Malgré cet élan nouveau, le combat avait été âpre jusqu’au dernier moment. Dans les premières heures de la convention, elle avait même redouté un coup fourré de ses adversaires. Pendant un instant, elle avait cru que les cent trente « superdélégués » allaient tenter une sorte de putsch au profit de leur adversaire, mais les « sages » n’avaient pas eu les couilles d’aller jusqu’au bout et s’étaient sagement rangés derrière son candidat.
Honnêtement, Tad était un homme politique intelligent, solide et sérieux. Il maîtrisait les questions économiques et la politique étrangère. Il était télégénique, il avait de l’humour et du charisme. Malgré ses positions centristes, il avait dans l’opinion une certaine image de fermeté qui faisait qu’on l’imaginait facilement en train de tenir tête à Poutine ou à Xi Jinping. C’était surtout un orateur optimiste et rassembleur. Si Copeland gagnait les présidentielles — et à présent, elle était persuadée que ce serait le cas —, il la nommerait secrétaire général de la Maison-Blanche. Le job le plus intéressant du monde. La personne qui gérait vraiment le pays pendant que le président faisait le show devant les caméras. La personne qui s’occupait de tout. Celle qui nouait des alliances au Congrès, qui négociait avec les exécutifs locaux et les agences fédérales. Celle enfin qui gérait la plupart des crises.
D’ordinaire, Zorah ne laissait jamais rien au hasard. Pourtant, depuis trois jours, elle avait été prise de court par la résurgence de l’affaire Carlyle. Des heures sombres, venues du passé, qui refaisaient surface au plus mauvais moment de la campagne et menaçaient de détruire ce qu’elle avait mis plus de quinze ans à construire.
Depuis des années, elle s’était employée à étudier tous les scénarios possibles pour parer à tous les dangers. Le seul qu’elle n’avait pas imaginé tellement il relevait de l’improbable était pourtant celui qui s’était concrétisé : alors que depuis dix ans tout le monde la croyait morte, Claire Carlyle avait refait sa vie sous une autre identité.
C’était Richard Angeli qui lui avait appris la nouvelle. Lorsqu’il l’avait contactée la semaine précédente, elle avait presque oublié le jeune flic de Bordeaux qu’elle avait elle-même embauché onze ans plus tôt, à la demande du gouverneur, pour avoir des infos de première main concernant l’enlèvement de sa fille. Depuis le temps, Angeli avait fait du chemin. Dieu sait comment, une information explosive lui était tombée du ciel : Claire Carlyle était vivante.
Sans hésitation, elle avait choisi de ne pas évoquer l’affaire avec le candidat. C’était son job : régler les problèmes lorsqu’ils se présentaient pour qu’ils n’atteignent pas le gouverneur. Elle savait faire ça, elle aimait ça. Sans en parler à Copeland, elle avait débloqué des fonds — une grosse somme — à destination d’Angeli dont la cupidité était sans limites et lui avait ordonné de localiser, d’enlever et de séquestrer la fille.
Elle avait longuement hésité à lui demander de la tuer et de faire disparaître son corps, ce qui aurait réglé définitivement le problème. Une seule chose l’avait retenue : la réaction imprévisible de Copeland s’il était venu à l’apprendre.
Elle avait donc choisi de se donner quelques jours de réflexion, mais, à présent, elle se dit qu’elle avait trop attendu et qu’il était grand temps de passer à l’acte.
3.
J’avais beau la guetter de loin depuis plusieurs minutes, je ne reconnus vraiment Zorah Zorkin que lorsqu’elle fut à un mètre de moi. Même si elle était plus âgée, elle ressemblait à n’importe laquelle des étudiantes de la NYU qui peuplaient Washington Square : jean, tee-shirt, sac à dos, paires de sneakers.
— Je suis…, commençai-je en me levant.
— Je sais qui vous êtes.
Je sentis une main sur mon épaule. Je me retournai pour découvrir la carrure imposante de Blunt Liebowitz. Le garde du corps me palpa des pieds à la tête et me confisqua mon téléphone, sûrement pour éviter que j’enregistre la conversation. Puis il alla s’asseoir sur un banc à dix mètres des tables de jeu d’échecs.
Zorah prit place devant moi.
— Je crois que vous vouliez me voir, monsieur Barthélémy.
Elle avait une voix claire et plutôt douce, à l’opposé de ce que je m’étais imaginé.
— Je sais tout, dis-je.
— Personne ne sait tout , et vous moins qu’un autre. Vous ne savez pas quelle est la capitale du Botswana. Vous ne savez pas quelle est la monnaie du Tadjikistan ni celle du Cambodge. Vous ne savez pas qui était président des États-Unis en 1901 ni qui a mis au point le vaccin contre la variole.
Elle commençait fort.
— Vous voulez vraiment qu’on joue au Trivial Pursuit ?
— Qu’est-ce que vous croyez savoir, monsieur Barthélémy ?
— Je sais que, quelque part en France, vous détenez ma compagne, Claire Carlyle, la fille illégitime du gouverneur Copeland. Je sais qu’il y a onze ans, vous, ou lui, ou votre gorille, là-bas, avez tué sa mère, Joyce, l’ancienne maîtresse du gouverneur.
Elle était attentive, mais pas troublée par mes révélations.
— En période de campagne électorale, je reçois une centaine de lettres anonymes de ce genre tous les matins : le gouverneur est un extraterrestre, le gouverneur est scientologue, le gouverneur est une femme, le gouverneur est un vampire, le gouverneur est zoophile. C’est le lot de tous les hommes politiques.
— Sauf que moi, j’ai des preuves.
— Je suis bien curieuse de savoir lesquelles.
Elle jeta un coup d’œil à l’écran de son cellulaire qu’elle avait posé sur la table. Son portable chauffait : des alertes partout et des textos qui clignotaient sans arrêt. Je désignai le garde du corps d’un geste du menton.
— L’ADN de votre oncle, Blunt Liebowitz, a été retrouvé sur la scène de crime de Joyce Carlyle.
Elle eut une moue dubitative.
Si c’était vraiment le cas, je pense que la police l’aurait interrogé à l’époque.
À l’époque, elle ne le savait pas. C’est différent aujourd’hui.
Je sortis de ma poche les pages arrachées au livre qu’avait retrouvé Alan.
— Il y a aussi ces photos de Joyce et du sénateur.
Elle les regarda sans montrer le moindre signe d’étonnement.
— Oui, ces photos sont connues. Elles sont très jolies d’ailleurs, mais qu’est-ce qu’elles prouvent ? Que Tad Copeland et cette jeune femme s’entendaient bien. C’est normal, non ? À ma connaissance, c’est lui qui l’avait engagée.
— Ces photos établissent un lien qui…
Elle me coupa d’un geste évasif :
— Si c’est vraiment tout ce que vous avez en magasin, vous ne trouverez personne pour écouter vos sornettes ni pour les relayer.
— Je crois au contraire que les journalistes seront ravis d’apprendre que vous avez tué froidement une de leurs consœurs, Florence Gallo.
Elle le prit avec dérision :
— J’ai eu en effet très souvent envie de tuer certains journalistes lorsqu’ils faisaient montre dans leurs articles de mauvaise foi, d’incompétence et d’indigence intellectuelle, mais je me suis toujours retenue de passer à l’acte.
Voyant que j’étais dans une impasse, je changeai de stratégie :
– Écoutez, Zorah, je ne suis pas flic, je ne suis pas juge, je suis seulement un homme qui veut retrouver la femme qu’il aime.
— C’est touchant, vraiment.
— Claire Carlyle a caché son identité pendant dix ans. Je pense même qu’elle ignore qui est son père. Relâchez-la et plus jamais vous n’entendrez parler de nous.
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