— Concrètement, vous savez ce qu’a fait Angeli de votre information ?
— Pas la moindre idée, m’assura le flic. J’ai cherché à le contacter plusieurs fois, mais il ne m’a jamais rappelé.
— Vous n’avez pas essayé de le joindre directement chez lui ou à son boulot ?
— Si, évidemment, mais il n’a répondu à aucun de mes appels.
Logique. Jusqu’à présent, Vasseur ne m’avait pas fait de grande révélation. Il avait seulement confirmé mes intuitions. Alors que j’allais raccrocher, je décidai de poser une dernière question. Une façon de boucler la boucle. Sans en attendre grand-chose, je demandai :
– À quelle date avez-vous prévenu Angeli de ce que vous saviez ?
— J’ai hésité longtemps. Finalement, j’y suis allé une semaine après avoir parlé à Caradec.
Je fronçai les sourcils. Cette version ne tenait pas : il ne s’était pas écoulé une semaine, mais quatre jours à peine depuis que Marc avait relevé les empreintes de Claire dans ma cuisine sur sa tasse de thé. Quel intérêt le flic avait-il à me mentir aussi grossièrement ?
Presque malgré moi, l’ombre d’un soupçon se profila néanmoins dans mon esprit.
— Je ne comprends pas, Vasseur, quel jour Marc vous a-t-il demandé d’effectuer la recherche d’empreintes ?
Le flic répondit sans hésitation :
— Il y a douze jours exactement. Je m’en souviens très bien parce que c’était le dernier après-midi de vacances que je passais avec ma gamine : le mercredi 24 août. Le soir même, j’ai conduit Agathe à la gare de l’Est où elle a pris le train pour rentrer chez sa mère. C’est là que j’avais donné rendez-vous à Caradec : Aux Trois Amis, un bistrot en face de la gare.
Depuis plusieurs secondes, j’avais cessé de lacer mes chaussures. Au moment où je m’y attendais le moins, une partie de ma vie venait encore de sortir de ses rails.
— Et quand lui avez-vous communiqué les résultats ?
— Deux jours plus tard, le 26.
— Vous êtes sûr de ça ?
— Bien sûr, pourquoi ?
J’étais sidéré. Marc savait donc depuis dix jours qui était Claire ! Il avait réalisé à mon insu une prise d’empreintes de ma compagne bien avant qu’elle ne disparaisse. Puis il avait joué toute cette comédie depuis le début. Et moi, naïf, je n’y avais vu que du feu.
Mais pour quelle raison, bordel ?
Alors que je m’interrogeais sur ses motivations, un double appel m’obligea à interrompre ma réflexion. Je remerciai Vasseur et pris la communication.
— Monsieur Barthélémy ? Je suis Malika Ferchichi. Je travaille au foyer d’accueil médicalisé Sainte-Barbe à…
— Bien sûr, je vois très bien qui vous êtes, Malika. Marc Caradec m’a parlé de vous.
— J’ai eu votre numéro par Clotilde Blondel. Elle vient de sortir du coma, elle est encore très faible, mais elle voulait être rassurée sur la sécurité de sa nièce. C’est dingue que personne ne nous ait prévenus de son agression ! Au foyer, on s’est inquiétés de ne pas la voir !
La jeune femme avait une voix peu commune. À la fois grave et claire.
— En tout cas, je suis soulagé de savoir que Mme Blondel va mieux, dis-je. Même si je ne comprends pas très bien pourquoi elle vous a donné mon numéro…
Malika laissa un silence, puis :
— Vous êtes un ami de Marc Caradec, c’est ça ?
— C’est exact.
— Est-ce que… ? Est-ce que vous connaissez son passé ?
Je me dis que, depuis cinq minutes, j’avais l’impression de ne plus le connaître du tout.
– À quoi faites-vous allusion exactement ?
— Vous savez pourquoi il a quitté la police ?
— Il a pris une balle perdue lors d’une intervention : le casse d’une bijouterie près de la place Vendôme.
— C’est exact, mais ce n’est pas la vraie raison. À ce moment-là, ça faisait déjà un certain temps que Caradec n’était plus que l’ombre de lui-même. Après avoir été un grand flic, il enchaînait depuis des années les arrêts maladie et les séjours au Courbat.
— Le Courbat ? Qu’est-ce que c’est ?
— Un centre de santé, situé en Indre-et-Loire, près de Tours. Une structure qui accueille majoritairement des flics en détresse qui souffrent de dépression ou qui ont sombré dans l’alcool ou les médocs.
— D’où tenez-vous ces informations, Malika ?
— De mon père. Il est chef de groupe aux stups. L’histoire de Marc est connue dans la police.
— Pourquoi ? Un flic dépressif, ce n’est pas très original, non ?
— Il n’y a pas que ça. Vous étiez au courant que Marc avait perdu sa femme ?
— Bien sûr.
Je n’aimais pas le tour que prenait cette conversation et ce que je venais d’apprendre sur Marc, mais la curiosité l’emportait sur toute autre considération.
— Vous savez qu’elle s’est suicidée ?
— Il l’a évoqué devant moi quelquefois, oui.
— Vous n’avez pas cherché à creuser le sujet ?
— Non. Je n’aime pas poser aux autres les questions que je n’aimerais pas qu’ils me posent.
— Donc vous ne savez pas pour sa fille ?
J’étais revenu dans le salon. Je me contorsionnai pour enfiler ma veste et pris mon portefeuille posé sur la table.
— Je sais que Marc a une fille, oui. D’après ce que j’ai compris, ils ne se voient plus très souvent. Je crois qu’elle fait des études à l’étranger.
– À l’étranger ? Vous plaisantez. Louise a été assassinée il y a plus de dix ans !
— De quoi parlez-vous ?
— Louise, sa fille, a été kidnappée, séquestrée et assassinée par un prédateur qui sévissait au milieu des années 2000.
À nouveau, le temps s’arrêta. Immobile devant la baie vitrée, je fermai les yeux et me massai les paupières. Un flash. Un nom. Celui de Louise Gauthier, la première victime de Kieffer, enlevée à l’âge de quatorze ans, en décembre 2004, alors qu’elle était en vacances chez ses grands-parents près de Saint-Brieuc, dans les Côtes-d’Armor.
— Vous voulez dire que Louise Gauthier était la fille de Marc Caradec ?
— C’est ce que m’a dit mon père.
Je m’en voulais. Depuis le début, une part de la vérité était devant mes yeux. Mais comment aurais-je pu la décrypter ?
— Attendez. Pourquoi la petite ne portait-elle pas le nom de son père ?
En bonne fille de flic, Malika avait réponse à tout :
– À l’époque, Marc travaillait sur des dossiers chauds de la BRB. Ce n’était pas inhabituel chez les flics exposés comme lui d’essayer de préserver l’identité de ses enfants pour éviter un chantage ou un enlèvement.
Elle avait raison, bien sûr.
Saisi par le vertige, j’avais du mal à réaliser toutes les implications de cette révélation. Alors qu’une dernière question me brûlait les lèvres, j’aperçus la note manuscrite qui traînait sur la table de l’entrée. Une simple phrase, écrite sur du papier à lettres à l’en-tête de l’hôtel :
Raph,
J’ai emmené Théo faire du manège au Jane’s Carousel de Brooklyn.
Marc
La peur me cueillit à l’improviste. Je me ruai hors de la chambre et, tandis que je dévalais l’escalier, je demandai à Malika :
— Et maintenant, allez-vous me dire pourquoi vous avez cru bon de m’appeler ?
— Pour vous mettre en garde. Clotilde Blondel se souvient très bien de son agresseur, elle a donné son signalement au policier qui l’a interrogée et me l’a décrit.
Elle marqua une pause, puis lâcha ce que j’avais fini par deviner :
— Ce portrait-robot correspond trait pour trait à Marc Caradec.
Brooklyn
Le temps avait changé.
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