Je me souvins de ce que m’avait dit Alan : Zorah avait toujours plusieurs coups d’avance.
— Qui est votre ennemi ?
— Vous savez comment se comportent les hommes politiques lorsqu’ils arrivent au pouvoir, Raphaël ? Ils ont souvent la tentation d’écarter tous ceux à qui ils doivent leur victoire. C’est tellement plus rassurant de croire qu’on y est arrivé seul.
— Cet enregistrement, c’est votre assurance vie, c’est ça ?
— C’est la certitude que Copeland ne pourra jamais me mettre sur la touche, car j’ai désormais de quoi l’entraîner dans ma chute.
— L’équilibre de la terreur, murmurai-je.
— C’est le secret des couples qui durent.
— Pour vous, la conquête du pouvoir excuse tout, n’est-ce pas ?
— Dans la mesure où l’exercice de ce pouvoir sera bénéfique au plus grand nombre.
Je me levai pour quitter la table de jeu d’échecs.
— Je n’ai jamais supporté les gens comme vous.
— Ceux qui agissent pour le bien de leur pays ? me nargua-t-elle.
— Ceux qui s’imaginent au-dessus d’un peuple infantilisé qui serait incapable de choisir lui-même son destin. Dans un État de droit, même la politique obéit à des règles.
Elle me regarda avec condescendance.
— L’État de droit est une chimère. Depuis la nuit des temps, le seul droit qui existe, c’est le droit du plus fort.
24
Un après-midi à Harlem
Vouloir nous brûle et pouvoir nous détruit.
Honoré DE BALZAC
Harlem
Samedi 25 juin 2005
Joyce Carlyle referma derrière elle la porte de la maison dans laquelle vivaient habituellement ses deux sœurs, au 266 Bilberry Street, une ruelle atypique, coincée entre la 131 e et la 132 e Rue. C’est Tad qui, au dernier moment, lui avait demandé de changer le lieu du rendez-vous. Il se méfiait et ne voulait pas prendre le risque d’être vu devant chez elle.
D’un sac en papier kraft, Joyce sortit la bouteille de vodka qu’elle avait achetée quelques minutes plus tôt dans la boutique d’Isaac Landis. Bien qu’elle eût déjà pris plusieurs gorgées en chemin, elle avala coup sur coup deux nouvelles lampées qui lui brûlèrent la trachée sans lui apporter aucun réconfort.
En ce samedi après-midi, un vent léger faisait frémir les feuilles des marronniers, filtrant une lumière douce qui teintait les pavés de reflets mordorés. Le printemps était partout, mais Joyce ne voyait rien du dehors, ni les bourgeons sur les arbres ni les massifs de fleurs devant la maison. Elle n’était qu’un bloc sombre de tristesse, de colère, de peur.
Nouveau coup de tord-boyaux avant de fermer les stores et de sortir son téléphone pour composer en tremblant le numéro de Florence Gallo.
— Florence ? C’est Joyce. Il a changé l’heure du rendez-vous !
Son interlocutrice fut prise de court, mais Joyce ne lui laissa pas le temps d’argumenter :
— Il arrive ! Je ne peux pas vous parler !
Florence tenta de la calmer :
— Suivez exactement le plan que nous avons élaboré ensemble, Joyce. Fixez l’appareil sous la table de la salle à manger avec du ruban adhésif, d’accord ?
— Je… Je vais essayer.
— Non, Joyce, n’essayez pas, faites-le !
Dans le tiroir de la cuisine, elle trouva un rouleau de gros scotch, en découpa plusieurs bandelettes et s’en servit pour plaquer le mouchard sous un guéridon près du canapé.
Au même moment, une voiture tourna au coin de la rue : une Cadillac Escalade noire aux vitres teintées qui marqua un arrêt sous les arbres. L’une des portières arrière s’ouvrit, permettant à Tad Copeland de descendre du véhicule. Puis, pour ne pas attirer l’attention, le SUV fit demi-tour et alla se garer plus loin, à l’angle de Lenox Avenue.
Visage fermé, pull à col sombre, veston en tweed, le gouverneur ne s’attarda pas sur le trottoir et grimpa rapidement la volée de marches qui menait sous le porche du numéro 266. Il n’eut pas à sonner. Les traits tirés, les yeux brillants, le regard fou, Joyce le guettait par la fenêtre et lui ouvrit elle-même la porte.
Dès les premières secondes, Copeland comprit que la partie allait être difficile. La femme dont il était autrefois tombé amoureux, si radieuse, si vive, s’était transformée en une bombe artisanale, détrempée d’alcool, imprégnée d’héroïne, dont on avait enclenché le minuteur.
— Bonjour, Joyce, lança-t-il en refermant derrière lui.
— Je vais révéler à la presse que Claire est ta fille, attaqua-t-elle sans préambule.
Copeland secoua la tête.
— Claire n’est pas ma fille. Ce ne sont pas les liens du sang qui fondent les familles, tu le sais aussi bien que moi.
Il s’avança vers elle et prit sa voix la plus convaincante pour la raisonner :
— J’ai fait tout ce que j’ai pu, Joyce. J’ai engagé un policier sur place, pour être tenu constamment informé de tous les progrès. La police française est compétente. Les enquêteurs font tout leur possible.
— Ce n’est pas suffisant.
Tad soupira.
— Je sais que tu as repris la dope. Je ne crois vraiment pas que ce soit le meilleur moment.
— Tu me fais surveiller ?
— Oui, pour ton bien ! Tu ne peux pas rester comme ça ! Je vais te trouver une clinique pour…
— Je ne veux pas d’une clinique ! Je veux qu’on retrouve Claire !
Un bref instant, par contraste, en la voyant hurler comme une furie, le visage défait et la bave aux lèvres, il se rappela leurs étreintes, quinze ans plus tôt, sensuelles, harmonieuses, fougueuses, délicieuses. À l’époque, il avait éprouvé pour elle une attirance infernale. Une passion physique et intellectuelle intense qui n’avait pourtant pas grand-chose à voir avec l’amour.
— Claire est ta fille et tu dois l’assumer ! rabâcha-t-elle.
— Il n’a jamais été question qu’on ait un enfant ensemble. Tu connaissais très bien ma situation. Excuse-moi de te le rappeler crûment, mais tu m’as toujours assuré que tu te protégeais. Et quand tu es tombée enceinte, tu m’as dit que tu n’attendrais rien de moi et que tu élèverais cet enfant toute seule.
— Et c’est ce que j’ai fait pendant quinze ans ! rétorqua Joyce. Mais là, c’est différent.
— Qu’est-ce qui est différent ?
— Claire a été enlevée depuis un mois et tout le monde s’en fout, bordel ! Lorsqu’on apprendra que c’est ta fille, les flics se donneront les moyens de la retrouver.
— C’est absurde.
– ça deviendra une affaire d’État. Tout le monde en parlera.
Le ton de Copeland se fit plus ferme, teinté d’exaspération et de colère :
– Ça ne changera rien, Joyce. Si cette révélation pouvait représenter une chance de plus de sauver Claire, je la ferais, mais ce n’est pas le cas.
— Tu es gouverneur des États-Unis.
— Justement, je suis gouverneur depuis cinq mois. Tu ne peux pas torpiller ma vie comme ça !
Elle explosa en larmes :
— Ce que je ne peux pas faire, c’est abandonner Claire sans réagir !
Copeland soupira. Au fond, il la comprenait. Se mettant un moment à la place de Joyce, il pensa à Natasha, sa propre fille. Sa vraie fille, celle qu’il avait élevée. Celle dont il avait préparé les biberons à 3 heures du matin. Celle pour laquelle il s’était rongé les sangs chaque fois qu’elle tombait malade. Il admettait sans mal que, confronté à son enlèvement, lui aussi aurait tout fait pour la récupérer. Y compris des actes vains et irrationnels. C’est à ce moment précis qu’il réalisa que l’enfer venait de s’ouvrir sous ses pieds et qu’il allait tout perdre : sa famille, sa fonction, son honneur. Il allait tout perdre alors qu’il n’était en rien responsable de l’enlèvement de cette gamine. Il avait toujours assumé ses actes, mais de quoi était-il question dans cette affaire ? D’une relation entre deux adultes consentants. D’une relation avec une femme qui à l’époque prônait et assumait sa liberté sexuelle. D’une société hypocrite qui stigmatisait l’adultère, mais qui s’accommodait des hécatombes liées aux armes à feu. Il n’avait pas envie de s’excuser pour son comportement, il n’avait pas envie de faire acte de repentance.
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