Georges : Parfois, son appellation oriente des gens en interne vers de mauvaises directions. Ça nous est arrivé de recevoir des coups de fil d’une autre direction ne sachant pas du tout à qui ils avaient affaire. Il est identifié, mais son emploi est connu des seuls décideurs que sont les grands directeurs de la DGSE. Aujourd’hui même, le mode de recrutement, le type d’opération ainsi que la manière dont le directeur général l’emploie restent connus d’un nombre extrêmement restreint de personnels au sein de la DGSE. On sait en fait très peu de choses […] si ce n’est que les gens mettent énormément de temps à acquérir une couverture et une légitimité qui leur permet d’infiltrer des mouvements, des organisations et d’être légitimes au bout de quelques années.
Fabrice : Le Service clandestin n’est jamais valorisé, alors que son grand cousin, le Service action, est lui totalement admis et valorisé. Et ça nous va très bien. On vit dans l’ombre, mais on est faits pour ça.
François : La première raison, c’est que les opérations que ce service mène sont complètement clandestines, c’est-à-dire qu’elles mettent en œuvre des personnels qui ne doivent jamais apparaître et ne jamais permettre de retracer [leur] commanditaire, à savoir l’État, et donc la DGSE. La deuxième, c’est parce qu’il est tout nouveau et qu’il a la volonté d’être protégé des feux de la pub.
Fabrice : Il excite les passions parce que, par définition, on peut se dire qu’il cache plein de choses […]. Et de fait, il cache pas mal de choses…
JCN : Pourriez-vous nous expliquer pourquoi la DGSE est si frileuse à l’idée de parler de clandestinité ?
Fabrice : Foncièrement, parce que c’est illégal au regard des lois des pays dans lesquels nous intervenons ! Comme c’est illégal a priori , on n’a pas vocation à en faire état…
Patrick : Je ne me suis jamais senti dans la peau d’un illégal, mais dans celle de quelqu’un qui accomplissait une mission pour son pays. Je me sentais au contraire investi d’une mission légale, même si je pouvais utiliser un caractère illégal dans la forme. Dans ma tête, c’était très clair.
Hervé : La clandestinité est sans doute l’une des techniques les plus difficiles à mettre en œuvre […]. C’est un équilibre instable et il ne faut pas grand-chose pour la faire tomber soit d’un côté, soit de l’autre. Notamment, parler en détail des techniques, même si pour la plupart elles sont connues à travers le cinéma. Ce qui est délicat, c’est l’assemblage de ces techniques et la construction d’un système qui va permettre dans la durée de maintenir une clandestinité sur ses agents et sur les actions qu’ils peuvent mener à l’étranger.
Fabrice : L’espionnage, pour reprendre le terme galvaudé — disons le renseignement si on emploie notre terme — fait partie du jeu normal des Nations. On s’espionne les uns et les autres, ça fait partie du jeu. Mais globalement, ce sont des gens qui sont en ambassade, sous couverture diplomatique, donc les services savent à peu près qui sont les espions, qui sont les vrais diplomates. Le clandestin, par essence, on ne sait pas du tout où il est, et les services détestent qu’il se trame potentiellement quelque chose dans leur dos. Ne pas savoir, ça génère vraiment de l’intranquillité. Dernière raison : seuls les grands services ont des services clandestins structurés, et donc en faire trop état serait potentiellement contre-productif.
JCN : À votre connaissance, combien de services au monde pratiquent ce genre de clandestinité ?
Fabrice : En fait, il n’y a que les services de 1 re division. Parce que c’est un savoir très complexe, et qui se perd assez vite. Les meilleurs, pour moi, ce sont les Russes. Les Anglais [ensuite] parce qu’ils font ça depuis des centaines d’années pour gérer leur empire. Les Américains, qui avaient un peu perdu, mais qui sont revenus, et qui ont au moins l’avantage des moyens. Il y a les Chinois sans doute, mais ils ont une problématique de diaspora : un Chinois a tendance à recruter un Chinois. Sans doute les Israéliens…
JCN : En France, le Service clandestin est créé en 1989 à l’instigation du général Jean Heinrich, directeur des opérations, qui veut un outil réservé aux missions les plus pointues. Quelques années plus tard, Patrick en prend le commandement en provenance du Service action…
Patrick : Le Service clandestin, comme on l’appelle, est un service qui a été créé à l’organisation de la direction des opérations en vue de développer un savoir-faire dans le renseignement de crise. Qu’est-ce qu’un renseignement de crise ? C’est aller dans des pays en situation compliquée sur le plan politique, économique ou quel qu’il soit, et aller de manière clandestine récupérer du renseignement au profit de l’État.
Georges : Il s’agit véritablement, dans sa vocation première, d’intervenir là où les postes officiels de la DGSE ne sont pas.
Patrick : Dans ce contexte, les savoir-faire du Service action étaient tout à fait appropriés pour cette nouvelle mission dédiée à la DGSE.
JCN : Les missions attribuées au Service clandestin n’étaient donc pas accomplies par le Service action ?
Patrick : Ces missions étaient déjà faites par ailleurs, à la fois par la Direction du renseignement dans un certain contexte, et par le Service action dans un autre. L’idée était plutôt de centraliser à la fois le concept de renseignement, qui est quand même propre à la Direction du renseignement, et les savoir-faire propres du Service action dans l’action clandestine.
JCN : Comment définiriez-vous une mission clandestine ? Quelle est sa spécificité ?
Patrick : La spécificité du clandestin, c’est d’aller chercher du renseignement sans apparaître comme un agent du gouvernement français, donc en ayant un prétexte professionnel qui démarque totalement la France […].
Daniel : La clandestinité, pour essayer de la définir simplement, c’est un mode opératoire qui va permettre de préserver, de cacher les activités de renseignement et les actions d’un service spécial. C’est-à-dire qu’à aucun moment, on ne peut dire que cette action d’entrave, ou ce renseignement, a été obtenu par un service. La clandestinité s’appuie sur légende et couverture. La légende consiste à se créer une nouvelle vie et la couverture, à se créer un métier qui permet de se déplacer et de répondre aux besoins en matière de collecte de renseignements.
Georges : Si je pouvais faire un parallèle, je dirais que les couvertures, les légendes du SA sont souvent utilisées sur le court terme [26] Précisons seulement que l’usage de la clandestinité varie en fonction des périodes. Dans les années 1970–1980, le Service action a pratiqué les couvertures sur le long cours. L’usage s’en est un peu perdu dans les années 1990–2000, avec la création du Service clandestin, mais aussi la tendance générale des services de renseignement occidentaux à envoyer moins de personnel sur le terrain. Une tendance quelque peu inversée depuis.
, pour franchir une frontière, pour pouvoir légitimer une présence à un instant T, pour suivre une rébellion, pour former un mouvement insurrectionnel, contrairement au Service clandestin qui met plusieurs années à infiltrer ses agents pour que, le jour où, par exemple, ils ont à remplir leur mission de renseignement, ils soient parfaitement légitimes dans leur environnement.
VI
« Vous ne m’avez rien dit ! »
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