— J’ai le numéro, monsieur Cassandre.
Il regarda la petite secrétaire. Elle lui donnait le nom de théâtre de sa femme. Il eut envie de lui expliquer que c’était Lucienne au contraire qui s’appelait Haller et que lui… Mais elle n’en continuerait pas moins à le considérer comme une espèce de prince consort.
— Il y a une cabine dans le hall, si vous voulez.
— Ce n’est pas la peine.
Elle appela le numéro et lui tendit le combiné. À cette heure, l’Agence devait être fermée, mais Bardin passait sa vie dans son bureau Empire.
Il avait une tête d’ancien boxeur qui ne serait pas trop endommagé. Ce fut lui qui décrocha.
— Jo ?
— J’écoute !
Il avait une voix faite exprès pour discuter des contrats.
— C’est Haller !
— Ah ! bonjour, vieux, quoi de neuf ?
— Lucienne vient d’avoir un accident.
Bardin baissa le ton. Ce fut sa seule réaction.
— Grave ?
— Très grave, le chirurgien estime qu’elle est perdue !
Laurent avait beau affirmer cela, il continuait d’être secrètement convaincu du contraire. Cela ressemblait à un jeu monstrueux. Il jouait à faire semblant de croire que Lucienne allait mourir. Mais il savait qu’elle vivrait.
Bardin devait penser à toute allure aux tournées signées ; peut-être chiffrait-il déjà le manque à gagner que cette disparition allait lui occasionner ?
— Comment c’est arrivé ?
— À Lisieux, sa voiture s’est renversée.
— Son gros veau ?
— Oui.
Laurent s’attendait à une marque d’étonnement de la part de Jo.
Il répéta :
— À quelques kilomètres de Lisieux…
Il devina comme une hésitation et crut que Bardin allait exprimer sa surprise.
— J’arrive, fit simplement celui-ci.
— Pas la peine, Jo, on la ramène à la maison.
— Alors je passerai dans la soirée.
Laurent se racla la gorge.
— Ça doit vous mettre dans l’embarras question de la tournée, non ?
— Ne vous inquiétez pas de ça. Elle devait partir dans un mois pour faire les casinos, d’ici là…
— Mais, balbutia Haller, les galas en cours…
L’autre devait le trouver odieusement matérialiste. Il ne pouvait pas comprendre le vrai mobile de ces questions.
— Pas de galas pour l’instant, dit Jo Bardin.
— Mais, je croyais… Angers ?
— Oui, ça avait été envisagé mais je ne me suis pas mis d’accord avec les organisateurs. Ces gars-là croient toujours que les artistes sont des philanthropes… Pauvre Lucienne, je suis catastrophé, mon vieux !
Laurent bredouilla des remerciements et raccrocha.
« Vous êtes le mari ? »
Oui, il était le mari. Un mari trompé. Il avait cru aveuglément en Lucienne…
Il aperçut un oiseau, perché sur l’appui de la fenêtre : un pinson aux ailes barrées de blanc qui le regardait en lançant un petit cri sec qui devait être un appel.
— Je vous dois combien, mademoiselle ?
— Je mettrai sur la note.
Laurent songea qu’il vivait dans une société où tout était chiffré, tarifé, y compris l’annonce d’une infortune conjugale.
— J’aimerais compulser l’annuaire téléphonique du Calvados…
Elle le lui tendit. Il s’isola un peu et se mit à chercher le nom d’Édouard Daurant. Le brigadier de gendarmerie lui avait dit que celui-ci était propriétaire d’un haras dans la région de Caen. Il aurait pu demander des précisions, mais une espèce de respect humain l’en empêchait. Il se mit à lire tous les « D » et tous les « H » de chaque commune. Cela lui prit un certain temps, mais il trouva ce qu’il cherchait.
Haras E. Daurant, Jeanville. Tél. : 8.
Il referma l’annuaire et sortit en oubliant de saluer la petite secrétaire qui possédait tous les disques de Lucienne.
— Alors ?
Elle avait attendu plus d’une heure en regardant les jeunes gens massacrer un billard électrique. Martine avait l’impression que lorsque Laurent reviendrait, il lui annoncerait la mort de sa femme. Elle aurait pu se réjouir de cet accident qui lui laissait le champ libre, et pourtant elle était taraudée par une peine secrète, douce-amère. Elle s’apercevait avec stupeur qu’elle avait une sorte d’amitié pour Lucienne Cassandre ; à cause de sa voix, à cause de sa maison, de ses objets intimes que les circonstances lui avaient rendus familiers. C’était quelqu’un qui existait en elle. Elle ne l’avait jamais vue ailleurs que sur une scène, et pourtant elle la connaissait parfaitement.
La glace avait fondu dans son verre de whisky. Une pénombre violette stagnait entre les fusains de la terrasse. Martine se dit qu’en toute autre circonstance elle aurait aimé attendre Laurent dans ce café de province. Elle savait attendre. C’était un don bizarre qui lui avait rendu la vie plus facile.
Haller avait surgi devant elle, brusquement, alors qu’elle fixait le cadran lumineux du billard sur lequel vagabondaient les lumières explosives. Elle fut frappée par son visage tranquille et froid, par son regard trop calme.
— Alors ? répéta-t-elle.
Il prit le ticket sur lequel était imprimé le prix de la consommation et mit des pièces de monnaie sur la table.
— Viens…
« Elle est morte », songea Martine.
Elle eut envie de pleurer. Chacun reconnaît sa propre mort dans la mort d’autrui.
Ils sortirent dans le soir violet. Des hirondelles traversaient le ciel comme des flèches, en poussant des cris aigus, pleins d’une étrange angoisse.
— Eh bien, parle ! Elle est morte ?
— Non.
— Comment va-t-elle ?
Il répéta ce qu’avait dit le médecin.
— Je voudrais te demander un service, Martine.
Comme cela fait étrange, une phrase aussi « extérieure » dans la bouche d’un homme aimé.
— Ça t’ennuierait d’accompagner Lucienne jusqu’à la maison et de veiller à son installation ?
Elle s’arrêta de marcher et regarda Laurent.
— Je ne comprends pas ! fit-elle, d’un ton catégorique.
— Je dois m’attarder ici pour certaines formalités…
— Mais si elle reprend conscience ?
— Elle ne te connaît pas. Tu lui diras que tu es une garde que j’ai engagée. D’ailleurs, je doute qu’elle ait la force de te poser la moindre question. Et puis, ajouta-t-il, je n’aurai que quelques heures de retard sur vous.
Elle ne répondit pas. Martine ressentait une gêne affreuse. L’idée de rentrer dans la grande villa blanche de Villennes en compagnie de Lucienne, la terrorisait.
— Tu veux ?
— Oui.
— Allons à l’hôpital, ils préparent le transport.
Ils s’y rendirent et, pendant le court trajet, ne se dirent pas un mot.
L’ambulance américaine dont avait parlé le chirurgien attendait déjà devant le perron. C’était un magnifique véhicule gris métallisé, carrossé en canadienne et dont les vitres étaient pourvues de petits rideaux blancs.
Deux infirmiers parurent, portant une civière. Lucienne n’était qu’une femme inerte, et quasi invisible sous une couverture d’hôpital. Martine lui jeta un bref regard.
Elle avait peur de cette petite femme sans vie, et surtout de cette voix qui n’existait plus qu’enroulée dans la cire.
Laurent tendit les clés de la maison à Martine. Cette grappe de métal apporta un certain réconfort à la jeune femme : c’était la vie de tous les jours qui continuait.
Il suffisait de si peu de chose pour redonner de l’assurance aux êtres ! Un trousseau de clés, et tout reprenait un aspect réel et quotidien. Tout se remettait en marche.
— À tout à l’heure, fit Laurent.
Il jeta un regard peureux à la civière que les infirmiers chargeaient dans l’auto avec des gestes courts et précis de démineurs. Martine lui fit pitié. Plus pitié encore que Lucienne. Il se sentait lâche. Il avait honte de confier cette corvée à la jeune femme. Le dos rond, il monta dans sa propre voiture et démarra avant l’ambulance aux rideaux tendus sur l’agonie de sa femme.
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