Madeline coupa le son de la radio et l’interrogea du regard. Gaspard poursuivit :
— Si tu tournes à droite vers Manhattan, tu écris les lignes d’une première histoire. Si tu continues vers le nord, tu en inventes une autre.
Comme elle ne comprenait pas où il voulait en venir, elle demanda :
— C’est quoi la première histoire ?
Cette fois Gaspard trouva les mots. La première histoire racontait la trajectoire de trois personnes aux destins cabossés : un écrivain ivrogne, une flic suicidaire, un petit garçon orphelin.
Dans la première histoire, l’écrivain et la flic prenaient le Lincoln Tunnel pour conduire le petit garçon aux urgences du Bellevue Hospital. Du pain bénit pour les journaleux, pour les voyeurs, pour les chiens. Le drame intime d’une famille serait exposé sur la place publique et disséqué, analysé sans nuance aucune. On ferait de cette histoire des articles putaclic sur les réseaux sociaux, de la bouillie feuilletonante pour les chaînes d’infos.
Dans la première histoire, le dramaturge finit par retourner dans sa montagne pour se renfermer encore un peu plus sur lui-même. Il continue à boire, à détester l’humanité, à ne plus supporter grand-chose en ce monde. Chaque matin est plus difficile que le précédent. Alors, il boit un peu plus en espérant hâter la fin du jeu.
La flic retourne peut-être à Madrid dans cette clinique de fertilité. Ou peut-être pas. Elle a envie de devenir mère, c’est vrai, mais aussi d’avoir quelqu’un pour l’épauler dans cette nouvelle vie. Parce qu’elle se sait fragile. Parce qu’elle se coltine toujours ce même mal-être qu’elle porte en elle depuis l’adolescence. Alors, bien sûr, par périodes, elle parvient à maquiller sa vie, réussissant parfois à faire croire aux autres — et même à elle-même — qu’elle est une jeune femme optimiste, spirituelle et équilibrée, alors que son esprit n’est que chaos, confusion, poussées de fièvre et odeur du sang.
Quant au gamin, c’est la grande inconnue. Orphelin d’un « peintre fou » et d’une reine de tous les excès, élevé pendant deux ans dans la cale d’un bateau par la mère d’un tueur en série. Quelle est sa vie ? On peut parier qu’elle est jalonnée par les allers et retours habituels entre les foyers et les familles d’accueil. Les visites chez les psys. La fausse compassion, la curiosité malsaine, l’étiquette de victime qui vous colle à la peau. Un regard vacillant qui a tendance à fuir, à s’enfoncer dans les souvenirs sombres de la cale d’un bateau.
Tout à coup, une deuxième voie se dégagea. Un agent de la voirie en gilet jaune leur fit signe d’avancer et la circulation se débloqua.
Incapable de prononcer la moindre phrase, Madeline dévisageait Gaspard, l’air perdue, tentant d’interpréter ses propos. Un concert de klaxons s’éleva des véhicules qui les suivaient. Madeline engagea la marche avant et le pick-up reprit sa course vers le Lincoln Tunnel. Coutances regardait le couperet se rapprocher. Cinquante mètres. Trente mètres. Dix mètres. Il avait joué sa dernière carte. À présent, la balle n’était plus dans son camp.
Madeline s’engagea sur la rampe qui menait à Manhattan. S’il existait une autre histoire, elle était de toute façon trop folle, trop risquée. Pas le genre de choses que l’on organise dans l’urgence.
Voilà, c’est terminé , pensa-t-il.
— Et la seconde histoire ? demanda-t-elle néanmoins.
— La seconde histoire, répondit Gaspard, c’est l’histoire d’une famille.
Cette fois, elle comprit ce que disait son regard : J’ai la certitude que personne ne pourra mieux que nous protéger cet enfant.
Alors, Madeline cligna des yeux, se frotta les paupières avec sa manche et prit une longue inspiration. Puis elle braqua brutalement son volant pour changer de file. In extremis , le pick-up franchit plusieurs lignes blanches, écrasant une barrière en plastique moulé et un plot de chantier.
Laissant Manhattan derrière elle, Madeline réussit à s’extraire de la circulation et accéléra pour tracer son chemin vers le nord.
6.
C’est comme ça qu’a débuté la seconde histoire, Julian.
L’histoire de notre famille.
Voilà la vérité, Julian.
Voilà ton histoire. Voilà notre histoire.
Celle que je viens de coucher par écrit dans mon vieux cahier à spirale.
Ce matin-là, nous ne t’avons pas laissé aux urgences du Bellevue Hospital. Nous avons continué à rouler vers le nord, jusqu’au Children Center de Larchmont, le centre médical pour enfants fondé par Diane Raphaël grâce à la vente des toiles de Lorenz.
Tu y es resté hospitalisé un mois. Progressivement, tu as repris des forces et tu as recouvré la vue. Ce que tu avais vécu était très flou dans ton esprit. Tu n’avais aucune notion du temps, plus guère de souvenirs de ta vie d’avant et aucun de ton enlèvement. Et tu as continué à m’appeler papa.
Nous avons mis à profit cette période pour nous organiser. Ta mère a « régularisé » notre situation administrative. Ayant travaillé pour le programme fédéral de protection des témoins, elle savait à qui s’adresser pour obtenir un acte de naissance falsifié qui tienne la route. C’est comme ça que tu es devenu officiellement Julian Coutances, né le 12 octobre 2011 à Paris de M. Gaspard Coutances et de Mme Madeline Greene.
Avant de quitter les États-Unis, nous sommes retournés elle et moi sur le Night Shift avec des bidons d’essence, et nous y avons mis le feu.
Puis nous sommes partis nous installer en Grèce sur l’île de Sifnos où j’avais déjà mon voilier. Ton enfance a été illuminée par le soleil des Cyclades et bercée par les vagues argentées et les crissements de la garrigue.
Pour t’aider à oublier les ténèbres, je ne connaissais rien de mieux que le bleu vif du ciel, l’ombre des oliviers, la fraîcheur mentholée du tsatsiki, l’odeur du thym et du jasmin.
Je lève la tête de mon cahier et je te regarde marcher sur la plage en bas de la maison. Visiblement, ça a été efficace, car tu es beau comme un astre et tu respires la santé, même si tu as toujours peur du noir.
— Maman regarde, je fais l’avion !
Tu écartes les bras et tu te mets à courir autour de ta mère qui part dans un grand rire.
Cinq années ont passé depuis ce matin de décembre 2016. Cinq années radieuses. Pour Madeline, pour moi, pour toi, le début d’une nouvelle existence. Une véritable renaissance. Tu as remis dans nos vies des choses qui les avaient depuis longtemps désertées : la légèreté, l’espoir, la confiance, un sens. Comme tu le découvriras lorsque tu seras en âge de lire ces lignes, ni ta mère ni moi n’avons toujours été les parents tranquilles que tu as connus.
Mais notre vie de famille m’a fait comprendre quelque chose. Avoir un enfant estompe toute la noirceur que tu as dû endurer auparavant. L’absurdité du monde, sa laideur, la bêtise abyssale d’une bonne moitié de l’humanité et la lâcheté de tous ceux qui chassent en meute. Lorsque tu as un enfant, d’un seul coup, tes étoiles s’alignent dans le ciel. Toutes tes erreurs, toutes tes errances, toutes tes fautes sont rachetées par la simple grâce de la lumière dans un regard.
Il ne se passe pas un jour sans que je repense à ce fameux matin de décembre. La première fois que je t’ai tenu dans mes bras. Ce matin-là, à New York, la tempête se déchaînait, le froid me transperçait, des oiseaux fous planaient sur nos têtes et un arbre saignait dans la neige. Ce matin-là, c’est peut-être moi qui t’ai libéré, mais c’est toi qui m’as sauvé.
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