Caradec avait presque crié pour que ses paroles dominent le souffle du vent.
— Je sais que tu es enceinte, dit-il en cherchant à accrocher le regard de Claire. Lorsque tu deviendras mère, tu comprendras que le monde se divise en deux : ceux qui ont des enfants et les autres. Être parent te rend plus heureux, mais ça te rend aussi infiniment vulnérable. Perdre son enfant est un chemin de croix perpétuel, une déchirure que rien ne pourra jamais recoudre. Chaque jour, tu crois avoir atteint le pire, mais le pire est toujours à venir. Et le pire, finalement, tu sais ce que c’est ? Ce sont les souvenirs qui se fanent, qui s’étiolent et qui finissent par disparaître. Un matin, en te réveillant, tu te rends compte que tu as oublié la voix de ta fille. Tu as oublié son visage, l’étincelle de son regard, la façon particulière qu’elle avait de rejeter une mèche de cheveux derrière son oreille. Tu es incapable d’entendre la sonorité de son rire dans ta tête. Tu comprends alors que la douleur n’était pas le problème. Et qu’avec le temps elle était même devenue une drôle de compagne, un adjuvant familier aux souvenirs. Lorsque tu piges ça, tu es prêt à vendre ton âme au diable pour raviver ta douleur.
Marc alluma une cigarette et tourna la tête du côté des embarcations qui voguaient sur le bras de mer.
— Autour de moi, pourtant, la vie continuait, déclara-t-il en exhalant un nuage de fumée. Mes collègues partaient en vacances, faisaient des enfants, divorçaient, se remariaient. Moi, je faisais juste semblant de vivre. J’évoluais comme un zombie, dans la nuit, toujours au bord du précipice. Je n’avais plus de sève, plus aucun appétit de vivre. Du plomb collait à mes semelles et lestait mes paupières. Et puis un jour… Un jour, je t’ai rencontrée…
Le regard du vieux flic se remit à briller d’une flamme folle.
— C’était un matin, à la fin du printemps. Tu quittais l’appartement de Raphaël avant de partir pour l’hôpital. Nous nous sommes croisés dans la cour ensoleillée de l’immeuble. Tu m’as salué timidement puis tu as baissé les yeux. Malgré ta réserve, c’était difficile de ne pas te remarquer. Mais derrière ta silhouette élancée, ta peau métisse et tes cheveux lisses, quelque chose m’intriguait. Et chaque fois que je t’ai revue par la suite, j’ai éprouvé le même malaise. Tu me rappelais quelqu’un ; un souvenir lointain que j’avais du mal à fixer ; à la fois évaporé et encore très présent. Il m’a fallu plusieurs semaines pour arriver à cerner ce trouble : tu ressemblais à Claire Carlyle, cette petite Américaine enlevée elle aussi par Kieffer, mais dont on n’avait jamais retrouvé le corps. J’ai longtemps repoussé cette idée. D’abord parce qu’elle était absurde, puis parce que je pensais qu’elle ne reflétait que mes obsessions. Mais elle ne me quittait plus. Elle s’était incrustée dans mon cerveau. Elle me hantait. Et je ne connaissais qu’un moyen pour m’en libérer : relever tes empreintes et demander à un collègue de les entrer dans le FAED. Alors, il y a quinze jours, je me suis décidé. Le résultat a confirmé l’impossible : tu ne ressemblais pas seulement à Claire Carlyle. Tu étais Claire Carlyle.
Marc jeta son mégot sur les lattes de bois et l’aplatit avec son talon comme on écrase une punaise.
— Dès lors, je n’ai plus eu qu’une seule obsession : t’observer, comprendre et me venger. La vie ne t’avait pas remise sur mon chemin par hasard. Il fallait que quelqu’un paie pour tout le mal que tu avais fait. C’était ma mission. Quelque chose que je devais à ma fille, à ma femme ainsi qu’aux familles des autres victimes de Heinz Kieffer : Camille Masson et Chloé Deschanel. Elles aussi sont mortes par ta faute, gronda-t-il.
— Non ! se défendit Claire.
— Pourquoi n’as-tu pas donné l’alerte lorsque tu as réussi à t’échapper ?
— Raphaël m’a dit que vous aviez mené l’enquête avec lui. Vous savez très bien pourquoi je n’ai prévenu personne : je venais d’apprendre que ma mère était morte ! Je ne voulais pas devenir un phénomène de foire. J’avais besoin de me reconstruire dans le calme.
Le regard fou, Caradec lui fit face.
— C’est justement parce que j’ai mené une enquête approfondie que j’ai acquis la conviction que tu mérites de mourir. Je voulais vraiment te tuer, Claire. Comme j’ai tué le gendarme de Saverne, cette pourriture de Franck Muselier.
Soudain, l’enchaînement des événements se dessinait, limpide, pour Claire.
— Et comme vous avez essayé de tuer Clotilde Blondel ?
— Blondel, c’était un accident ! se défendit Marc en haussant la voix. J’étais venu l’interroger, mais elle a cru que je voulais l’agresser et elle a traversé la vitre en s’enfuyant. N’essaie pas d’inverser les rôles. La seule vraie coupable, c’est toi. Si tu avais prévenu de ton évasion, Louise serait encore là. Camille et Chloé aussi !
Écumant de rage, Marc attrapa Claire par le bras et lui cria toute sa peine :
— Un simple coup de fil ! Un message anonyme laissé sur un répondeur ! ça t’aurait pris une minute et tu aurais sauvé trois vies ! Comment oses-tu prétendre le contraire ?
Effrayé, Théo se mit à geindre, mais, cette fois, il ne trouva personne pour le consoler. Claire se dégagea de l’emprise de Marc et lui répondit sur le même ton :
— La question ne s’est jamais posée en ces termes. Je n’ai jamais pensé une seule seconde qu’il pouvait y avoir d’autres personnes détenues avec moi !
— Je ne te crois pas ! rugit-il.
Théo sanglotait maintenant, spectateur de leur affrontement.
— Vous n’étiez pas dans cette putain de maison avec moi ! hurla Claire. J’ai passé 879 jours enfermée dans une pièce de douze mètres carrés. Le plus souvent enchaînée. Parfois avec un collier en ferraille autour du cou ! Vous voulez que je vous dise la vérité ? Oui, c’était atroce ! Oui, c’était l’enfer. Oui, Kieffer était un monstre ! Oui, il nous torturait ! Oui, il nous violait !
Pris au dépourvu, Marc baissa la tête et ferma les yeux, comme un boxeur acculé dans un coin du ring.
— Kieffer ne m’a jamais parlé d’autres filles, vous m’entendez, JAMAIS ! assura Claire. J’étais enfermée tout le temps. En deux ans, j’ai dû voir le soleil à cinq reprises et pas une fois je n’ai songé que je pouvais ne pas être seule dans cette prison. Malgré ça, je porte cette culpabilité en moi depuis dix ans et je crois que je la porterai toujours.
La jeune femme baissa d’un ton, recouvrant son sang-froid, et se pencha pour prendre Théo dans ses bras. Tandis que le petit garçon se blottissait contre elle, pouce dans la bouche, elle poursuivit sur un ton plus grave :
— Je comprends votre rage devant cette injustice. Tuez-moi si vous pensez que cela allégera le moins du monde votre peine. Mais ne vous trompez pas de combat, Marc. Il n’y a qu’un coupable dans cette affaire, c’est Heinz Kieffer.
Mis au pied du mur, Caradec resta silencieux, cloué sur place, les yeux fixes et exorbités. Il demeura ainsi deux bonnes minutes, immobile dans le vent glacé. Puis, lentement, le flic en lui refit son apparition. Sans qu’il sache trop pourquoi, un détail apparemment sans importance traînait toujours au fond de son esprit. Une question qui était demeurée sans réponse. Une simple interrogation revenue à deux reprises dans l’enquête. Et deux, pour un flic, c’est une fois de trop.
— Avant d’être enlevée, tu disais tout le temps que tu voulais devenir avocate, fit-il remarquer. C’était quelque chose de très ancré en toi.
— C’est exact.
— Mais après ton évasion, tu as changé radicalement de projet professionnel. Tu as voulu faire ta médecine envers et contre tout. Pourquoi ce… ?
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