Avec nervosité, le docteur Brooks essayait de faire la conversation :
— Ce sera certainement un grand soulagement d’avoir mené à bien cette entreprise et d’être tranquille une fois pour toutes. Il y a eu des moments bien éprouvants…
Sa voix faiblit. Ardmore se tourna vers lui et dit :
— Ne croyez jamais que nous pourrons être “tranquilles une fois pour toutes”, comme vous dites.
— Mais pourtant, si nous infligeons aux Panasiates une défaite totale…
La tension nerveuse d’Ardmore transparaissait dans sa brusquerie :
— C’est là que vous vous trompez. Nous nous sommes justement mis dans ce pétrin parce que nous pensions pouvoir arranger les choses une fois pour toutes. Nous avons estimé que nous neutralisions la menace asiatique avec l’acte de Non-Ingérence et notre arsenal défensif de la côte Pacifique… Si bien qu’ils nous ont envahis en passant par le pôle Nord !
“Nous aurions pourtant dû être mieux avisés après toutes les leçons de l’histoire. L’ancienne république française avait, elle aussi, cru arranger les choses une fois pour toutes avec le traité de Versailles. Comme cela ne marchait pas, ils ont construit la ligne Maginot et se sont endormis, se croyant à l’abri. Et qu’est-ce que ça leur a apporté ? À la longue, d’être rayés de la carte !
“La vie change continuellement et ne peut être rendue statique. “Ils vécurent éternellement heureux”, c’est bon pour les contes de fées…
Ardmore fut interrompu par une sonnerie stridente et l’indicatif rouge Urgent se mit à clignoter. Presque aussitôt le visage de l’officier de quart apparut sur l’écran du visiophone.
— Major Ardmore !
Puis il fut remplacé par le visage de Frank Mitsui, grimaçant d’anxiété :
— Major ! s’écria-t-il. C’est le colonel Calhoun… Il est devenu fou !
— Du calme, Mitsui, du calme. Qu’est-il arrivé ?
— Il m’a faussé compagnie, et il est monté dans le temple… Il se prend pour le dieu Mota !
Ardmore coupa la connexion avec Frank pour contacter l’officier de quart :
— Passez-moi le tableau de commandes du grand autel. Vite !
Il l’obtint, mais ce ne fut pas l’opérateur de garde qu’Ardmore vit apparaître sur l’écran. À sa place se trouvait Calhoun, penché sur la console. L’opérateur était effondré sur son siège, la tête pendant de côté. Ardmore coupa immédiatement la connexion et fonça vers la porte.
Thomas et Brooks s’élancèrent derrière lui, rivalisant pour être en deuxième position, et distançant l’ordonnance qui arrivait bon dernier. L’ascenseur gravitationnel avala les trois hommes, les emportant à la vitesse maximale au niveau supérieur, et les expulsa brutalement sur le sol du temple.
L’autel n’était plus qu’à trente mètres d’eux.
— J’avais chargé Frank de le surveiller… essayait de dire Thomas, quand la tête de Calhoun surgit de derrière l’autel.
— Restez où vous êtes !
Les trois hommes s’immobilisèrent et Brooks chuchota :
— Il a le gros projecteur braqué sur nous. Soyez prudent, major !
— Je le sais, dit Ardmore du coin de la bouche.
Puis, s’éclaircissant la gorge, il appela :
— Colonel Calhoun !
— Je suis le grand dieu Mota. Parlez-moi avec respect !
— Oui, certainement, Seigneur Mota. Mais daignez renseigner vos serviteurs… Le colonel Calhoun n’est-il pas une de vos incarnations ?
Calhoun réfléchit.
— Quelquefois, dit-il enfin, oui, quelquefois, c’est exact.
— Alors, je désirerais parler au colonel Calhoun, dit Ardmore en se risquant à avancer de quelques pas.
— Ne bougez pas ! hurla Calhoun, arqué sur le projecteur. Ma foudre est réglée pour s’abattre sur les hommes blancs… Prenez garde !
— Faites attention, chef ! supplia Thomas. Avec ce projecteur, il peut pulvériser tout le temple !
— Comme si je ne le savais pas ! répliqua Ardmore sans presque remuer les lèvres.
Puis il se lança de nouveau sur cette sorte de corde raide verbale qu’était le dialogue avec Calhoun. Mais quelque chose venait de distraire l’attention de ce dernier. Les trois hommes virent le colonel tourner la tête, puis faire brusquement pivoter le projecteur, appuyant des deux mains sur les commandes. Il releva la tête presque aussitôt, sembla changer les réglages du projecteur, puis appuya à nouveau sur les boutons. Quasi simultanément, une masse pesante le heurta et, s’effondrant, il disparut derrière l’autel.
Les trois hommes trouvèrent Calhoun se débattant à terre sur la plateforme située derrière l’autel. Mais ses bras étaient retenus et ses jambes immobilisées par les membres d’un petit homme mat. C’était Frank Mitsui. Ses muscles étaient rigides, et ses yeux inanimés semblaient de porcelaine.
Il fallut quatre hommes pour passer une camisole de force improvisée à Calhoun et le descendre à l’infirmerie.
Tandis que ce petit groupe emportait l’encombrant psychopathe, Thomas dit :
— À mon avis, le colonel Calhoun avait réglé le projecteur pour tuer les Blancs. Le premier rayon n’a fait aucun mal à Frank, et Calhoun a dû s’arrêter pour modifier la fréquence. C’est ce qui nous a sauvés.
— Oui… Mais pas Frank.
— C’est vrai, mais étant donné la vie qu’il avait… Le deuxième rayon a dû l’atteindre de plein fouet, alors même qu’il sautait sur Calhoun. Avez-vous tâté ses bras ? Coagulés instantanément, comme un œuf dur.
Mais ils n’avaient pas le temps d’épiloguer sur la fin tragique du petit Mitsui. De précieuses minutes venaient de s’écouler. Ardmore et ses compagnons retournèrent rapidement dans le bureau du commandant, où ils trouvèrent Kendig, son chef d’état-major, gérant calmement le flot des dépêches. Ardmore lui demanda un rapide résumé verbal.
— Un changement, major… Ils ont lancé une bombe atomique sur le temple de Nashville. Ils l’ont manqué de peu, mais tout le quartier sud de la ville est détruit. Avez-vous fixé l’heure H ? Plusieurs diocèses nous ont posé la question.
— Non, pas encore, mais ça ne va plus tarder. À moins que vous ayez d’autres données à me communiquer, je vais leur donner immédiatement leurs dernières instructions, sur le circuit A.
— Non, major, je n’ai rien à ajouter. Vous pouvez y aller.
Quand on lui signala que le circuit A était prêt à fonctionner, Ardmore s’éclaircit la gorge. Il se sentait soudain nerveux.
— Messieurs, dans vingt minutes, nous attaquons, commença-t-il. Je veux passer en revue les points importants.
Il reprit le plan en détail. Chacun des douze véhicules avait pour cible une des métropoles, ou plutôt, même si cela ne différait pas beaucoup, une des villes où se concentraient les forces militaires des Panasiates. Cette attaque aérienne serait le signal qui déclencherait l’assaut au sol dans ces zones.
Tandis qu’Ardmore parlait, tous les véhicules, à l’exception d’un seul, étaient déjà dissimulés dans la stratosphère au-dessus de leurs objectifs.
Les lourds projecteurs dont étaient munis ces appareils serviraient à causer en peu de temps autant de dégâts que possible sur les objectifs militaires au sol, notamment les casernes et les pistes de décollage. Les prêtres, étant presque invulnérables, seconderaient cette action sur le terrain, aidés par les projecteurs des temples. Les “troupes” formées par les fidèles pourchasseraient et harcèleraient l’ennemi.
— Dites-leur bien de ne pas hésiter à tirer en cas de doute. Qu’ils n’attendent pas de voir leur cible de plus près. Les armes de base peuvent fonctionner des milliers de fois sans être rechargées et ne peuvent absolument pas faire de mal aux Blancs. Qu’ils tirent sur tout ce qui bouge ! Dites-leur aussi de ne s’étonner, ni ne s’effrayer de rien. Si quelque chose leur paraît impossible, c’est nous qui l’aurons provoqué : nous nous spécialisons dans les miracles ! Voilà, c’est tout. Bonne chasse !
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