— Vous savez maintenant, je suppose, que vous avez été mystifié et abusé par une science surpassant celle de vos savants. À tout moment, presque jusqu’à la fin, vous auriez pu nous écraser.
L’Oriental demeura impassible. Ardmore espérait de tout cœur que ce calme n’était qu’une apparence. Il poursuivit :
— Ce que je viens de dire concernant les vôtres ne s’applique pas à vous. Je vous retiens ici, en tant que criminel de droit commun.
— Pour avoir fait la guerre ? s’enquit le prince en haussant les sourcils.
— Non. Sur ce point, vous seriez capable de vous en tirer. Vous êtes inculpé pour l’exécution massive que vous avez orchestrée sur le territoire américain ; pour votre fameuse “leçon”. Vous serez traduit devant un jury, comme n’importe quel criminel de droit commun et, fort probablement, pendu par le cou jusqu’à ce que mort s’ensuive. C’est tout. Emmenez-le.
— Un instant, je vous prie.
— Qu’y a-t-il ?
— Vous vous rappelez le problème d’échecs que vous avez vu dans mon palais ?
— Et alors ?
— Pourriez-vous m’indiquer quelle était la solution en quatre coups ?
— Oh, ça ! fit Ardmore en riant de bon cœur. Vous croiriez n’importe quoi, ma parole ! Je n’avais aucune solution. Je bluffais, tout simplement.
L’espace d’un instant, il apparut clairement que le calme glacial du prince, enfin, venait d’être ébranlé.
Le prince royal ne comparut jamais devant un jury. Le lendemain matin, on le découvrit mort dans sa cellule, sa tête reposant sur l’échiquier qu’il avait réclamé.
Premières armes
Juin 1940 : la Débâcle, en France. L’Europe bascule dans la barbarie nazie.
Juillet 1940 : aux États-Unis, Robert Anson Heinlein se met à sa table de travail.
Sixième Colonne est un roman de l’urgence, écrit par un auteur de science-fiction débutant. L’œuvre porte les stigmates de l’inexpérience et de la hâte. C’est aussi un document historique, écrit un an avant l’attaque japonaise sur Pearl Harbor. Sous une grande plume encore malhabile, une science-fiction moderne, en prise avec le réel, naît dans le fracas de la guerre.
Sixième Colonne (Sixth Column) paraît début 1941, dans la revue de John Wood Campbell, Astounding Science-Fiction (numéros de janvier, février & mars) sous le pseudonyme d’Anson MacDonald [1] Le roman retrouvera la signature de Robert Heinlein lors de sa reprise en volume en 1949. Des éditions ultérieures paraîtront sous le titre alternatif de The Day After Tomorrow .
. Moins de deux ans après son premier texte publié, Robert Heinlein est déjà reconnu comme l’un des nouvellistes les plus talentueux d’un genre en émergence. Si son apprentissage du métier d’auteur fut bref, sa carrière faillit pourtant s’arrêter de façon abrupte. Invité d’honneur de la troisième Convention Mondiale de Science-Fiction qui se tient à Denver en juillet 1941, Robert Heinlein surprend son auditoire avec un discours hanté par la politique. Il y suggère ce qui pour lui est une évidence : la guerre est inévitable [2] L’un des personnages de Solution Unsatisfactory ( mai 1941 , non traduit) expliquait déjà que si les États-Unis “ n’étaient pas en guerre, légalement, nous avions été dans la guerre jusqu’au cou, avec tout notre poids du côté de la démocratie, depuis 1940 ”, in Expanded Universe , Baen Books, New York, 1980, pp. 77–115.
. Il n’écrira “ pas beaucoup plus longtemps ”, son devoir patriotique primant toutes ses autres responsabilités. C’est un engagement qu’il professe ; la dignité humaine exige de chacun qu’il fasse son devoir et sa part du travail. Peu d’Américains étaient prêts à entendre ces mauvaises nouvelles mais, dans “ une période de changements drastiques et soudains de bon nombre des choses qui nous arrivent, les amateurs de science-fiction sont mieux préparés à faire face au futur que les gens ordinaires, parce qu’ils croient au changement [3] Robert A. Heinlein, “The Discovery of the Future”, in recueil Requiem , Y. Kondo éd.,Tor, New York, 1992. Heinlein y emprunte à Alfred Korzibsky l’idée d’une littérature-lien entre passé et futur ( time-binding ).
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Plus qu’une fin, Sixième Colonne marque une solution de continuité dans le parcours de Robert Heinlein. C’est la dernière fois qu’il écrit sans la conviction qu’il s’agit là de son métier définitif [4] Officier de marine réformé en 1934 pour tuberculose, Robert Heinlein s’est ensuite essayé à un grand nombre d’activités. Il a été successivement étudiant en sciences, propriétaire d’une mine d’argent, rédacteur en chef, marchand de biens, politicien. Ce n’est qu’après la guerre, avec la publication des Vertes Collines de la Terre (1947) dans le Saturday Evening Post , qui paye décemment ses auteurs, que Robert Heinlein épousera sans retour la carrière d’écrivain de science-fiction.
. C’est aussi la dernière fois que “ la main de Campbell est assez évidente dans les travaux précoces du plus grand de tous les auteurs de l’Age d’Or ” [5] Isaac Asimov, “ Big, Big Big” , introduction au recueil de nouvelles de John W. Campbell, The Space Beyond , Pyramid Books, New York, 1976.
. D’ailleurs, l’argument du texte est très largement repris d’une nouvelle de John Campbell, “ All ” [6] Don A. Stuart (pseudonyme de J.W. Campbell) “ All ”, Astounding Science-Fiction , nov. 1934 ; repris dans The Space Beyond .
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L’acuité du contexte
Dans Sixième Colonne , Robert Heinlein décrit une Amérique du Nord occupée par un improbable régime autoritaire né de la dévoration de l’URSS par la Chine communiste et s’appuyant sur la tradition impériale japonaise. L’envahisseur “Panasiate” traite les américains comme des esclaves et s’évertue à effacer leur culture, jugée primitive. Une poignée de scientifiques et de militaires isolés fonde, à l’aide d’une technologie toute-puissante, une religion sous les autels de laquelle ils préparent la Libération.
Est-ce, sous couvert d’imaginaire, une dénonciation raciste du “péril jaune” ? Il s’agit plutôt d’acuité. Observateur attentif, officier rompu à l’analyse stratégique, Heinlein a tiré les leçons des événements. Après tout, l’invasion de la Mandchourie ne laissait-elle pas entrevoir dès 1931 les prétentions du Japon à l’hégémonie ? Et l’occupation de la France par les troupes d’Hitler, la nécessité pour les États-Unis de s’impliquer ? La Débâcle française fournissait, en temps réel, l’exemple d’un pays puissant soumis au joug de l’envahisseur. Les camps de prisonniers, les travaux forcés, les otages, les exécutions massives que décrit Heinlein renvoient aux horreurs de la guerre en Europe bien plus qu’à la menace japonaise.
Tel est Sixième Colonne : une transposition pure et simple des événements les plus récents de la Seconde Guerre mondiale dans la trame narrative du “ All ” de Campbell. La fiction joue sur les peurs fondamentales des Américains, dont certaines semblent avoir pour origine un racisme culturel latent [7] Dès 1924, en dehors de toute agression militaire, le Congrès des États-Unis avait interdit l’immigration des Japonais et la naturalisation de ceux déjà présents sur le sol américain. Heinlein présente le seul personnage américain d’origine asiatique du roman, Franklin Roosevelt Matsui comme “ aussi Américain que Will Rogers ” (le John Wayne du cinéma muet). Comme le relève le critique H. Bruce Franklin ( Robert A. Heinlein : America as Science Fiction , Oxford Univ. Press, 1980), il y a même quelque ironie à ce que celui-ci soit nommé en hommage au Président qui, en février 1942, signera “ l’infâme ordre exécutif 9066, entraînant l’arrestation et le placement en camp de concentration de 117 000 Américains d’origine japonaise, ainsi que la confiscation de leurs terres et de leurs biens ”.
. Les occupants ne sont pas au centre de ce texte : celui-ci traite, en fait, des vicissitudes d’un réseau de résistance. Après la guerre, Heinlein reprendra ce thème, épuré – “ en fait, il s’agit de n’importe quelle nation conquise à n’importe quel siècle ” – dans une nouvelle plus sévère et mieux maîtrisée, “ Free Men ” [8] Robert A. Heinlein, “Free Men”, in Expanded Universe , pp. 168-191 (non traduit). La nouvelle, écrite en 1946, est restée inédite jusqu’en 1966.
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