À présent, il faisait plus froid, le ciel était sombre et le vent se déchaînait. Sur la promenade en bois qui longeait le détroit, les promeneurs frissonnaient, remontaient leur col, se frictionnaient les avant-bras. Aux comptoirs des vendeurs ambulants, les cafés chauds et les hot-dogs remplaçaient les crèmes glacées.
Même les eaux de l’East River avaient pris une teinte vert-de-gris. Dans un soupir rauque, les vagues gonflaient, roulaient et venaient se briser sur les berges en éclaboussant les passants.
Sur une tapisserie de nuages gris perle se détachait la longue silhouette de la skyline du sud de Manhattan. Une succession hétérogène de gratte-ciel de tailles et d’époques différentes : l’aiguille triomphante du One World Trade Center, l’immense tour Gehry drapée dans sa robe métallique, la façade néoclassique et le toit en pointe du palais de justice. Plus près, juste de l’autre côté du pont, les HLM de brique brune du quartier de Two Bridges.
Claire abandonna son vélo sur la pelouse. Près de la jetée, elle repéra un imposant dôme de verre qui abritait un manège des années 1920 parfaitement restauré. Le carrousel était comme posé sur l’eau. La juxtaposition des vieux chevaux de bois et de la ligne de buildings que l’on apercevait à travers la gangue de verre avait quelque chose de troublant et d’hypnotique.
Tenaillée par l’inquiétude, elle plissa les yeux, détaillant chaque cheval, chaque montgolfière, chaque avion à hélice qui tournait au rythme entraînant d’un orgue de Barbarie.
— Coucou Théo ! cria-t-elle en reconnaissant enfin le fils de Raphaël, assis à côté de Marc Caradec dans une diligence modèle réduit.
Elle sortit deux dollars de sa poche, paya son ticket et attendit que le plateau circulaire s’immobilise pour venir les rejoindre. Le bambin était aux anges et lui fit la fête. Il tenait dans ses petites mains le cookie gigantesque que Marc lui avait offert. Sa bouille ronde ainsi que le plastron de sa salopette étaient maculés de chocolat, ce qui semblait le réjouir.
— Y a des pé-pi-tes. Des pé-pi-tes ! lança-t-il en montrant son biscuit, très fier d’avoir appris un mot nouveau.
Si Théo était en grande forme, Caradec avait l’air épuisé. Des rides profondes creusaient son front et striaient le contour de ses yeux clairs. Sa barbe hirsute lui mangeait les trois quarts du visage au teint gris. Son regard vide et sans éclat donnait l’impression qu’il était ailleurs, comme coupé du monde.
Alors que le manège repartait, le tonnerre commença à gronder. Claire se casa sur le banc de la diligence face à Caradec.
— Vous êtes le père de Louise Gauthier, n’est-ce pas ?
Le flic resta silencieux quelques secondes, mais il savait que l’heure n’était plus à la dissimulation. L’heure était justement à cette grande explication qu’il attendait depuis dix ans. Il regarda Claire dans les yeux et entreprit de lui raconter son histoire :
— Lorsque Louise a été enlevée par Kieffer, elle avait quatorze ans et demi. Quatorze ans, c’est un âge compliqué pour une fille. À l’époque, Louise était devenue tellement insupportable et capricieuse qu’avec ma femme nous avions décidé de l’envoyer passer Noël en Bretagne, chez mes parents.
Il s’arrêta pour réajuster l’écharpe de Théo.
– Ça me fait mal de le reconnaître aujourd’hui, soupira-t-il, mais notre petite fille nous échappait. Il n’y en avait plus que pour les copains, les sorties et les conneries en tout genre. ça me rendait fou de la voir comme ça. Pour te dire la vérité, la dernière fois qu’on s’est parlé tous les deux, on s’est violemment disputés. Elle m’a traité de connard et je lui ai balancé une paire de baffes.
Étouffé par l’émotion, Marc ferma les yeux quelques secondes avant de continuer :
— Lorsqu’elle a appris que Louise n’était pas rentrée, ma femme a d’abord cru à une fugue. Ce n’était pas la première fois que la petite nous faisait ce genre de choses, aller dormir chez une copine et revenir trente-six heures après. Moi, par déformation professionnelle, j’ai commencé à enquêter tout de suite. Je n’ai pas fermé l’œil pendant trois jours. J’ai remué ciel et terre, mais je ne pense pas qu’un flic soit plus avisé lorsqu’il enquête sur une affaire qui le concerne directement. Ce qu’il gagne en implication, il le perd nécessairement en discernement. Et puis, ça faisait dix ans que je travaillais à la BRB. Mon quotidien, c’étaient les braqueurs et les voleurs de bijoux, pas les enlèvements d’adolescentes. Pourtant, j’aime à penser que je serais parvenu à retrouver Louise si je n’étais pas tombé malade une semaine après sa disparition.
— Vous êtes tombé malade ?
Quelques secondes, Marc soupira en se prenant la tête entre les mains.
— C’est une maladie étrange, mais que tu dois connaître en tant que médecin : le syndrome de Guillain-Barré.
Claire hocha la tête.
— Une atteinte des nerfs périphériques due à un dérèglement des défenses immunitaires.
— C’est ça. Tu te réveilles un beau matin et tu as les membres en coton. Des fourmis courent dans tes cuisses et tes mollets, comme si tu étais traversé par un courant électrique. Puis, assez vite, tes jambes s’engourdissent jusqu’à être complètement paralysées. La douleur remonte sur tes flancs, ta poitrine, ton dos, ton cou, ton visage. Tu restes sur ton lit d’hôpital, congelé, pétrifié, changé en statue. Tu ne peux plus te lever, tu ne peux plus avaler, tu ne peux plus parler. Tu ne peux plus enquêter sur l’enlèvement de ta fille de quatorze ans. Ton cœur s’emballe, pulse, devient incontrôlable. Tu t’étouffes dès qu’on te met de la nourriture dans la bouche. Et comme tu ne peux même plus respirer, on te fout des tuyaux partout pour que tu ne crèves pas trop vite.
Assis à côté de nous et bien loin de nos préoccupations, Théo s’émerveillait de tout, remuant son petit buste d’arrière en avant, suivant la cadence de la musique.
— Je suis resté dans cet état presque deux mois, reprit Marc. Puis les symptômes ont commencé à régresser, mais je n’ai jamais récupéré totalement de cette saloperie. Quand j’ai pu me remettre à travailler, près de un an s’était écoulé. Les chances de retrouver Louise étaient presque réduites à néant. Est-ce que, sans cette maladie, j’aurais pu sauver ma fille ? Je ne le saurai jamais. De toi à moi, j’aurais tendance à te dire « non » et c’est insoutenable. J’avais honte devant Élise. Résoudre des enquêtes, c’était mon job, ma raison de vivre, ma fonction sociale. Mais je n’avais pas d’équipe, je n’avais pas accès aux différents dossiers et, surtout, je n’avais pas les idées claires. Et je les ai eues encore moins lorsque ma femme s’est suicidée.
Le manège commença à ralentir. Des larmes s’étaient mises à couler sur les joues de Caradec.
– Élise ne parvenait plus à vivre avec ça, affirma-t-il, les poings serrés. Le doute, tu sais ? C’est pire que tout. C’est un poison pernicieux qui peut finir par avoir ta peau.
La diligence s’arrêta. Théo réclama un nouveau tour de manège, mais, avant que le caprice pointe son nez, Marc lui proposa d’aller se promener au bord de l’eau. Après avoir remonté la fermeture Éclair de son blouson, il prit le bambin dans ses bras et, avec Claire, ils rejoignirent la promenade de bois qui longeait l’East River. Il attendit d’avoir posé l’enfant sur les lattes grisées du platelage avant de poursuivre sa douloureuse confession :
— Lorsqu’on a retrouvé le corps carbonisé de Louise chez Kieffer, j’ai d’abord éprouvé une sorte de soulagement. Tu te dis que puisque ta fille est morte, au moins, elle ne souffre plus. Mais la douleur revient très vite comme un boomerang. Et le temps ne répare rien : c’est l’horreur à perpétuité. L’horreur indéfiniment. Ne crois pas toutes ces conneries que tu peux lire dans les magazines ou les bouquins de psycho : le travail de deuil, la consolation… Tout cela, ça n’existe pas. En tout cas, pas lorsque ton enfant a disparu dans les circonstances dans lesquelles est morte Louise. Ma fille n’a pas été terrassée par une maladie foudroyante. Elle n’est pas morte dans un accident de voiture, tu comprends ? Elle a survécu plusieurs années entre les griffes du diable. Quand tu penses à son calvaire, tu as juste envie de te faire sauter le caisson pour mettre fin au déluge d’horreurs qui déferle dans ton crâne !
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