La description des Panasiates est archétypale, jouant sur le simplisme propre à la xénophobie. Leur psychologie se réduit à la peur de l’échec. Ils ne semblent connaître qu’une issue à la honte : le suicide d’honneur. C’est ce qui permet à la Résistance de se déployer rapidement en dépit des imprudences répétées de ses “prêtres”, les officiers chargés d’administrer les nouvelles provinces de l’Empire Panasiate préférant se donner la mort plutôt que d’avouer à leurs supérieurs qu’ils ont perdu des prisonniers ou n’ont pu mettre en œuvre une perquisition. Même les envahisseurs de Campbell sont moins caricaturaux : l’Empire global de “ All” est résolument respectueux des libertés privées ( i.e . sans incidence politique), la liberté de culte n’étant qu’une de celles-là. Venant d’un auteur comme Heinlein, qui a déjà démontré sa capacité à éviter les clichés psychologiques dans ses premières nouvelles, on peut supposer ici une volonté délibérée de dépeindre la tendance à la schématisation des comportements en période de crise. Sans doute Heinlein fait-il aussi la satire de la psychologie sinon américaine, du moins de l’élite blanche anglo-saxonne et protestante ( WASP ). Il est significatif, chez un écrivain qui sera l’un des tout premiers à mettre en scène des protagonistes de couleur, qu’aucun Noir n’apparaisse dans le roman, où “Blanc” et “Américain” sont pratiquement synonymes.
Un intérêt majeur du texte – à condition de ne pas le lire au premier degré – réside dans sa remise en perspective historique. Dans Sixième Colonne , c’est la géopolitique qui entre en scène. On identifie sans peine les tensions du moment. Il ne faut pas commettre d’anachronisme : loin d’une réaction épidermique à Pearl Harbor ou d’un réflexe patriotique mêlé de racisme, il s’agit d’un avertissement dicté par l’analyse lucide de l’actualité.
Arme absolue et savants fous
L’histoire et la politique ne sont pas les seules cibles de Heinlein. On peut trouver dans le roman les premiers éléments d’une satire de la religion qui aboutira en 1961 dans En Terre étrangère , l’un des chefs-d’œuvre de la science-fiction. Sixième Colonn e revêt en outre une dimension scientifique et technologique. C’est même l’une des toutes premières réflexions littéraires sur les conséquences morales et politiques de l’existence d’armes de destruction massive.
En 1934, Campbell avait fait de “ All ” une ode à une technologie nucléaire encore fantasmatique. L’atome pouvait tout : soigner le cancer, reposer et rassasier les démunis. Tuer aussi, bien sûr, mais de façon presque anecdotique : l’ennemi y est vaincu, psychologiquement et économiquement, lorsque ses monuments sont transmutés en or fin, métal mou leur donnant l’apparence de “ mottes de beurre fondant au soleil ”.
Pour Heinlein, tout a déjà changé. Entre-temps, il y a eu la découverte de la radio-activité artificielle (Frédéric & Irène Joliot-Curie, 1934) et, surtout, de la désintégration en chaîne de l’uranium (Otto Hahn & Lise Meitner, 1938). Peu de gens, même dans la communauté scientifique, en ont compris la portée. Heinlein, si. En témoigne, s’il était besoin, la brutalité des titres des deux nouvelles qu’il y consacre : “Il arrive que ça saute” (“ Blowups Happen ”, 1940) et, surtout, “ Solution Unsatisfactory ” (littéralement, “solution non satisfaisante”, 1941). L’arme absolue, fantasme campbellien et cliché de la science-fiction, est devenue possible. Qui pourra maîtriser cette puissance terrible ? Qui décidera de son emploi ? Après Hiroshima, le thème deviendra obsessionnel chez Robert Heinlein, qui multipliera les articles alarmistes.
Dans Sixième Colonne , l’inventeur de l’arme ne survit pas à sa propre découverte : le “savant fou”, génial et irresponsable, est mort avant le début du livre, emportant avec lui presque toute son équipe – heureux encore que le phénomène déclenché par imprudence n’ait pas été de portée globale ! – et son “héritier” scientifique finira par en faire un usage dément. Mieux : l’officier en charge de la décision ultime, qui choisira de s’en servir avec un discernement pour le moins discutable, est un publicitaire. On se demanderait presque si la dangereuse “Sixième Colonne” du titre n’est pas, en fait, constituée de ces savants œuvrant sans contrôle dans des laboratoires secrets, thème cher à une certaine science-fiction paranoïaque des années 50.
L’inexpérience du roman, les erreurs narratives
Lorsqu’il s’attaque à Sixième Colonne , Robert Heinlein est déjà un nouvelliste confirmé. “Ligne de vie” (“ Life-Line ”), son premier texte, est paru dans Astounding en août 1939. D’emblée, il fait montre d’un ton et d’un sens de la dynamique narrative qui marqueront durablement le genre et obligeront les auteurs à réinventer une forme d’écriture spécifique. “Si ça arrivait…” ( If This Goes On -), novella de janvier 1940, fait partie de son Histoire du Futur . Heinlein y explore des thèmes qui ne sont pas étrangers à Sixième Colonne : l’autocratie fondée sur l’armée et la religion. Avec la nouvelle “Requiem”, publiée le même mois, il donne vie à Delos D. Harriman, l’homme-orchestre de la conquête spatiale, démontrant sa parfaite maîtrise de la psychologie d’un personnage. La forme courte n’a, d’ores et déjà, plus de secrets pour lui. Pourquoi, dès lors, trouve-t-on dans ce roman des défauts narratifs qui ne semblent pas, loin s’en faut, affecter les nouvelles antérieures ?
Roman et nouvelles ne sont pas soumis aux mêmes exigences narratives. Ce qui est en cause, c’est surtout l’inexpérience de la forme longue. Avant la publication de Sixième Colonne , Robert Heinlein s’était essayé au roman en 1937 avec For Us the Living : A Comedy of Customs . Ce texte très immature était l’une des toutes premières excursions dans le domaine de la fiction d’un auteur qui n’avait écrit, jusque là, que des articles politiques. Il avait pris part, aux côtés de son épouse Leslyn, à la campagne d’Upton Sinclair, chef de file du mouvement E.P.I.C. [9] End Poverty in California (“ Finissons-en avec la pauvreté en Californie ! ”). Upton Sinclair était également écrivain, auteur d’un roman sur les travailleurs immigrés, The Jungle (1905). Paru en épisodes dans le journal socialiste Appeal to Reason, celui-ci avait retenu l’attention du président Roosevelt. Sinclair présente le programme E.P.I.C. dans un pamphlet politique non dénué d’originalité littéraire : “ I, Governor of California and How I Ended Poverty : A True Story ofthe Future ” (“Comment Moi, Gouverneur de Californie, j’ai mis fin à la pauvreté : Une véritable histoire du futur”, 1933).
ancré très à gauche, pour le poste de gouverneur de Californie. For Us the Living est un catalogue d’idées politiques directement inspiré du programme de Sinclair, doublé d’un hommage à l’écrivain James Branch Cabell et à la philosophe libertarienne Ayn Rand [10] Respectivement auteurs de Jurgen : A Comedy of Justice (1922) et We, The Living (1936).
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Sur le plan littéraire, For Us the Living est un échec. Robert Heinlein s’est toujours formellement opposé à sa publication. Il est regrettable qu’un éditeur en ait pris la responsabilité [11] Robert A. Heinlein, For Us the Living , Scribner, New York, 2004.
à titre posthume. Cela nous permet néanmoins de mesurer le chemin parcouru jusqu’à Sixième Colonne , dont les défauts narratifs, hérités de la science-fiction des années 30, sont moins nombreux, quoique réels et même assez grossiers.
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