— C’est à cause de votre fille, l’interrompit Claire. À cause de Louise. C’est ce qu’elle a toujours voulu devenir, n’est-ce pas ?
Marc sentit le sol se dérober sous ses pieds.
— Comment tu sais ça ? Tu m’as dit que tu ne la connaissais pas !
— Depuis, j’ai appris à la connaître.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
Claire reposa Théo et sortit de son sac à dos le grand cahier bleu à la couverture cartonnée.
— Je l’ai trouvé dans le sac de Kieffer, expliqua-t-elle. C’est le journal de Louise. Je ne sais pas exactement pourquoi il était là, avec l’argent de la rançon de Maxime Boisseau. Kieffer l’avait sans doute repris à votre fille. C’est quelque chose qu’il faisait souvent : il nous laissait écrire, mais nous confisquait ce que nous couchions sur le papier.
Elle tendit le cahier à Caradec, mais le flic demeura immobile, pétrifié, incapable du moindre mouvement.
— Prenez-le. Il est à vous à présent. Pendant sa détention, Louise vous a beaucoup écrit. Au début, elle rédigeait une lettre presque chaque jour.
Caradec attrapa le journal d’une main tremblante tandis que Claire reprenait Théo dans ses bras. Au loin, au début de la promenade, elle aperçut Raphaël qui courait dans leur direction.
— Viens, on va voir papa, dit-elle au petit garçon.
Marc s’était assis sur un banc face à la mer. Il ouvrit le cahier et en parcourut quelques pages. Il identifia tout de suite l’écriture serrée et pointue de Louise et les motifs qu’elle avait l’habitude de gribouiller : des oiseaux, des étoiles, des roses entrelacées d’ornements gothiques. Dans les marges, à côté des dessins, on trouvait quantité de vers griffonnés. Des extraits de poèmes ou de textes que lui avait fait apprendre sa mère. Marc reconnut Hugo (« Chaque homme dans sa nuit s’en va vers sa lumière »), Eluard (« J’étais si près de toi que j’ai froid près des autres »), Saint-Ex (« Tu auras de la peine. J’aurai l’air d’être mort et ce ne sera pas vrai ») et Diderot (« Partout où il n’y aura rien, lisez que je vous aime »).
L’émotion lui serra la gorge. La douleur était revenue, fulgurante, asphyxiante, dévastatrice. Mais elle charriait avec elle un cortège de souvenirs qui se réveillèrent pour jaillir tel un geyser brûlant irriguant son esprit engourdi.
À nouveau, Marc entendait Louise.
Il reconnaissait son rire, son énergie, les inflexions de sa voix.
Elle était tout entière entre ces pages.
Elle vivait entre ces pages.
J’ai peur, papa…
Je ne vais pas te raconter d’histoires : j’ai les membres qui tremblent et le cœur qui se déchire. J’ai aussi souvent l’impression que Cerbère est en train de me dévorer le ventre. Je l’entends aboyer, mais je sais que tout ça n’existe que dans ma tête. J’ai peur, mais, comme tu me l’as toujours répété, j’essaie de ne pas avoir peur de ma peur.
Et lorsque la panique menace de me submerger, je me dis que tu vas venir me chercher.
Je t’ai vu travailler, je t’ai vu rentrer tard à la maison. Je sais que tu ne te décourages jamais, je sais que tu ne lâches jamais une affaire. Je sais que tu vas me retrouver. Tôt ou tard. C’est cela qui me fait tenir et qui me permet de rester forte.
On ne s’est pas toujours compris, toi et moi. Ces derniers temps, on ne se parlait presque plus. Si tu savais comme je le regrette aujourd’hui. Nous aurions dû nous dire plus souvent que nous nous aimions et que nous comptions l’un pour l’autre.
Lorsque l’on échoue en enfer, c’est important d’avoir des réserves de souvenirs heureux. Je me les projette sans arrêt dans la tête. Pour avoir moins froid, moins peur. Je me récite les poèmes que m’a appris maman, je me joue mentalement les airs de piano que j’ai répétés au conservatoire, je me raconte les histoires des romans que tu m’as fait lire.
Les souvenirs fusent en gerbes. Je me revois toute petite, sur tes épaules, en balade dans la forêt de Vizzavona, coiffée de mon bonnet péruvien. Je sens l’odeur des pains au chocolat que nous allions acheter tous les deux, le dimanche matin, dans cette boulangerie du boulevard Saint-Michel où la vendeuse me donnait toujours une madeleine tout juste sortie du four. Plus tard, nos périples sur les routes de France lorsque tu m’accompagnais à mes épreuves d’équitation. Même si je prétendais le contraire, j’avais besoin de ta présence et de ton regard. Lorsque tu étais là, je savais qu’il ne pouvait rien m’arriver de grave.
Je me souviens des vacances que nous avons passées tous les trois, maman, toi et moi. Je râlais souvent de devoir vous accompagner, mais je me rends compte aujourd’hui combien la mémoire de ces voyages m’aide à m’évader de ma prison.
Je me souviens des palmiers et des cafés de la place Reial à Barcelone. Je me souviens des pignons gothiques des maisons en bordure des canaux à Amsterdam. Je me souviens de notre fou rire sous la pluie en Écosse au milieu d’un troupeau de moutons. Je me souviens du bleu azur des azulejos de l’Alfama, de l’odeur de poulpe grillé dans les rues de Lisbonne, de la fraîcheur d’été de Sintra et des pastéis de nata de Bélem. Je me souviens du risotto aux asperges de la piazza Navona, de la lumière ocre de San Gimignano, des oliviers frémissants dans la campagne de Sienne, des jardins secrets du vieux Prague.
Entre ces quatre murs glacés, je ne vois jamais le jour. Ici, la nuit est partout. Je plie, mais ne romps pas. Et je me dis que ce corps décharné et brûlé de plaques rouges n’est pas le mien. Je ne suis pas cette morte vivante au teint hideux de porcelaine. Je ne suis pas ce cadavre en faïence entre linceul et cercueil.
Je suis cette fille solaire qui court sur le sable tiède de Palombaggia. Je suis le vent qui fait claquer les voiles d’un bateau en partance. La mer infinie de nuages qui donne le vertige derrière le hublot.
Je suis un feu de joie qui brûle à la Saint-Jean. Les galets d’Étretat qui roulent sur la plage. Une lanterne vénitienne résistant aux tempêtes.
Je suis une comète qui embrase le ciel. Une feuille d’or que les rafales emportent. Un refrain entraînant fredonné par la foule.
Je suis les alizés qui caressent les eaux. Les vents chauds qui balaient les dunes. Une bouteille à la mer perdue dans l’Atlantique.
Je suis l’odeur vanille des vacances à la mer et l’effluve entêtant de la terre mouillée.
Je suis le battement d’ailes du Bleu-nacré d’Espagne.
Le feu follet fugace qui court sur les marais.
La poussière d’une étoile blanche et trop tôt tombée.
Pour les besoins du roman, j’ai pris çà et là quelques libertés avec la géographie française et américaine ainsi qu’avec les règles de fonctionnement de la vie politique américaine. Quant à la partie scientifique de l’enquête, elle s’est parfois nourrie d’anecdotes repérées ces dernières années au gré de mes lectures : les sprays Ebony & Ivory m’ont été inspirés par un article présentant le travail de l’artiste new-yorkaise Heather Dewey-Hagborg ; l’ADN extrait d’un moustique servant de pièce à conviction dans une affaire de meurtre s’est déjà produit en Sicile au début des années 2000, ainsi que vous pourrez le découvrir sur Passeur de sciences, le blog de Pierre Barthélémy hébergé sur le site du journal Le Monde . Enfin, le concept du Ghost évoqué par Raphaël est développé par John Truby dans L’Anatomie du scénario , Nouveau Monde Éditions, 2010.
Exergues des chapitres
Chapitre 1 : Gustave Flaubert, lettre à George Sand, 1873 ; chapitre 2 : Alfred de Musset, « Idylles », dans Poésies nouvelles , Charpentier, 1857 ; chapitre 3 : Leopold von Sacher-Masoch, La Vénus à la fourrure , traduit par Raphaël Ledos de Beaufort, Charles Carrington, 1902 ; chapitre 4 : Sascha Arango, La Vérité et autres mensonges , traduit par Dominique Autrand, Albin Michel, 2015 ; chapitre 5 : Haruki Murakami, 1Q84 (livre 1 — avril-juin) , traduit par Hélène Morita et Yôko Miyamoto, Belfond, 2011 ; chapitre 6 : Stephen King, 22/11/63 , traduit par Nadine Gassie, Albin Michel, 2013 ; chapitre 7 : Jean Racine, Athalie , acte II, scène 5, Denys Thierry, 1691 ; chapitre 8 : Victor Hugo, Océan. Tas de pierres , P. Ollendorff et Albin Michel, 1941 (publication posthume) ; chapitre 9 : attribuée à Protagoras ; chapitre 10 : Stieg Larsson, Millenium , tome 2 : La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette , traduit par Lena Grumbach et Marc de Gouvenain, Actes Sud, 2006 : chapitre 11 : Jean Giono, Un roi sans divertissement , éditions de la Table ronde, 1947 ; chapitre 12 : Cesare Pavese, Travailler fatigue — La Mort viendra et elle aura tes yeux , traduit par Gilles de Van, Gallimard, 1979 (publication posthume) ; chapitre 13 : Boris Cyrulnik, Un merveilleux malheur , Odile Jacob, 2002 ; chapitre 14 : Pierre de Marbeuf, « À Philis » dans Recueil des vers , Imprimerie de David du Petit Val, 1628 ; chapitre 15 : George Sand, lettre à Flaubert, 1866 ; chapitre 16 : Sénèque, lettre à Lucilius, i ersiècle ; chapitre 17 : Guillaume Apollinaire, Le Guetteur mélancolique , Gallimard, 1952 (publication posthume) ; chapitre 18 : Paul Valéry, Tel quel , Gallimard, 1941 ; chapitre 20 : Gerald Martin, Gabriel García Márquez, a Life , Bloomsbury, 2008 ; chapitre 21 : Marceline Desbordes-Valmore, « Les roses de Saadi » dans Poésies inédites , Gustave Réviliod, 1860 (publication posthume) ; chapitre 22 : Arthur Schopenhauer in Robert Green, Power, les 48 lois du pouvoir , Leducs Éditions, 2009 ; chapitre 23 : Robert Green, op. cit. ; chapitre 24 : Honoré de Balzac, La Peau de chagrin. Romans et contes , Gosselin et Canel, 1831.
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