Elle secoua la tête d’un air moqueur.
— Vous voulez passer un marché, mais vous n’avez rien de tangible dans votre musette.
Dépité, je ne pouvais qu’admettre qu’elle avait raison. Avec Marc, nous avions mené une enquête sérieuse qui nous avait permis de reconstituer un puzzle incroyablement complexe, mais aucun des éléments que nous avions collectés ne pouvait à lui seul servir de monnaie d’échange. Nous avions mis à jour la vérité, mais il nous manquait le plus important : la preuve de la vérité.
4.
Le sanctuaire de la mémoire
Marc Caradec et Helen Kowalkowsky pénétrèrent dans la chambre de Tim avec la même solennité que dans une chapelle.
La pièce donnait l’impression que l’ado s’était juste absenté quelques heures pour se rendre au collège ou chez un copain et qu’il allait bientôt débarquer, jeter son sac à dos sur son lit avant d’aller se préparer une tartine de Nutella et se servir un verre de lait.
Une illusion à double tranchant : d’abord réconfortante puis dévastatrice. En faisant craquer le parquet, Marc s’avança au centre de la chambre éclairée par une ampoule qui grésillait.
Une drôle d’odeur de menthe poivrée traînait dans l’air. À travers la fenêtre, malgré la nuit, on apercevait le pignon menaçant du toit de la grange.
— Tim rêvait d’intégrer une école de cinéma, expliqua Helen en désignant les murs tapissés d’affiches de films.
Marc lança un regard circulaire. Au vu des affichettes, le petit avait bon goût : Memento, Requiem for a Dream, Old Boy, Orange mécanique, Vertigo…
Sur les étagères, des rayonnages de BD, des figurines de héros de comics, des piles de magazines de cinéma, des CD de chanteurs ou de groupes dont Caradec n’avait jamais entendu parler : Elliott Smith, Arcade Fire, The White Stripes, Sufjan Stevens…
Posée sur l’enceinte d’une chaîne hi-fi, un Caméscope HDV.
— Un cadeau de sa grand-mère, précisa Helen. Tim consacrait tout son temps libre à sa passion. Il réalisait des courts-métrages amateurs.
Sur le bureau, un combiné de téléphone Darth Vader, un pot à crayons, une boîte en plastique contenant des DVD vierges, un mug à l’effigie de Jessica Rabbit et un vieil iMac G3 coloré.
— Je peux ? demanda Caradec en désignant l’ordinateur.
Helen acquiesça de la tête.
— Je l’allume parfois pour regarder ses films ou ses photos. ça dépend des jours, mais, généralement, ça me fait plus de mal que de bien.
Marc s’assit sur le tabouret pivotant en métal. Il fit jouer le clip pour baisser le siège et mit l’ordinateur sous tension.
La machine émit un souffle furtif qui s’amplifia. Une invitation à saisir un mot de passe s’afficha sur l’écran.
— J’ai mis presque un an à le trouver, avoua Helen en s’asseyant à son tour sur le bord du lit. « MacGuffin ». Ce n’était pourtant pas difficile à deviner : Tim vénérait Hitchcock.
Marc entra les neuf lettres et atterrit sur le bureau et ses icônes. En fond d’écran, le gamin avait mis la reproduction d’un dessin de Dalí : Saint Georges et le dragon .
Soudain, une détonation claqua. L’ampoule du lustre venait de rendre l’âme dans une explosion qui fit sursauter Marc et Helen.
Désormais, la chambre n’était plus éclairée que par l’écran de l’ordinateur. Marc déglutit. Il ne se sentait pas très à l’aise dans cette obscurité. Un courant d’air balaya l’arrière de son cou. Il crut voir une ombre passer sur lui. Il se retourna brusquement, devinant une autre présence dans la pièce. Mais à part Hélène, fantôme fatigué au visage cireux, il n’y avait personne dans la chambre.
Il revint à l’écran et lança la messagerie. Comme l’avait précisé la mère de Tim, il n’y avait pas de connexion Internet et le compte associé n’existait plus depuis des années, mais les messages déjà téléchargés étaient restés prisonniers des entrailles de la machine. Avec la souris, Marc fit défiler les messages jusqu’à la date fatidique du 25 juin 2005.
Il sentit ses yeux picoter et ses poils se dresser sur ses avant-bras. Le mail qu’il cherchait était là, adressé par Florence Gallo. Lorsqu’il cliqua pour l’ouvrir, une onde polaire lui traversa le corps. Le message ne contenait aucun texte, juste un fichier audio, intitulé carlyle. mp3 .
Une boule dans la gorge, il alluma les enceintes de l’ordinateur et lança l’enregistrement. Celui-ci était éloquent. La voix de Joyce était telle qu’il l’avait imaginée : grave, chaude, éraillée par la rage et le chagrin. Quant à la voix de l’homme qui l’avait assassinée, elle ne lui était pas inconnue. Quand Marc comprit de qui il s’agissait, il réécouta pour être certain de ce qu’il avait entendu.
Incrédule, il vérifia une troisième fois, pensant que son anglais le trahissait. Il resta pétrifié pendant quelques secondes, puis il décrocha le téléphone à l’effigie de Darth Vader et composa le numéro de Raphaël. Il tomba sur son répondeur.
— Raph, rappelle-moi dès que tu peux. J’ai trouvé l’enregistrement effectué par Florence Gallo. Écoute un peu ça…
5.
— Si vous n’avez rien d’autre à me dire, cette conversation est terminée, monsieur Barthélémy.
Alors que Zorah s’était déjà levée, Blunt revenait vers nous, le visage fermé. Il tenait mon portable à la main.
— Son téléphone vient de sonner, expliqua-t-il à sa nièce. Comme personne n’a répondu, un dénommé Caradec a laissé un message.
— Tu l’as écouté ?
Le garde du corps hocha la tête.
— Oui, et je pense que tu devrais faire de même.
Tandis qu’elle prenait connaissance du message, je restai suspendu à l’expression de Zorah, guettant chaque battement de ses cils, traquant le moindre frémissement sur son visage impassible. Lorsqu’elle raccrocha, j’étais bien incapable de savoir ce qu’elle avait appris. C’est seulement lorsqu’elle décida de se rasseoir que je me dis que le rapport de force ne m’était peut-être plus aussi défavorable.
— Est-ce que Claire est en vie ? demandai-je.
— Oui, répondit Zorkin sans détour.
Je ne pris même pas la peine de contenir mon profond soulagement.
— Où est-elle ?
— Détenue quelque part à Paris sous la surveillance de Richard Angeli.
— Je veux lui parler immédiatement !
Zorah secoua la tête.
— On va faire comme dans les films. Claire sera libre dès que j’aurai une copie de cet enregistrement et que vous aurez détruit l’original.
— Vous avez ma parole.
— Je me fous de votre parole.
Tout ça me paraissait trop simple.
— Qu’est-ce qui vous garantit que je ne finirai pas par le rendre public ? demandai-je.
— Qu’est-ce qui vous garantit que, si Copeland et moi accédons à la Maison-Blanche, un officier des forces spéciales ne viendra pas un beau matin vous mettre une balle dans la tête ? répondit-elle.
Elle laissa le temps à sa repartie de produire tout son effet avant d’ajouter :
— Il n’y a pas de situation plus stable que l’équilibre de la terreur. Chacun de nous dispose de l’arme nucléaire et le premier qui tente de détruire son adversaire s’expose au risque d’être détruit à son tour.
Je la regardai avec perplexité. Je trouvais sa capitulation un peu rapide et je ne saisissais pas la lueur de satisfaction qui brillait dans son regard. Je crois qu’elle perçut mon trouble.
— Vous n’avez pas perdu, et c’est moi qui ai gagné, Raphaël. Vous savez pourquoi ? Parce que nous ne faisons pas la même guerre et que nous n’avons pas les mêmes ennemis.
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