez le clocher de l’église juste derrière ces arbres. Un bus devrait arriver dans l’heure.

— Je ne comprends toujours pas pourquoi vous ne pouvez pas nous emmener jusqu’à la prochaine gare, ou faire demi-tour…

— C’est malheureusement impossible. Un autre train nous suit.

Il se pencha vers elle et ajouta en baissant la voix :

— Il y a eu un incident sur la ligne, devant nous.

— Quand j’vous disais qu’y avait une bombe ! clama Alf.

Il bouscula la directrice pour lui passer devant.

— Qu’est-ce qui a sauté ?

Le chef de train lui lança un regard furieux.

— Un pont de chemin de fer.

Il se retourna vers la directrice.

— Nous regrettons le dérangement, madame. Peut-être ce garçon pourrait-il vous aider à porter vos valises.

— Non, merci, je préfère me débrouiller seule, lui dit-elle avant de s’adresser à Eileen. Autant vous prévenir tout de suite : je n’ai aucune intention de partager un bus avec un serpent.

Et elle s’engagea d’un pas déterminé dans la prairie, à la suite des autres.

— C’est un Dornier qu’a balancé la bombe ? demanda Alf, nullement découragé. Ou un Heinkel 111 ?

— Allez, viens, Alf, soupira Eileen.

Elle le tira en avant.

— Si l’train l’était passé quelques minutes plus tôt, fit-il d’un air songeur, on aurait été sur l’pont quand y z’ont largué la bombe.

Et sans toi et ton serpent, le train n’aurait pas été en retard…

Eileen se rappelait la directrice menaçant le chef de gare pendant qu’il regardait sa montre avec anxiété. Elle aurait dû lui en être reconnaissante, mais elle n’y parvenait pas. L’herbe dans la prairie, qui lui arrivait aux genoux, était impossible à traverser avec des bagages. Theodore tint bon un quart du chemin, puis exigea d’être porté. Alf refusa de prendre en charge le sac de Theodore, et Binnie lambinait en arrière.

— Arrête de cueillir des fleurs et avance ! lui enjoignit Eileen.

— Je cueille un prénom. Marguerite. Marguerite Hodbin.

— Ou alors Chou Puant Hodbin ! proposa Alf.

Binnie leva les yeux au ciel.

— Ou Violette. Ou Mata.

— C’est une fleur, ça ?

— C’est pas une fleur, crétin. C’est une espionne . Mata ’Ari. Mata ’Ari ’Odbin.

— J’suis claqué. On peut dire pouce et souffler ?

— Oui, convint Eileen, même si le reste des passagers était loin devant.

Ou peut-être était-ce aussi bien. Elle posa Theodore.

— Alf, ils ne te laisseront pas emmener ce serpent dans le bus. Il faut le libérer.

— Ici ? Y a rien à bouffer pour Bill, ici.

Il sortit la couleuvre non de son sac, mais de sa poche. Elle se tordait en tout sens.

— Y va crever de faim.

— N’importe quoi. C’est l’endroit idéal, pour lui. De l’herbe, des fleurs, des insectes.

C’était vraiment un endroit idéal. Si elle n’avait pas dû le traverser chargée de bagages et avec trois enfants, elle aurait adoré rester ici dans l’herbe haute et odorante, la brise ébouriffant ses cheveux, à l’écoute du léger bourdon des abeilles. La lumière de l’après-midi dorait la prairie piquée de boutons-d’or et de carottes sauvages. Une libellule cuivrée voletait au-dessus d’une gerbe de mouron blanc, un oiseau fila telle une flèche, bleu d’encre contre le ciel bleu vif.

— Mais si je largue Bill ici, y pourrait s’prendre une bombe, protesta Alf, qui promenait le serpent sous le nez de Binnie sans qu’elle paraisse autrement impressionnée. Le Dornier pourrait rev’nir et…

— Libère-le !

— Mais y s’ra tout seul ! Toi , t’aimerais pas beaucoup qu’on t’largue toute seule dans un endroit étrange.

Tu as raison, je n’aime pas ça.

— Libère-le. Maintenant !

Alf s’accroupit à contrecœur et ouvrit sa main. La couleuvre glissa avec enthousiasme dans l’herbe et s’éclipsa. Eileen attrapa le sac de marin de Theodore et sa propre valise, et ils se remirent en route. Les autres passagers avaient disparu. Elle espéra qu’ils auraient prié le bus de les attendre, bien que cela soit sans doute un espoir déraisonnable, vu l’attitude de la directrice.

— Zieutez ça ! cria Alf.

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