Robert GREENE
1.
— Une partie à 20 dollars, m’sieur ?
La proposition émanait d’un SDF à la barbe fournie qui portait une boîte de jeu sous le bras.
— Une autre fois, volontiers. Aujourd’hui, j’ai un rendez-vous, dis-je en lui tendant un billet.
Assis à une table en pierre, j’attendais Zorah Zorkin dans le coin de Washington Square Park dévolu aux joueurs d’échecs.
Il était déjà tard, mais le parc était encore en pleine effervescence. Celle, vive et joyeuse, des samedis soir d’été, lorsque le jour n’en finit pas de jouer les prolongations, que l’air est propice à la musique, à la flânerie, aux éclats de rire et aux tours de valse.
Une atmosphère à l’opposé de mon état d’esprit. Je n’allais pas bien, Claire. Ces trois derniers jours, pour ne pas devenir dingue, j’avais réussi à refouler mon angoisse, mais, au milieu de tous ces gens insouciants, ma peur pour toi refaisait surface.
Dès que je cessais d’agir ou de réfléchir, je revoyais les images de la caméra de surveillance. Celles où le sbire d’Angeli te jetait dans le coffre de son corbillard chromé. Celle où tu hurlais mon prénom : « Raphaël ! Aide-moi, Raphaël ! Aide-moi ! »
Dans quel état te trouvais-tu, après trois jours de captivité ? Et cette vie que tu portais. Est-ce que nous aurions la chance de fêter la naissance de notre enfant ?
Étais-tu seulement encore en vie ? Jusqu’à présent, je n’en avais jamais douté, mais cela ressemblait plus à une profession de foi qu’à une conviction étayée par des preuves solides. Sans doute tenait-elle davantage à la fuite en avant d’un homme qui redoute de ne pas être assez fort pour accepter la réalité. Ce qui après tout n’est pas loin d’être le propre du romancier. Je me le répétais en boucle, tu ne pouvais pas avoir disparu pour toujours. Ni de ce monde ni de ma vie.
Ces dernières heures, pour conjurer ma peur, je n’avais pas ménagé ma peine. Moi qui d’ordinaire n’agissais qu’à travers les héros de mes romans, je m’étais transformé en véritable enquêteur. J’avais découvert les arcanes de ton passé, remonté toutes les pistes, ouvert toutes les portes.
« C’est moi qui ai fait ça. Est-ce que tu m’aimes encore, Raphaël ? »
Que pourrais-je te reprocher, Claire ? D’avoir sauvé ta peau ? D’avoir tenté de refaire ta vie et essayé de laisser derrière toi toutes les horreurs que tu avais vécues ? Non, bien sûr ! Au contraire, j’étais impressionné par ta force de caractère, ta détermination et ton intelligence.
« Est-ce que tu m’aimes encore, Raphaël ? »
J’arrivais au bout de ma route. J’étais presque certain d’avoir identifié le commanditaire de ton enlèvement. Zorah Zorkin, la femme qui était sans doute également l’assassin de ta mère. Mais je ne comprenais pas comment ces gens avaient fini par te retrouver après toutes ces années. Pourquoi maintenant ? Pourquoi si vite après que tu m’avais révélé ton secret ? J’avais beau envisager toutes les hypothèses, quelque chose d’essentiel m’échappait.
« Est-ce que tu m’aimes encore, Raphaël ? »
Cesse de me poser cette question, Claire ! Oui, je t’aime, mais je ne sais plus qui j’aime. Pour aimer quelqu’un, il faut le connaître, et je ne te connais plus. À présent, j’ai l’impression d’être face à deux personnes. D’un côté, Anna Becker, l’interne en médecine dont je suis tombé amoureux, chaleureuse, drôle, une belle âme auprès de laquelle j’ai passé les six mois les plus heureux de ma vie. La femme que je m’apprêtais à épouser. De l’autre côté, Claire Carlyle, la survivante résiliente de l’enfer de Kieffer, « la fille de Brooklyn » à l’ascendance mystérieuse. Envers cette presque inconnue, j’éprouve de l’admiration et de la fascination. Mais je n’arrive pas à superposer vos deux silhouettes. Qui seras-tu si nous nous retrouvons ? J’ai toujours pensé que surmonter ensemble une épreuve fondatrice liait à jamais les gens, et les couples encore plus. Franchir sans se déchirer une série d’obstacles douloureux crée des attachements solides, presque indestructibles. De ce point de vue là, une chose est certaine : maintenant que je connais ton passé, maintenant que j’ai démasqué ceux qui t’ont fait du mal, nous ne serons plus jamais des étrangers l’un pour l’autre.
2.
Agile et menue, Zorah Zorkin se faufila à travers la foule massée sur les gradins du Madison Square Garden. Grâce à son badge, elle gagna les coulisses et parcourut plusieurs centaines de mètres dans un dédale de couloirs jusqu’à une porte coupe-feu, gardée par deux militaires, qui donnait sur la 31 e Rue.
Blunt l’attendait. Sur son téléphone, le garde du corps montra à sa nièce le point bleu qui clignotait sur le logiciel de géolocalisation.
— Raphaël Barthélémy n’a pas bougé depuis dix minutes.
— Où est-il exactement ?
– À l’angle nord-ouest de Washington Square, près des tables d’échecs.
Zorah hocha la tête. Le symbole était clair : on la défiait sur son propre terrain. Généralement, elle savait éteindre les incendies et elle aimait les combats, mais elle avait pour règle de ne jamais sous-estimer son adversaire.
Elle demanda à Blunt de la suivre à distance et traversa la rue pour rejoindre la 7 e Avenue. Tout le quartier était bouclé. Inutile de chercher à prendre une voiture : elle n’irait pas plus vite et, surtout, elle risquait de se faire repérer par un journaliste. Elle s’arrêta une minute pour acheter une bouteille d’eau à un vendeur ambulant. Là, elle connecta un casque audio à son téléphone pour suivre à la radio le discours d’investiture de Copeland dont elle n’avait pu voir que le début.
Le discours était la cerise sur le gâteau concluant une séquence de trois jours qui, grâce à elle, s’était déroulée sans anicroche. Le triomphe de Copeland, c’était aussi et surtout le sien. Tous les analystes politiques le savaient et Tad lui-même le reconnaissait : elle lui avait fait gagner les élections primaires et demain elle le porterait jusqu’à la Maison-Blanche.
Les autres candidats employaient des équipes pléthoriques composées de centaines de personnes : des conseillers en stratégie politique, des sondeurs, des spin doctors , des spécialistes du marketing. Copeland et elle fonctionnaient à l’ancienne, en binôme, comme une petite entreprise artisanale. À elle, la stratégie, à lui, les discours et la représentation. Cette formule s’était révélée gagnante, car chacun savait qu’il n’était rien sans l’autre. Elle avait conseillé à Copeland de se déclarer très tard aux primaires et de feindre de n’y aller que pour faire de la figuration. Le gouverneur avait laissé les favoris s’entretuer dans les premiers débats, restant en embuscade et ne dévoilant son jeu que progressivement.
C’était une drôle d’époque. Une époque qui manquait d’hommes d’État. Une époque où les discours intelligents et les raisonnements complexes n’avaient plus leur place. Une époque où seuls les propos simplistes et excessifs réussissaient à trouver un écho médiatique. Une époque où la vérité n’avait plus d’importance, où les émotions faciles avaient supplanté la raison, où seules comptaient l’image et la communication.
Si, aujourd’hui, Copeland apparaissait comme un homme neuf, les premiers mois de sa campagne pour les primaires avaient été catastrophiques. Tad avait perdu les premiers caucus et s’était fait distancer lors du Super Tuesday. Puis il y avait eu cet état de grâce, comme un alignement d’étoiles dans le ciel. Les prétendus défauts de Copeland avaient soudain été perçus comme des qualités, son discours était devenu audible dans l’opinion et l’électorat républicain en avait eu subitement assez d’être représenté par des candidats caricaturaux. Ce jeu de dominos, Zorah l’avait patiemment orchestré et, en quelques jours, Copeland avait récupéré les soutiens financiers et les voix de ceux qui se retiraient.
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