Je me lève du lit d’un bond. Je transpire. Mon cœur bat à tout rompre. Je dois confondre. Et pourtant à présent mes souvenirs ont la clarté du cristal.
J’essaie d’établir une explication rationnelle, mais je n’en vois aucune. Il est impossible que le doudou de Théo se soit trouvé à Montrouge pour la bonne et simple raison que Raphaël n’est jamais venu dans mon appartement avec son fils. Or, ce soir-là, Raphaël était à Antibes. C’est Marc Caradec qui gardait Théo.
Marc Caradec…
J’hésite à réveiller Raphaël. J’enfile mon jean et mon chemisier qui traînent sur la banquette au bout du lit et je sors de la chambre. La suite se prolonge par un petit salon dont les baies vitrées donnent sur l’Hudson. Le soleil est déjà haut dans le ciel. Je regarde la pendule. Il est tard, presque 10 heures. Je m’assois à la table et me prends la tête dans les mains pour essayer de rassembler mes idées.
Comment ce doudou pouvait-il être là ? Il n’y a qu’une explication : Théo, et donc Marc Caradec étaient chez moi cette nuit-là. Profitant de notre voyage en amoureux à Antibes, Marc se serait introduit dans mon appartement dans le but de le fouiller. Mais mon retour à l’improviste a contrarié ses plans. Dès que je suis entrée, il m’a assommée avec sa torche puis il m’a séquestrée dans ce garde-meuble de la région parisienne.
Mais pour quelle raison ?
Je suis abasourdie. Marc a-t-il deviné qui j’étais depuis plus longtemps qu’il ne le prétend ? Même si c’est le cas, pourquoi m’en voudrait-il ? Est-ce lui qui a agressé Clotilde Blondel ? lui qui depuis le début joue un double jeu dévastateur ?
Un pressentiment horrible me traverse l’esprit. Il faut que je vérifie quelque chose.
Je me précipite près du canapé sur lequel est posé mon sac de voyage. Je l’ouvre et fouille pour y trouver ce que je recherche : un gros cahier cartonné à la couverture bleue. Celui que j’ai récupéré le soir de ma fuite de chez Heinz Kieffer. Le cahier qui était resté caché chez moi, enfoncé loin derrière la plinthe, à côté du sac qui contenait l’argent. Le cahier que n’ont pas vu Raphaël et Marc. Le cahier qui a changé ma vie et que je suis allée reprendre hier matin quand Angeli m’a libérée. Avec mon passeport et quelques vêtements.
Je tourne les pages. Je cherche un passage précis que j’ai en tête. Lorsque je le retrouve enfin, je le parcours plusieurs fois, essayant de lire entre les lignes. Puis mon cœur se glace.
Et je comprends tout.
J’ouvre la porte de la chambre de Théo. Le bébé n’est plus dans son lit. À la place, un mot manuscrit sur le papier à l’en-tête de l’hôtel.
Sans perdre une seconde, j’enfile mes chaussures, je pose le mot sur la table de l’entrée et j’attrape mon sac à dos dans lequel je glisse le cahier bleu. L’ascenseur, la réception. Sur un dépliant dans la chambre, j’ai vu que le Bridge Club mettait gratuitement des vélos à la disposition de ses clients. J’attrape le premier qu’on me propose et m’élance dans Greenwich Street.
Le temps s’est un peu couvert et le vent balaie les rues d’ouest en est. Je pédale comme lorsque j’étais ado. D’abord vers le sud, puis dès que je le peux je tourne sur Chambers Street. Je retrouve des sensations oubliées. New York est ma ville, mon élément. Les années ont beau s’être écoulées, je connais par cœur sa géographie, son pouls, sa respiration, ses codes.
Dans le prolongement de la rue, les tourelles de nacre du Municipal Building s’élèvent sur quarante étages. Je fonce sous son arche monumentale pour attraper la voie du Brooklyn Bridge réservée aux vélos. Enfin au bout de la passerelle, je me faufile entre les voitures et longe le parc de Cadman Plaza, puis me laisse glisser vers les rives de l’East River.
Je suis au cœur de Dumbo, l’un des anciens quartiers industriels et portuaires de la ville, situé entre le pont de Brooklyn et le pont de Manhattan. Je venais quelquefois ici en promenade avec ma mère. Je me souviens des façades en brique rouge, des vieux docks et des entrepôts rénovés donnant sur la ligne de gratte-ciel.
J’arrive dans une zone encadrée de pelouses vallonnées qui descendent vers une promenade de bois face à Manhattan. La vue est à couper le souffle. Je m’arrête un instant pour la contempler. Je suis de retour.
Pour la première fois de ma vie, je deviens réellement « la fille de Brooklyn ».
Tout à mon bonheur d’avoir retrouvé Claire, je n’avais pas vu passer la nuit, dormant d’un sommeil lourd et apaisé. Il faut dire que les sœurs Carlyle avaient le sens de la fête. La veille au soir, pour célébrer les retrouvailles avec leur nièce, elles m’avaient fait boire jusqu’à tard dans la nuit de nombreux verres de leur cocktail maison à base de rhum blanc et de jus d’ananas.
La sonnerie du téléphone me tira de ma léthargie. Je décrochai en émergeant difficilement et en cherchant Claire dans la chambre. Elle ne s’y trouvait pas.
— Raphaël Barthélémy ? répéta la voix à l’autre bout du fil.
Il s’agissait de Jean-Christophe Vasseur, le flic qui avait identifié les empreintes de Claire pour le compte de Marc Caradec. Hier, j’étais parvenu à dégoter son numéro et je lui avais laissé plusieurs messages sur son répondeur. En attendant l’arrivée de Claire, je m’étais repassé le film de notre histoire, inlassablement, et, dans mes tentatives pour le reconstituer, je butais sur certaines incohérences, je me perdais dans certains blancs du récit. La plupart de mes incompréhensions portaient sur le catalyseur du drame que nous venions de vivre. Une question en particulier revenait sans cesse : comment Richard Angeli, le flic à la solde de Zorah, avait-il découvert la véritable identité d’Anna Becker ? Je n’avais trouvé qu’une réponse valable : parce que Vasseur l’avait prévenu.
— Merci de me rappeler, lieutenant. Pour ne pas vous faire perdre de temps, je vais en venir directement aux faits…
Au bout d’une minute de conversation, alors que j’essayais de démêler avec lui les fils de l’histoire, je compris que Vasseur était inquiet.
— Lorsque Marc Caradec m’a demandé d’entrer des empreintes dans le FNAEG, je l’ai fait sans me méfier, me raconta-t-il. Je voulais juste rendre service à un ancien collègue.
Et empocher au passage 400 euros… , pensai-je sans l’exprimer. Inutile de braquer ce type.
— Mais j’ai été soufflé en voyant qu’elles appartenaient à la petite Carlyle, poursuivit-il. Après avoir communiqué le résultat à Marc, j’ai même totalement flippé. Cette petite entorse allait me revenir comme un boomerang et m’exploser à la gueule, c’était certain ! Pris de panique, j’en ai parlé à Richard Angeli.
J’avais donc vu juste.
— Vous le connaissez depuis longtemps ?
— C’était mon chef de groupe à la brigade des mineurs, expliqua Vasseur. J’ai pensé qu’il serait de bon conseil.
— Qu’est-ce qu’il vous a dit ?
— Que j’avais bien fait de l’appeler, et…
— Et… ?
— Qu’il allait arranger cette histoire, mais qu’il était très important que je n’évoque ces résultats avec personne d’autre.
— Vous lui avez parlé de Marc ?
Mal à l’aise, Vasseur bredouilla :
— Ben, j’étais un peu obligé…
Je venais de sortir de la chambre. Le salon de la suite était vide, comme l’était le lit de mon fils. Sur le coup, je ne m’inquiétai pas. Il était tard. Théo devait mourir de faim et Claire était descendue avec lui pour prendre le petit déjeuner. Avec l’intention de les rejoindre, j’enfilai mon pantalon, attrapai mes baskets, coinçai le combiné au creux de mon épaule et commençai à lacer mes chaussures.
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